J.T.
de Sébastien BOUSSOIS
ISBN : 978-2-84924-108-0
14 x 21 cm
100 pages
13,00 €
France, ici où ailleurs, 2018... Beau, jeune, intelligent, Charles a tout pour réussir. Il aurait dû représenter l’avenir de son pays. Seulement, face au monde superficiel et matérialiste qui l’afflige, il n’arrive à rien. Alors, il se rend chaque jour avec peine au service des archives d’un Ministère quelconque où il travaille dans un bureau poussiéreux et passe ses journées à classer ses ambitions.
Face à lui, l’image et la télévision inondent le monde des idées. Et notamment le premier d’entre eux : Jean-Yves Lemarchant, le présentateur vedette du journal télévisé. Récit express sur une journée top-chrono d’une confrontation psychologique violente entre deux êtres que tout devrait opposer, l’un qui rêve d’une image de succès, l’autre pour qui le succès passe au quotidien par l’image. Leur rencontre se nouera dans les derniers mètres de « J.T. » pour s’achever, comme dit la télévision, sur un « drame ordinaire ». Et si leurs mondes aussi opposés à tous les deux étaient devenus les nôtres ?
http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-JT.html
Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, conseiller scientifique et policy advisor chez ForMENA (Bruxelles), chercheur associé au CJB(Rabat/ Maroc) et au REPI (Université Libre de Bruxelles), enseignant en relations internationales, et consultant Moyen-Orient.Il est par ailleurs président du CCMO, le Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient, écrivain, auteur de nombreux ouvrages, et éditeur. Analyses et services Contact: boussois@yahoo.fr ou 0032 (0) 476 580 677
vendredi 5 décembre 2008
vendredi 14 novembre 2008
2ème SALON DES EDITEURS INDEPENDANTS DU QUARTIER LATIN
Chers Amis,
Venez nous rendre visite lors du Salon. Les éditions du Cygne et Rivenevue éditions avec qui je travaille seront présents.
Par ailleurs, j'y signerai mon livre "Maxime Rodinson, un intellectuel du XXè siècle" le 29 dans l'après-midi.
Au plaisir de vous y voir.
INVITATION VERNISSAGE SALON
Jean-Pierre LECOQ
Conseiller de Paris
Maire du 6e arrondissement
Olivier PASSELECQ
Adjoint au Maire
Chargé de la Culture
sont heureux de vous convier à l’inauguration du
2e
Salon
des Éditeurs Indépendants
du Quartier Latin
avec la participation des Éditeurs de Bretagne
le vendredi 28 novembre 2008 à 19 heures
dans les salons de la Mairie du 6e arrondissement
78 rue Bonaparte
Ouverture au public du vendredi 28 au dimanche 30 novembre 2008
Nombreuses animations : vendredi de 11h à 19h, samedi de 11h à 18h
et dimanche de 14h à 18h.
Jean-Pierre LECOQ
Conseiller de Paris
Maire du 6e arrondissement
Olivier PASSELECQ
Adjoint au Maire
Chargé de la Culture
sont heureux de vous convier à l’inauguration du 2e salon des Editeurs Indépendants
Contact presse
Brigitte PELTIERPIPPAPeltier International Publishing and Production AgencyEditions : 161 rue Saint-JacquesLibrairie : 25 rue du Sommerard75005 PARIS01 46 33 95 8106 70 52 69 64
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Jean-Pierre LECOQ
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Olivier PASSELECQ
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vendredi 24 octobre 2008
A PARAITRE "JT" NOUVEAU ROMAN SUR LE MONDE DE DEMAIN MAIS SURTOUT CELUI D'AUJOURD'HUI
Synopsis:
France, ici où ailleurs, 2013... Beau, jeune, intelligent, Charles a tout pour réussir. Il aurait
dû représenter l’avenir de son pays. Seulement, face au monde superficiel et matérialiste qui
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Ministère quelconque où il travaille dans un bureau poussiéreux et passe ses journées à classer
ses ambitions.
Face à lui, l’image et la télévision inondent le monde des idées. Et notamment le premier
d’entre eux: Jean-Yves Lemarchant, le présentateur vedette du journal télévisé. Récit express
sur une journée top-chrono d’une confrontation psychologique violente entre deux êtres que
tout devrait opposer, l’un qui rêve d’une image de succès, l’autre pour qui le succès passe au
quotidien par l’image. Leur rencontre se nouera dans les derniers mètres de « J.T » pour
s’achever, comme dit la télévision, sur un « drame ordinaire ». Et si leur monde aussi opposé à
tous les deux était devenu le nôtre ?
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EN SOUSCRIPTION CHEZ L’EDITEUR
Je commande ........ exemplaire(s) de « J.T. »
(Prix public TTC : 13,00 €; port et emballage forfaitaire : 2,00 €pour la France et 5,00 €pour l’UE et la Suisse)
Veuillez trouver ci-joint mon règlement par chèque encaissable sur banque française
(à l’ordre des éditions du Cygne) de ............... €
Nom :
Adresse :
(à renvoyer aux Éditions du Cygne - 4, rue Vulpian - 75013 Paris)
Éditions du Cygne
4, rue Vulpian
75013 Paris
t/f : 01 55 43 83 92
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
EN SOUSCRIPTION
J.T.
roman
de Sébastien BOUSSOIS
100 pages au format 14 x 21 broché - 13 euros
France, ici où ailleurs, 2013... Beau, jeune, intelligent, Charles a tout pour réussir. Il aurait
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vendredi 17 octobre 2008
Une autre approche des concepts de sionisme et post-sionisme « Le sionisme est mort. Vive le post-sionisme! »
Le sionisme et la création de l'Etat d'Israël
Et si le sionisme était mort le 14 mai 1948. A la proclamation de l'indépendance de l'Etat d'Israël à 16h au Musée de Tel Aviv, David Ben Gourion sait qu'il parachève une longue entreprise de reconquête de la Palestine. Le sionisme, dernier mouvement nationaliste du XXème siècle a gagné. Légitimée, accélérée, inévitablement incontournable après le terrible drame humain vécu par les Juifs pendant la Seconde guerre mondiale, la naissance de l'Etat « juif et démocratique » est le fruit de la foi et de l'action de milliers d'acteurs décidés à faire de la terre d'Israël, le foyer d'accueil de tous les Juifs désireux de vivre enfin en paix.
Chaque anniversaire est l'occasion, prétexte à bon escient ou pas d'ailleurs, de revenir sur l'histoire. Le courant des nouveaux historiens travaille depuis près de 30 ans sur la réalité de 1948[1]
Les soixante ans de l'Etat d'Israël ont permis de remettre au premier plan l'histoire de la Nakba, la catastrophe vécue par les Palestiniens après la mort-née de leur Etat et la non-application de la résolution du Plan de partage des Nations-Unies[2], ayant défini le 29 novembre 1947 les conditions de deux Etats, juif et arabe, et d'une zone internationalisée pour Jérusalem et les Lieux saints.
Mais les historiens comme Benny Morris, Ilan Pappé, Avi Shlaïm, Tom Segev, Idith Zertal, Shlomo Sand et de nouvelles générations d'autres encore en formation, ne sont certainement que la face émergée d'un iceberg. Faut-il rappeler que les nouveaux historiens ne sont qu'une facette de cette évolution scientifique, sociologique et culturelle qu'Israël traverse. La « nouvelle histoire » n'est qu'un « tiroir » du post-sionisme. Qu'entend-on par « post-sionisme »? Communément, ce qui suit le sionisme ou ce qui doit le suivre. Tenons nous en là pour commencer.
Deux questions naissent de ce début de réflexion afin de tenter de mesurer tout l'enjeu du débat qui agite universitaires et Israéliens lambdas. Tout d'abord, pourquoi les nouveaux historiens ont-ils une place en or à jouer au service de l'action citoyenne en Israël et à terme directement dans le processus de paix? Ensuite - et c'est bien là le coeur du sujet - en quoi le travail d'écriture et de réécriture du passé se révèle-t-il un outil majeur d'information dans la compréhension d'une société israélienne d'une part, palestinienne de l'autre, et des rapports mutuels entre les deux.
Il y aurait encore tant de questions à poser qui amèneraient tant de réponses mais qui aboutiraient certainement à une conclusion commune: la vérité historique est un viatique à la paix au Proche Orient, et le courant de « normalisation » historique et politique que vit Israël depuis vingt ans est sans précédent.
Cela pose inévitablement la question politique de l'avenir du sionisme, de la place du post-sionisme dans la société et sur un plan socio-culturel de la transition/ ou non d'un Etat « judéo-centré » à un Etat « de tous ses citoyens ».
Au sein du courant des « nouveaux historiens », l'adhésion au sionisme originel n'est pas identique d'un personnage à l'autre. Tous sont sionistes, et ce à commencer par Benny Morris, Avi Shlaïm et Simha Flapan. Un seul se trouve en être un virulent opposant: Ilan Pappé. Que pensent-ils du concept de post-sionisme? Ils ne sont pas très clairs à l'exception de Benny Morris, qui le rejette violemment. « Le sionisme était destiné à permettre l'édification d'un Etat juif, mais c'est aussi se donner tous les moyens de le garder. C'est toujours bien du sionisme et rien d'autre», nous affirmait-il en 2007[3]. Ce n'est pas aisé de trouver une définition qui fasse l'unanimité même si la plupart considèrent qu'Israël a résolument basculé dans l'ère du post-sionisme. On sait surtout tout ce que ca n'est pas.
Devant les difficultés croissantes que l'idéal sioniste a traversé depuis 1948 avec la perte de ses principaux mythes fondateurs, de l'homme nouveau au kibboutz, en passant par le mythe de l'IDF[4] toute puissante, mais aussi de l'intégration de tous les Juifs dans un pays aujourd'hui où ils risquent à tout moment de devenir minoritaires, eux Juifs dans un « Etat Juif » avec des minorités de plus en plus actives, dés-intégrées et discriminées, la « nouvelle histoire » peut être appréhendée sous un angle commun à d'autres disciplines voire d'autres arts. Celui de la découverte de l'existence de l' « Autre », avec un grand A. Celui de l'apprentissage de l'histoire de l'Autre, mais aussi de son présent. Donc des moyens intellectuels et scientifiques mis en oeuvre pour la tentative de compréhension des Israéliens à l'égard des Palestiniens mais aussi des Israéliens à l'égard d'eux mêmes.
Un rapport à l'Autre en accordéon
En une petite vingtaine d'années, plusieurs facteurs conjoncturels et structurels ont contribué à accélérer cette « révolution » normalisatrice en Israël. L'existence de relations normales entre Israéliens et Palestiniens est pourtant loin d'être parachevée. Ce phénomène permet de dire aujourd'hui pourtant qu'Israël est devenu un Etat comme les autres: puissant mais fragile à la fois, démocratique avec les limites de la démocratie, sionisto-socialiste mais avec d'énormes disparités de traitement entre les différentes strates sociales.
L'ouverture des archives liées à la guerre d'indépendance a été l'élément déclencheur et moteur de la révision historique, du mandat britannique de 1920 aux accords de paix israélo-arabe en 1949. On ne fait pas d'histoire sans compulser les traces officielles laissées par les acteurs de celle ci. Aujourd'hui, certains groupes pacifistes tentent de rattraper un peu le temps, en multipliant les enregistrements de témoignages de Palestiniens déracinés depuis soixante ans.
Sur un plan conjoncturel, la facilité pour Israël « après avoir gagné toutes les guerres mais jamais la paix » - pour reprendre un célèbre adage - de maintenir sa supériorité écrasante n'est plus aussi évidente. En 1973, la victoire face à la Syrie et l'Egypte n'avaient plus été aussi facile qu'après le succès incontesté de 1967. L'invasion du Liban en 1982 avec l'opération « Paix en Galilée » ne trouve plus guère près de trente ans après, que les sionisto-sionistes tout à fait inconditionnels pour parler d'une guerre légitime et réussie.
Puis ce sera l'intifada déclenchée en décembre 1987, marquée par l'écrasement de la révolte des pierres qui effritera un peu plus le consensus total autour d'une politique israélienne, en marche vers la colonisation accélérée des territoires. Pour autant, l'aspect positif fort est qu'Israël fait face, au delà de ses dirigeants à tout un peuple: on peut parler de « conscientisation » de la société palestinienne.
L'acalmie provoquée par d'encourageants accords d'Oslo signés en 1993 entre Yasser Arafat et Ithzak Rabin et la reconnaissance mutuelle d'Israël et de l'OLP, devenue Autorité Palestinienne, renforce l'idée et la réalité de deux entités politiques, organiques, sociales et sociétales tentant de se parler et de parvenir à une issue favorable pour la paix. En 1993, les deux sociétés seraient-elles au maximum de leur propension à la compréhension mutuelle, au maximum de leur reconnaissance vitale?
Malheureusement, l'enfoncement progressif post-opératoire des accords d'Oslo, avec l'accélération de la construction des implantations dans les Territoires occupés, la multiplication des check-points conduiront au processus destructif de l'image du partenaire de paix. Jusqu'à l'échec des négociations de Camp David, qu'Ehud Barak attribuera directement à Yasser Arafat. « Il n y a plus de partenaire de paix » deviendra le leitmotiv de plusieurs années de blackout total autour des Palestiniens redevenus infréquentables. Ariel Sharon, arrivé au pouvoir sur le terreau d'une gauche travailliste à bout de souffle, finira d'isoler le seul représentant légitime du futur Etat palestinien, jusqu'à attenter à sa vie en bombardant la Muquata à Ramallah où il est condamné au silence. Mahmoud Abbas n'a jamais eu le pouvoir d'un Arafat d'avant, car Ariel Sharon, général de l'indépendance et premier Ministre, a décidé d'évincer le Fatah des affaires. Côté israélien, c'est le trou noir le temps de la seconde Intifada. Le camp de la paix disparaît. Les écrivains les plus enclins au dialogue inter-communautaire, que sont Amos Oz, Avraham B. Yehoschua et David Grossmann, se retrouvent acculés par leurs positions anti-palestiniennes au pied du mur... et soutiennent son édification en 2002. On accuse tout la gauche travailliste d'avoir soutenu des Palestiniens dont on décrête « qu'ils n'ont jamais voulu la paix » dès l'instant qu'ils ne sont même pas capables d'accepter « l'offre généreuse » d'Ehud Barak, qui ne l'était, on le sait aujourd'hui, pas vraiment.
Lorsqu'il n' y a plus de représentant légitime aux yeux de l'adversaire, on en choisit un autre. Arrive sans surprise au pouvoir le Hamas en 2006, celui là-même qui prendra le contrôle de Gaza en juin 2007, Ismaïl Hanyheh l'ancien premier Ministre à sa tête. Quand Israël fait ses choix contre un gouvernement élu démocratiquement, sous contrôle d'observateurs internationaux des Nations-Unies, il est soutenu par les Etats-Unis et l'Europe pour achever le boycott du pouvoir palestinien en place et renforcer la radicalité des Palestiniens serrés à la gorge dans les territoires. L'idée d'un Etat palestinien, voulu par Georges W. Bush à l'horizon 2009, ne fait rapidement plus rêver personne: accélération de la colonisation, cycle sans fin d'attaques-représailles (attentats suicides condamnables, réprimande avec surenchère, droitisation de la société israélienne, édification accélérée du Mur de séparation, et relents de transfert des Arabes animent certaines franges de la société juive ashkénaze laïque.
Une seule alternative: le post-sionisme ou le néo-sionisme?
Même si le dialogue semble bien enterré pour un temps, le post-sionisme a travaillé par lames de fond et provoqué, si ce n'est des bouleversements idéologiques, à tout le moins de profonds tiraillements, dans l'image non fissurée jusqu'aux années 1980 de l'idéal sioniste. La société israélienne a démontré, à l'image du monde qui l'entoure, avoir un tropisme à la radicalisation en période de crise. Le retour du Likoud - et son credo nationaliste et religieux - est un des éléments en 2001, preuve qu'il ne serait plus question de rien céder à l'Autre de cette terre ancestrale, alibi religieux en main. Qu'était la visite d'Ariel Sharon sur l'Esplanade du Mont, le Haram-el Cherif, le 28 septembre 2000 si ce n'est un moyen de provocation pour réaffirmer l'appartenance juive du site du Temple sur lequel repose la Mosquée d'Omar.
Le retrait de la bande de Gaza, dans un acte politique d'ouverture - ou de faiblesse? - a démontré, s'il n'était besoin de le prouver, la puissance morale des colons, Torah à la main dans la légitimation du Grand Israël, Judée et Samarie avant tout mais Gaza en plus.
Et pourtant, acte fort après acte fort, les gouvernements israéliens qui se succèdent, ne peuvent plus nier le passé comme le présent. Des vigies sont là pour leur rappeler, soit ce qui a pu se passer en 1948, soit plus récemment, mais surtout pour leur montrer l'utilité de trouver une issue politique au conflit et resceller les liens des deux sociétés autour d'un destin commun.. Mais depuis les années 1990, l'Université, point de départ d'une recherche sur 1948, qui a pu se passer en dehors aussi de ses murs, a évolué.
Il y a eu un renouveau « académique » avec la transformation de la sociologie critique, la création (enfin) de départements spécifiques d'histoire de l'Etat d'Israël[5], ce qui est récent, et une spécialisation croissante d'historiens sur le sujet. La connaissance s'effectue par la transmission et l'école en est un vecteur majeur. Il y a eu des progrès substantiels depuis les années 1990: le Ministère israélien avait sous le gouvernement d'Ehud Barak introduit des manuels plus « ouverts » à l'égard de la cause arabe, plus critique sur la « guerre d'indépendance » en parlant également de la Nakba, la catastrophe pour les Palestiniens et en nommant tout simplement les Palestiniens les Palestiniens, alors qu'avant ils n'étaient encore que des...Arabes. Le manuel d'Eyal Nave a malheureusement été retiré sitôt l'arrivée d'Ariel Sharon au gouvernement en 2001. Il y a bien eu les journalistes du Haaretz (Amira Hass, la première correspondante israélienne dans les Territoires et à Gaza, ou les éditorialistes Akiva Eldar, Gideon Levy, Meron Benvenisti) que certains qualifient de post-sionistes, pour relayer l'information de ce qui se passait en Palestine mais aussi de ce qui s'était passé là-bas en 1948, notamment à l'occasion de l'anniversaire du demi-siècle d'Israël. Comme quoi les anniversaires marquent à chaque fois une étape supplémentaire dans la connaissance qu'un société a de l'autre.
Même si le nouvel historien Benny Morris nous affirme lui même[6] considérer « l'action des mouvements pacifistes comme inutile car ils ne saisissent aucun des enjeux politiques complexes de la situation et si peu pacifistes car violents », il faut bien reconnaître à ces derniers le mérite d'avoir éveillé les consciences à la cause palestinienne. Le travail de Shalom Archav -la Paix Maintenant - a certes facilité les accords d'Oslo et la reconnaissance mutuelle des deux peuples. Mais la mouvance pacifiste a fléchi après 1993 puis évolué en profondeur: d'un mouvement global, elle a glissé vers un éclatement, une radicalisation et une localisation de l'action « pacifiste » qui ne l'est plus tout à fait pour certains. C'est le cas des Anarchistes contre le Mur plus extrémistes par exemple, ou d'autres plus informatifs et commémoratifs comme Zochrot ou Taayush qui oeuvrent pour la mémoire commune des Israéliens et des Palestiniens. Ils entretiennent par exemple le souvenir des villages palestiniens vidés et détruits en 1948 et luttent contre le Mur, plus haut symbole politique d'une rupture de dialogue entre les deux sociétés et ce depuis 2002.
L'homme communique et transmet également son souvenir par la voie artistique. Le cinéma, la photographie et la peinture se développent sous un angle nouveau: on représente les Arabes, on les montre et l'on n'hésite plus à critiquer ouvertement Israël. Et ce même du côté juif. L'artiste Arnon Ben David et son oeuvre représentant la célébre arme Uzi encadrée sous verre en est un exemple. Mais c'est aussi le cas du photographe Mickaël Kratzmann qui exposait pour les « 40 ans » de l'Occupation des Territoires l'année dernière dans un quartier résidentiel de Tel Aviv.
Au plan cinématographique, le documentaire militant a de beaux jours devant lui malgré l'explosion d'un cinéma de fiction de plus en plus enclin a montrer les méfaits de soixante ans de politique du pire d'un côté comme de l'autre des esprits israélien et palestinien[7]
Le post-sionisme serait-il une « secte »?
Il en a tous les attributs selon Anita Shapira, professeur d'histoire à l'Université de Tel Aviv: « Le post-sionisme vit sa vie ici, en Israël. Il publie ses propres collections d’ouvrages, organise ses colloques. Il ressemble beaucoup à une secte, vous savez. Et pourtant, à la lecture du quotidien Haaretz, vous pourriez croire que la moitié du pays est post-sioniste ». Pour Elhanan Yakira, professeur de philosophie à l'Université hébraïque à Jérusalem, « le post-sionisme a facilité la montée des positions antisionistes. Je suis étonné de la traduction systématique des écrits de ce genre. Alors que, personnellement, j’ai du faire cinq éditeurs avant que Am Oved – l’un des plus grands en Israël,– accepte de publier mon livre, dans lequel je montre l’aspect pervers d’un certain nombre de penseurs [post sionistes]comme Adi Ophir, Idith Zertal, Azmi Bishara, ou encore Tom Segev ».
Il y aurait un vice de forme pour tous les Européens qui pensent que le post-sionisme est partout en Israël. Leur image serait biaisée par les choix politiques, éditoriaux et journalistiques des médias et maisons d'éditions européennes.
Pourtant, le simple fait de critiquer aussi violemment le « phénomène post-sioniste » ne signifie-t-il pas par essence qu'il a une place plus que de choix dans le débat israélo-israélien pour commencer? Pour les critiques comme Anita Shapira et Elhanan Yakira, qui représentent encore assez bien le dogme sioniste, pris dans ce débat entre sionisme, antisionisme, néo-sionisme et post-sionisme, l’influence qu’ont acquise, depuis près de vingt ans, les thèses post-modernistes et critiques du sionisme dans bien des sphères de la société israélienne, est dangereuse pour Israël. Et il n'y a souvent bien qu'un pas pour que l'intellectuel européen pour le plus souvent[8], critique à l'égard d'Israël comme de sa politique, devienne un vilain antisémite qui ne comprendrait plus rien à la « pureté des armes » ni à la bitakhon[9].
Il serait bien sûr faux de penser comme on l'a vu qu'il est encore facile pour les chercheurs, pour les artistes, de mener leur barque sans difficulté. Nous ne pouvons non plus exagérer leur importance mais souligner leur place croissante. Il faut bien dire que même si l'avancée a été spectaculaire jusque là (1988-2000), elle a depuis largement été bloquée par la situation politique. Mais le jour, où les négociations reprendront, on retrouvera tous les bénéfices du travail effectué par ces couches « résistantes » de la société israélienne. Il est temps de finir sur trois exemples qui montrent qu'Israël a basculé dans une remise en cause profonde de ses fondements, c'est tout à son honneur, et ce parce qu'à l'avenir, il lui faudra achever cette normalisation qui fera de lui, un Etat comme les autres. Comme le travail fait en France, en Allemagne, en Autriche, en Argentine, au Maroc, etc...
A l'époque déjà, même certains grands dirigeants sionistes n'étaient pas tout à fait convaincus qu'un jour l'injustice ne provoquerait pas le rétablissement forcé de la réalité. Et parmi eux, le premier des premiers Ministres de l'Etat d'Israël en la personne de David Ben Gourion lui même. Dans les archives en effet, on a retrouvé certains de ses propos qui ne font plus aucun doute sur la question: « Si j'étais un leader arabe, je ne signerais jamais un accord avec Israël. C'est normal: nous avons pris leur pays. Il y a eu l'antisémtisme, les Nazis, Hitler, Auschiwtz, mais était-ce leur faute? Ils ne voient qu'une seule chose: nous sommes venus et nous avons volé leurs terres. Pourquoi devraient-ils accepter cela? »[10]
Soixante ans après, Israël est face à lui-même aujourd'hui pour discuter d'à peu près tout terrain sensible, du judéocide comme de l'identité juive notamment. Ainsi, le livre de l'historien et professeur à l'Université de Tel Aviv Shlomo Sand, nouvel historien s'il en est aujourd'hui, est la preuve qu'Israël avance sur la bonne voie. Quand et comment le peuple juif fut inventé? [11] est 3ème des ventes dans le pays et selon l'auteur lui même, peu de critiques violentes ont surgi. Celles qui auraient pu l'accuser d'être « antisémite », ou de vouloir « remettre en cause l'existence d'Israël ». Et les ouvrages des nouveaux historiens[12] comme des personnalités critiques du sionisme se multiplient. Les traductions en hébreu, en anglais et en français s'accélèrent et les délais de l'une à l'autre se raccourcissent. Il ne suffira que de citer Avraham Burg et son désormais incontournable « Vaincre Hitler » paru en 2007 en Israël, en 2008 en France, où le fils de rabbin, ancien président de la Knesset, ancien directeur de l'Agence juive et du Foyer Mondial du sionisme affirme ne plus croire en son pays et en sa politique. Reconverti aux affaires, il dénonce l'emprise du culte de la mort et de la Shoah sur les esprits et dénonce ouvertement la politique israélienne brutale à l'encontre des Arabes. Pire encore, dans un entretien au Figaro le 20 mai dernier, Ephraim Halevy, ancien chef des renseignements israéliens, le Mossad, affirmait: « Il serait temps pour Israël de reconnaître le droit des Palestiniens à vivre ».
Tout ceci prouve qu'Israël est sur la bonne voie mais que la reconnaissance de ce qui s'est passé en 1948, à l'égard des Palestiniens, est encore loin d'être acceptée. Elle devra l'être symboliquement, pour qu'au cela d'un quelconque accord politique, ce soient les gens, les Israéliens eux mêmes, les Palestiniens eux mêmes qui acceptent de faire la paix. S'ils restent de part et d'autre favorables à celle-ci, la paix ne n'impose pas. Et cela prendra beaucoup de temps pour que les deux peuples se reparlent. Le post-sionisme travaille en amont pour les rapprocher. Souvenons nous pour terminer du titre du film qui fut réalisé sur le chef d'orchestre et grand militant de la paix Daniel Barenboïm qui a obtenu la nationnalité palestinienne en 2007: Knowledge is the beginning », que l'on peut traduire par: la connaissance est le point de départ.
[1] Avant de revenir au fil du temps et de l'ouverture des archives, sur les grandes étapes clés de l'Etat contemporain d'Israël en dehors de toute considération religieuse ou politique. Cela continue avec les premiers travaux sur la guerre des Six Jours en 1967 et le récent livre de Tom Segev 1967, Israel second genesis ( Keter, Tel- Aviv, 2005), grâce aux documents officiels accessibles aux historiens depuis 1997. Puis viendront d'autres travaux sur les guerres de 1973, 1982, etc, et peut être d'autres livres sur les périodes intermédiaires encore largement méconnues.
[2] Résolution 181 A.G du Conseil de Sécurité des Nations-unies.
[3] Entretien privé réalisé à Jérusalem en juin 2007 dans le cadre de la postface du livre de Dominique Vidal, Comment Israël expulsa les Palestiniens?, op. Cit.
[4] Israel Defense Forces ou « Tsahal », son acronyme en hébreu.
[5] En Israël jusqu'à il y a peu, les universités ne possédaient pas de départements spécifiques. Ainsi, des professeurs d'histoire juive notamment ou spécialistes du Moyen-âge enseignaient aussi la création contemporaine d'Israël.
[6] Entretien privé, juin 2007.
[7] Pour plus d'informations, voir plus en détail le chapitre p.182 consacré aux formes artistiques que l'on peut qualifier de post-sionistes, dans le livre Israël confronté à son passé, essai sur l'influence de la nouvelle histoire, l'Harmattan, 2008
[8] L'intellectuel européen, au nom du continent tout entier, ne ferait pas le deuil de sa responsabilité dans le judéocide et n'oserait donc prendre position contre Israël aujourd'hui.
[9] Au nom de la sacro-sainte sécurité d'Etat, tout devient possible et notamment l'occupation des Territoires.
[10] Propos tenus le 18 juillet 1948. Cité dans Courrier International, 30 avril au 6 mai 2008.
[11] Paru en septembre 2008 chez Fayard.
[12] Les ouvrages d'Ilan Pappé (Le Nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, 2007) et d'Avi Shlaïm (Le Mur de Fer, Buchet Chastel, 2008) connaissent un franc succès depuis leur publication en français. Ce dernier est régulièrement invité en Israêl pour donner des conférences. Il se déplace en Europe, en France comme en Italie notamment. Il était le 17 mai dernier invité à la journée « Paix comme Palestine » à Paris et se rendait deux jours après à un autre événement à Venise.
mercredi 15 octobre 2008
LA COLLECTION "REPORTAGES" S'AGRANDIT
Viennent de paraître:
Brésil Le réveil du géant latino-américain , d'Annie Gasnier, correspondante du Monde et de RFI au Brésil. Le livre est préfacé par l'auteur-compositeur Pierre Barouh.
Le Vatican et ses papes Cinquante ans de tribulations dans le sanctuaire de l'Eglise , de Bruno Bartoloni, le plus ancien "vaticaniste", ancien correspondant de l'AFP. Le livre est préfacé par le directeur du Monde des Livres, Robert Solé.
Tous les titres de la collection "Reportages" présentés à droite de cette colonne sont directement commandables auprès des Editions du Cygne, (www.editionsducygne.com), sur www.fnac.com, sur www.chapitre.com, ou encore auprès de votre libraire.
Pour tout contact éditorial ou proposition, vous pouvez me joindre à l'adresse boussois@yahoo.fr
Brésil Le réveil du géant latino-américain , d'Annie Gasnier, correspondante du Monde et de RFI au Brésil. Le livre est préfacé par l'auteur-compositeur Pierre Barouh.
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Pour tout contact éditorial ou proposition, vous pouvez me joindre à l'adresse boussois@yahoo.fr
VIENT DE PARAITRE DANS LE NUMERO D'AFRIQUE ASIE DU MOIS D'OCTOBRE
« Docteur Benny, Mister Morris, acte II »
A PARAITRE DANS TEMOIGNAGE CHRETIEN LE 24 OCTOBRE 2008
Israël, les derniers combattants de la paix : Reportages auprès desnouveaux mouvements pacifiques, reflets d'une société israélienne enmutation
EN COUVERTURE DE L'HEBDOMADAIRE
EN COUVERTURE DE L'HEBDOMADAIRE
mardi 9 septembre 2008
"Docteur Benny, Mister Morris, acte II". Article à paraître prochainement, disponible en ligne
« Docteur Benny, Mister Morris, acte II »1
« 1948, a history of the First Arab-Israeli war, est son meilleur livre » selon Avi Shlaïm2
Benny Morris publie en 1988 son ouvrage pionnier, The Birth of the Palestinian Refugee Problem3, 1947-1949. Par cet acte, il pose la pierre fondatrice du courant qu’on appelle bientôt les « nouveaux historiens »4. Ce livre se fonde – pour la première fois s’agissant de la fin des années 1940 – sur l’exploitation des archives. Il apporte enfin la preuve écrite de ce qui s'est passé lors de la guerre d'indépendance d'Israël en 1948 et du premier conflit israélo-arabe, à commencer par l'expulsion massive de 700 000 à 800 000 Palestiniens par les milices juives. Grâce à un accès direct aux « traces » laissées par les acteurs de ce drame dans les dossiers du gouvernement, de l’armée et autres institutions du Yichouv comme de l’État d’Israël, il poursuit son travail même à l'aide de documents personnels de leurs dirigeants : « Morris est par exemple le premier à se concentrer sur le journal de David Ben Gourion », note Shlomo Sand, historien à l'Université de Tel Aviv5. « J’ai fait la connaissance de Benny Morris au service des archives d’État, lorsqu’il préparait son premier livre, et moi le mien, en 1982 », nous confiera Avi Shlaïm, l’autre « grand » nouvel historien.
1948 The First Arab-Israeli War6 relate la genèse de la construction d'Israël en reprenant une large partie des dernières découvertes de l'historien et de ses collègues depuis une vingtaine d'années. Dans ce livre de plus de 500 pages, dont et c'est une spécialité de Benny Morris près de 80 pages de notes de bas de pages, l'historien revient avec quelques nouveautés sur le contexte général qui a favorisé l'émergence de l'État hébreu dans une problématique locale mais aussi régionale et mondiale. Sur un plan régional, le rapport entre les grandes puissances en présence, à commencer par le Royaume-Uni qui ne sait plus comment gérer les révoltes palestiniennes successives, les attaques des extrémistes juifs et les luttes internes pour le leadership sur la terre de Palestine: « Sans aucun doute, les Britanniques ont ignoré les souhaits des habitants arabes de Palestine »7. Morris écrit longuement sur l'importance de l'URSS et des USA dans l'embrasement du conflit, généré par des soutiens ambigus ou des revirements réguliers. L'humiliation du monde arabe demeure un facteur clé de compréhension de l'antagonisme culturel, social, économique et politique permanent entre l'Etat sioniste libéral, démocratique, et occidentalisé et un monde arabe vivant dans la nostalgie de la Nahda8, la belle époque du Nassérisme: grandeur économique, politique, nationaliste et culturelle. Concernant les Palestiniens, la situation qui vire au tragique est déjà plus complexe qu'une simple nostalgie de la « belle époque ». En effet, la société palestinienne est très vite fragmentée et ce dès le début du XXe siècle. L'historien explique: « La société palestinienne était déjà divisée et les règles du mandat britannique n'ont fait qu'aggraver cette division ». Les tensions entre Juifs et Arabes s'aggravent dès les années 1910 même si ces derniers font preuve d'une mobilisation peu organisée donc peu efficace: « Les sionistes rencontrèrent bien quelques actes de violence du côté arabe dans les vingt-cinq premières années de leur installation mais les Arabes manquaient de conscience nationale et politique ».
Très vite le dialogue entre les deux sociétés se brise, les tensions s'accroissent et les « violences de 1920, 1921 ne furent qu'un prélude à la grande éruption de violence bien plus étendue de 1936-1939, la grande révolte palestinienne .» Progressivement, les milices de défense des citoyens voient le jour mais, et Morris s'attarde à juste titre dessus, jamais les milices palestiniennes ne résisteront et ne tiendront la longueur face au groupe Stern, au Lehi à l'Irgoun et au Palmah, les milices de défense juive qui soutiennent l'action de l'armée régulière, la Hagana; D'ailleurs, « durant sa brève existence, le mouvements national palestinien échoua totalement dans l'établissement de ses milices même si ce n'était pas faute d'avoir essayé »9 selon Morris. Et ils ne purent certainement pas compter sur leur armée pour compenser puisque « aucune n'avait jamais mené une guerre, à l'exception de la Légion arabe, qui avait assisté l'armée britannique dans sa conquête de l'Irak et de la Syrie en mai-juin 1944. »10 Le Lehi avait de toute façon un atout supplémentaire – et surprenant – face aux Arabes et au grand Mufti de Jérusalem qui avait été accusé de se rapprocher d'Hitler, c'est son audace. Car lui aussi, et l'historien nous l'explique de manière surprenante, n'avait pas hésité à « tenter d'établir une alliance avec l'Allemagne nazie au nom de la lutte commune contre le Royaume-Uni »11 Morris poursuit son récit jusqu'au plan de partage de 1947 et analyse brillamment la position de chacun des membres de l'UNSCOP12 avant le vote.
Puis Morris revient sur le plan D, le Plan Dalet qui vaut controverse au sein même des historiens. Ainsi pour Ilan Pappé, autre nouvel historien, il y a eu un plan clair d'expulsion et il était délibéré13. Pour Morris, l'expulsion des Palestiniens fait partie de ce que l'on a coutume d'appeler des dommages collatéraux. C'était la guerre et cela était inévitable: « L'opération Nahshon14marque un revirement d'une phase défensive à une phase offensive et le début de la mise en place du plan Dalet15, sans que même Ben Gourion ni la Hagana y prennent part directement »16 De toute façon, et Morris persiste, « le Plan D n'a jamais été lancé officiellement par la décision d'un quelconque responsable ». En réalité, la question du plan demeure parfois confuse même chez Morris puisqu'un peu plus loin, il explique que « le Plan donnait carte blanche aux milices pour conquérir les villages arabes et décider du sort de chacun d'entre eux (...), appelait explicitement à la destruction de la résistance de [ces derniers] et à l'expulsion de ses habitants »17. Pire encore: côté Hagana et Palmah18, l'ordre était donné de « tuer les plus d'hommes possibles »19.
En ce qui concerne la question qui fait aussi débat au sein des nouveaux historiens sur un prétendu appel ou non des dirigeants arabes à la résistance armée des Palestiniens, Morris n'est pas toujours clair même si, sur ce point, il confirme parfois ce qu'il écrivait auparavant: « Le Mufti [Al-Husseini, le grand Mufti de Jérusalem] et le Haut-comité arabe n'ont jamais émis d'appel à prendre les armes pour attaquer le Yichouv (...) La plupart des attaques arabes de novembre 1947 à janvier 1948 ont été spontanées et mêmes contraires aux vœux du Mufti (...) » Quant à la question de l'appel du Mufti à fuir le pays, Morris nous éclaire: « A la fin janvier 1948, les service de renseignements britanniques rapportaient que le Mufti avait même donné l'ordre aux déportés de revenir chez eux. » Cette faiblesse arabe s'est accrue avec le fameux accord secret de non-agression qui avait été passé entre Golda Meir et le roi Abdallah de Transjordanie en 1948. Révélé par Avi Shlaim20, Morris reprend l'idée et la conforte puisque selon lui, « L'Agence juive voulait un État palestinien dirigé par un Husseini comme son voisin et tous deux [Israël et la Transjordanie] firent le choix commun d'une alternative au plan de partition. »
« 1948, a history of the First Arab-Israeli war, est son meilleur livre » selon Avi Shlaïm2
Benny Morris publie en 1988 son ouvrage pionnier, The Birth of the Palestinian Refugee Problem3, 1947-1949. Par cet acte, il pose la pierre fondatrice du courant qu’on appelle bientôt les « nouveaux historiens »4. Ce livre se fonde – pour la première fois s’agissant de la fin des années 1940 – sur l’exploitation des archives. Il apporte enfin la preuve écrite de ce qui s'est passé lors de la guerre d'indépendance d'Israël en 1948 et du premier conflit israélo-arabe, à commencer par l'expulsion massive de 700 000 à 800 000 Palestiniens par les milices juives. Grâce à un accès direct aux « traces » laissées par les acteurs de ce drame dans les dossiers du gouvernement, de l’armée et autres institutions du Yichouv comme de l’État d’Israël, il poursuit son travail même à l'aide de documents personnels de leurs dirigeants : « Morris est par exemple le premier à se concentrer sur le journal de David Ben Gourion », note Shlomo Sand, historien à l'Université de Tel Aviv5. « J’ai fait la connaissance de Benny Morris au service des archives d’État, lorsqu’il préparait son premier livre, et moi le mien, en 1982 », nous confiera Avi Shlaïm, l’autre « grand » nouvel historien.
1948 The First Arab-Israeli War6 relate la genèse de la construction d'Israël en reprenant une large partie des dernières découvertes de l'historien et de ses collègues depuis une vingtaine d'années. Dans ce livre de plus de 500 pages, dont et c'est une spécialité de Benny Morris près de 80 pages de notes de bas de pages, l'historien revient avec quelques nouveautés sur le contexte général qui a favorisé l'émergence de l'État hébreu dans une problématique locale mais aussi régionale et mondiale. Sur un plan régional, le rapport entre les grandes puissances en présence, à commencer par le Royaume-Uni qui ne sait plus comment gérer les révoltes palestiniennes successives, les attaques des extrémistes juifs et les luttes internes pour le leadership sur la terre de Palestine: « Sans aucun doute, les Britanniques ont ignoré les souhaits des habitants arabes de Palestine »7. Morris écrit longuement sur l'importance de l'URSS et des USA dans l'embrasement du conflit, généré par des soutiens ambigus ou des revirements réguliers. L'humiliation du monde arabe demeure un facteur clé de compréhension de l'antagonisme culturel, social, économique et politique permanent entre l'Etat sioniste libéral, démocratique, et occidentalisé et un monde arabe vivant dans la nostalgie de la Nahda8, la belle époque du Nassérisme: grandeur économique, politique, nationaliste et culturelle. Concernant les Palestiniens, la situation qui vire au tragique est déjà plus complexe qu'une simple nostalgie de la « belle époque ». En effet, la société palestinienne est très vite fragmentée et ce dès le début du XXe siècle. L'historien explique: « La société palestinienne était déjà divisée et les règles du mandat britannique n'ont fait qu'aggraver cette division ». Les tensions entre Juifs et Arabes s'aggravent dès les années 1910 même si ces derniers font preuve d'une mobilisation peu organisée donc peu efficace: « Les sionistes rencontrèrent bien quelques actes de violence du côté arabe dans les vingt-cinq premières années de leur installation mais les Arabes manquaient de conscience nationale et politique ».
Très vite le dialogue entre les deux sociétés se brise, les tensions s'accroissent et les « violences de 1920, 1921 ne furent qu'un prélude à la grande éruption de violence bien plus étendue de 1936-1939, la grande révolte palestinienne .» Progressivement, les milices de défense des citoyens voient le jour mais, et Morris s'attarde à juste titre dessus, jamais les milices palestiniennes ne résisteront et ne tiendront la longueur face au groupe Stern, au Lehi à l'Irgoun et au Palmah, les milices de défense juive qui soutiennent l'action de l'armée régulière, la Hagana; D'ailleurs, « durant sa brève existence, le mouvements national palestinien échoua totalement dans l'établissement de ses milices même si ce n'était pas faute d'avoir essayé »9 selon Morris. Et ils ne purent certainement pas compter sur leur armée pour compenser puisque « aucune n'avait jamais mené une guerre, à l'exception de la Légion arabe, qui avait assisté l'armée britannique dans sa conquête de l'Irak et de la Syrie en mai-juin 1944. »10 Le Lehi avait de toute façon un atout supplémentaire – et surprenant – face aux Arabes et au grand Mufti de Jérusalem qui avait été accusé de se rapprocher d'Hitler, c'est son audace. Car lui aussi, et l'historien nous l'explique de manière surprenante, n'avait pas hésité à « tenter d'établir une alliance avec l'Allemagne nazie au nom de la lutte commune contre le Royaume-Uni »11 Morris poursuit son récit jusqu'au plan de partage de 1947 et analyse brillamment la position de chacun des membres de l'UNSCOP12 avant le vote.
Puis Morris revient sur le plan D, le Plan Dalet qui vaut controverse au sein même des historiens. Ainsi pour Ilan Pappé, autre nouvel historien, il y a eu un plan clair d'expulsion et il était délibéré13. Pour Morris, l'expulsion des Palestiniens fait partie de ce que l'on a coutume d'appeler des dommages collatéraux. C'était la guerre et cela était inévitable: « L'opération Nahshon14marque un revirement d'une phase défensive à une phase offensive et le début de la mise en place du plan Dalet15, sans que même Ben Gourion ni la Hagana y prennent part directement »16 De toute façon, et Morris persiste, « le Plan D n'a jamais été lancé officiellement par la décision d'un quelconque responsable ». En réalité, la question du plan demeure parfois confuse même chez Morris puisqu'un peu plus loin, il explique que « le Plan donnait carte blanche aux milices pour conquérir les villages arabes et décider du sort de chacun d'entre eux (...), appelait explicitement à la destruction de la résistance de [ces derniers] et à l'expulsion de ses habitants »17. Pire encore: côté Hagana et Palmah18, l'ordre était donné de « tuer les plus d'hommes possibles »19.
En ce qui concerne la question qui fait aussi débat au sein des nouveaux historiens sur un prétendu appel ou non des dirigeants arabes à la résistance armée des Palestiniens, Morris n'est pas toujours clair même si, sur ce point, il confirme parfois ce qu'il écrivait auparavant: « Le Mufti [Al-Husseini, le grand Mufti de Jérusalem] et le Haut-comité arabe n'ont jamais émis d'appel à prendre les armes pour attaquer le Yichouv (...) La plupart des attaques arabes de novembre 1947 à janvier 1948 ont été spontanées et mêmes contraires aux vœux du Mufti (...) » Quant à la question de l'appel du Mufti à fuir le pays, Morris nous éclaire: « A la fin janvier 1948, les service de renseignements britanniques rapportaient que le Mufti avait même donné l'ordre aux déportés de revenir chez eux. » Cette faiblesse arabe s'est accrue avec le fameux accord secret de non-agression qui avait été passé entre Golda Meir et le roi Abdallah de Transjordanie en 1948. Révélé par Avi Shlaim20, Morris reprend l'idée et la conforte puisque selon lui, « L'Agence juive voulait un État palestinien dirigé par un Husseini comme son voisin et tous deux [Israël et la Transjordanie] firent le choix commun d'une alternative au plan de partition. »
Au delà de cette description forcément sommaire de ce dernier ouvrage, l'on voit bien que Morris reste un historien avant tout. Soucieux du détail et de la preuve par l'archive, il en ressort toutefois un certain nombre d'éléments bien plus à charge pour les Palestiniens que précédemment: la guerre de 1948 est pour lui côté arabe davantage une guerre de religion qu'un conflit nationaliste; les Palestiniens étaient de toute façon extrêmement mal encadrés; il y a bien eu quelques massacres côté arabe quand même à l'égard des Juifs mais ils sont mineurs. Une nouvelle fois, Morris conclue avec empathie : « 1948 a hanté et hante toujours le monde arabe au plus profond de sa conscience collective, de son égo et de sa fierté »21. Pourquoi tenir alors de tels propos sur les Arabes dès l'instant qu'il lève la tête de l'histoire et affronte le présent? C'est là tout le paradoxe de Docteur Benny et Mister Morris.
« Le second holocauste ne ressemblera pas au premier » Benny Morris.
Pour la promotion de son dernier ouvrage, Benny Morris a récidivé à l'égard du monde musulman. En 2007, sur son attitude ambiguë, il nous déclarait « Il est vrai que je me suis beaucoup radicalisé depuis l'échec des négociations de Camp David en 2000. Mais je sais, contrairement à ce que l'on m'a reproché à ce propos, toujours séparer mon travail d'historien et mes propres positions. Je pense faire un travail honnête d'historien mais là, l'actualité nous a tous rattrapé. » Ou bien encore: « Je suis un juif sioniste et je ne suis pas des leurs. Pourquoi des Juifs devraient-ils avoir des amis arabes? (rires) »22
1948 était son premier livre depuis ses déclarations fracassantes récurrentes depuis 2004. Dans deux articles, l'un de juillet 2007 au quotidien allemand Die Welt23, l'autre dans le New York Times du 18 juillet 200824, l'historien envisage clairement et rapidement un nouveau conflit dans les mois à venir25. Dans le premier paru l'année dernière, Morris annonçait la destruction prochaine potentielle d'Israël par l'Iran. Nous étions alors dans la théorie et la projection. Cette année, Morris revient encore plus fort.
Persuadé que l'Iran ira jusqu'au bout de ses déclarations, à travers la parole et l'action de son Président Ahmadinajed, Morris croit savoir – et il joue ici davantage au journaliste renseigné qu'il a été avant d'entrer dans les cercles universitaires – qu'Israël prendra les devants d'un potentiel conflit militaire provoqué par Téhéran: « Israël attaquera presque certainement l'Iran (...) » et ce sera dans les 4 ou 7 mois à venir. Probablement « entre le 5 novembre et le 19 janvier ». Si l'Etat hébreu ne le fait pas, « Ils [les Iraniens] utiliseront n'importe laquelle des bombes qu'ils ont fabriqué ». Et pour Morris il ne fait aucun doute que « 4 ou 5 tirs suffiront pour qu'il n'y ait plus d'Israël ». Nous ne sommes plus dans la simple idée que « Israël, croit que son existence est en péril et c'est un sentiment partagé par la majorité des Israéliens ».
L'état d'esprit apocalyptique et les visées messianiques de l'historien, devenu homme, ne sont pas nouvelles. Mais il va toujours plus loin à chaque déclaration. En annonçant de manière de plus en plus régulière la destruction prochaine d'Israël, il sort de son cadre de scientifique. Bien entendu, la réalité peut parfois rejoindre la fiction mais de là à dire que « un million ou plus d' Israéliens mourront immédiatement dans le grand Tel-Aviv, Haïfa et la région de Jérusalem », nous sommes dans le scénario catastrophe. Nous ne pouvons que souhaiter pour le Proche-Orient et pour le monde, que Morris ne dispose pas des mêmes talents pour prédire l'avenir que pour retracer le passé. Espérons-le.
Notes
« Le second holocauste ne ressemblera pas au premier » Benny Morris.
Pour la promotion de son dernier ouvrage, Benny Morris a récidivé à l'égard du monde musulman. En 2007, sur son attitude ambiguë, il nous déclarait « Il est vrai que je me suis beaucoup radicalisé depuis l'échec des négociations de Camp David en 2000. Mais je sais, contrairement à ce que l'on m'a reproché à ce propos, toujours séparer mon travail d'historien et mes propres positions. Je pense faire un travail honnête d'historien mais là, l'actualité nous a tous rattrapé. » Ou bien encore: « Je suis un juif sioniste et je ne suis pas des leurs. Pourquoi des Juifs devraient-ils avoir des amis arabes? (rires) »22
1948 était son premier livre depuis ses déclarations fracassantes récurrentes depuis 2004. Dans deux articles, l'un de juillet 2007 au quotidien allemand Die Welt23, l'autre dans le New York Times du 18 juillet 200824, l'historien envisage clairement et rapidement un nouveau conflit dans les mois à venir25. Dans le premier paru l'année dernière, Morris annonçait la destruction prochaine potentielle d'Israël par l'Iran. Nous étions alors dans la théorie et la projection. Cette année, Morris revient encore plus fort.
Persuadé que l'Iran ira jusqu'au bout de ses déclarations, à travers la parole et l'action de son Président Ahmadinajed, Morris croit savoir – et il joue ici davantage au journaliste renseigné qu'il a été avant d'entrer dans les cercles universitaires – qu'Israël prendra les devants d'un potentiel conflit militaire provoqué par Téhéran: « Israël attaquera presque certainement l'Iran (...) » et ce sera dans les 4 ou 7 mois à venir. Probablement « entre le 5 novembre et le 19 janvier ». Si l'Etat hébreu ne le fait pas, « Ils [les Iraniens] utiliseront n'importe laquelle des bombes qu'ils ont fabriqué ». Et pour Morris il ne fait aucun doute que « 4 ou 5 tirs suffiront pour qu'il n'y ait plus d'Israël ». Nous ne sommes plus dans la simple idée que « Israël, croit que son existence est en péril et c'est un sentiment partagé par la majorité des Israéliens ».
L'état d'esprit apocalyptique et les visées messianiques de l'historien, devenu homme, ne sont pas nouvelles. Mais il va toujours plus loin à chaque déclaration. En annonçant de manière de plus en plus régulière la destruction prochaine d'Israël, il sort de son cadre de scientifique. Bien entendu, la réalité peut parfois rejoindre la fiction mais de là à dire que « un million ou plus d' Israéliens mourront immédiatement dans le grand Tel-Aviv, Haïfa et la région de Jérusalem », nous sommes dans le scénario catastrophe. Nous ne pouvons que souhaiter pour le Proche-Orient et pour le monde, que Morris ne dispose pas des mêmes talents pour prédire l'avenir que pour retracer le passé. Espérons-le.
Notes
1Après la parution par l'auteur de l'article « Docteur Benny Mister Morris » dans « Israël l'enfermement », Confluences Méditerranée n°54, Paris, été 2005.
2Auteur de « Le Mur de fer », Buchet-Chastel, Paris, 2008. Entretien privé.
3Cambridge University Press, Cambridge, 1987.
4 Les principaux ouvrages des nouveaux historiens sont ceux de Benny Morris: The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge University Press, Cambridge, 1987; 1948 and After. Israël and the Palestinians, Clarendon Press, Oxford, 1990 ; Victimes, histoire revisitée du conflit arabo-sioniste, Complexe, Bruxelles, 2003; 1948 A History of the First Arab-Israli Conflict, Yale University, Press, New Haven and London, 2008 ; Tom Seguev : 1949, The First Israelis, Free Press Mac Millan, New York Londres, 1986 ; The Seventh Million, Liana Levi, Paris, 1992 ; Simha Flapan : The Birth of Israel, Myths and Realities, Croom Helm, Londres et Sydney, 1987 ; Avi Shlaïm : Collusion Across the Jordan. King Abdullah, the Zionist Movement and the Partition of Palestine, Clarendon Press, Oxford, 1988 ; Ilan Pappé : Britain and the Arab-Israeli Conflict, 1948-1951, Mac Millan, New York, 1988 ; The Making of the Arab-Israeli Conflict, 1947-1951, I. B. Tauris, Londres et New York, 1992.
5Auteur de « Comment le peuple juif fut inventé? », Fayard, Paris, 2008. Entretien privé.
6Yale University Press, New Haven and London, 2008.
7Toutes les citations qui suivent sont extraites du livre de Morris. Cit. p.10
8En lien avec la renaissance politique et culturelle qui a animé l'Egypte à partir du XIXe siècle avec l'arrivée de Mohamed Ali.
9op.cit p.88
10op.cit. p.183
11op. cit. p.29
12« United Nations Special Committee on Palestine ». C'est la Commission des Nations-Unies chargée d'évaluer l'installation d'un Etat juif en Palestine.
13Lire Le Nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, Paris, 2008.
14Menée du 2 au 30 avril 1948 en pleine guerre, elle permet la levée du blocus auquel est soumis la communauté juive de Jérusalem.
15De la lettre « D » en hébreu.
16op.cit. p.116-121, 133
17op.cit. p.120
18Unité de combat de la Hagana. Palmah en hébreu est une abréviation de l'expression « troupes de choc ».
19op.cit. p.87
20Collusion across the Jordan, King Abdullah, the Zionist Movement and the Partition of Palestine, op. cit.
21op.cit. p.419
22Entretien privé.
23« The Second holocaust will not be like the first », Die Welt, 6 janvier 2007. Consultable à l'adresse http://www.welt.de/data/2007/01/06/1165992.html
24« Using bomb to stave off war », New York Times, 18 juillet 2008. Consultable à l'adresse http://www.nytimes.com/2008/07/18/opinion/18morris.html
25Même si les tensions et les provocations n'ont jamais été aussi fortes entre les deux pays.
Plan d'une intervention donnée sur "60 ans d'histoire en Israël" à l'Ecole nationale de Magistrature le 4 septembre dernier
Séminaire de Sébastien Boussois
Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949)
Ou l’histoire du 1er conflit israélo-arabe
Paris, 4 septembre 2008
Ecole nationale de Magistrature
Plan d’intervention
Introduction : 60 ans de politique et d’histoire
Première partie : Présentation d’un courant
A. Les « nouveaux historiens », qui sont-ils ?
B. Les précurseurs aux nouveaux historiens israéliens
C. Les raisons de la naissance d’un tel courant
Seconde partie : Les thèses en présence et la remise en cause des « mythes fondateurs »
A. Première remise en cause : Une menace mortelle sur Israël en 1948 ?
B. Seconde remise en cause : La volonté de paix d’Israël au lendemain de la guerre ?
C. Troisième remise en cause : l’exode des Palestiniens ? Planification ou pas ?
D. Les résolutions de l’ONU, un vœu pieu ?
Troisième partie : Le débat actuel en Israël autour de la nouvelle histoire et de l’extension du post-sionisme
A. Camp David II et la radicalisation de la société israélienne
B. La place du post-sionisme, une influence « en accordéon »
Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949)
Ou l’histoire du 1er conflit israélo-arabe
Paris, 4 septembre 2008
Ecole nationale de Magistrature
Plan d’intervention
Introduction : 60 ans de politique et d’histoire
Première partie : Présentation d’un courant
A. Les « nouveaux historiens », qui sont-ils ?
B. Les précurseurs aux nouveaux historiens israéliens
C. Les raisons de la naissance d’un tel courant
Seconde partie : Les thèses en présence et la remise en cause des « mythes fondateurs »
A. Première remise en cause : Une menace mortelle sur Israël en 1948 ?
B. Seconde remise en cause : La volonté de paix d’Israël au lendemain de la guerre ?
C. Troisième remise en cause : l’exode des Palestiniens ? Planification ou pas ?
D. Les résolutions de l’ONU, un vœu pieu ?
Troisième partie : Le débat actuel en Israël autour de la nouvelle histoire et de l’extension du post-sionisme
A. Camp David II et la radicalisation de la société israélienne
B. La place du post-sionisme, une influence « en accordéon »
PARUTION "MAXIME RODINSON, UN INTELLECTUEL DU XX EME SIECLE"
Livre disponible en librairie depuis le 4 septembre.
http://www.amazon.fr/Maxime-Rodinson-S%C3%A9bastien-Boussois/dp/2914214421/ref=sr_1_3?ie=UTF8&s=books&qid=1220959900&sr=8-3
http://www.amazon.fr/Maxime-Rodinson-S%C3%A9bastien-Boussois/dp/2914214421/ref=sr_1_3?ie=UTF8&s=books&qid=1220959900&sr=8-3
vendredi 25 juillet 2008
Bon de commande "Maxime Rodinson, un intellectuel du XXe siècle"
Vous pouvez d'ores et déjà vous procurer le livre en imprimant et en renvoyant le bon de commande aux Editions Riveneuve, 75 rue de Gergovie, 75014 PARIS
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Union européenne et Suisse : 4 € jusqu’à 2 exemplaires, puis 1 € par exemplaire
Afrique, Amérique, Asie : 5 € jusqu’à 2 exemplaires, puis 1 € par exemplaire
ISBN 978-2-914214-42-1
Prix public TTC : 15 €
Format : 12 x 17,5 cm - 192 pages
Disponible en librairie à partir du 4 septembre 2008,
l’ouvrage peut être commandé
dès maintenant chez
Riveneuve éditions
75, rue de Gergovie
75014 Paris
www.riveneuve.com
riveneuveeditions@orange.fr
01.45.42.23.85
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A PARAITRE LE 4 SEPTEMBRE...
Bibliothèque des idées
Maxime Rodinson
Un intellectuel du XXe siècle
Où sont les intellectuels de gauche ? Ont-ils tous tourné
casaque ? 1968 a t-il marqué le début d’une lente disparition du penseur
engagé ? Voilà tant d’images que le parcours d’un homme méconnu du
grand public balaie. Un parmi tant d’autres qui ont fait le choix de
rester fidèles à leurs convictions tout au long de leur carrière.
Très prolifique, Maxime Rodinson a rempli les étagères des
bibliothèques universitaires pendant quarante ans et ses livres sont
aujourd’hui devenus des classiques sur tout le pourtour méditerranéen.
Arabisant, sociologue, anthropologue et linguiste exemplaire, il
maîtrisait une trentaine de langues dont l’éthiopien ancien qu’il enseignait
à la Sorbonne. Rodinson a traversé le XXe siècle avec ses
espoirs et ses désillusions.
Dans cet ouvrage, l’auteur revient sur le parcours hors-norme de l’un
des plus grands intellectuels du siècle dernier. Celui qui passait sa vie dans
les livres a eu des compagnons de route que Sébastien Boussois a rencontrés.
Tous témoignent d’une réalité : quatre ans après sa mort, il n’est pas
trop tard pour célébrer la mémoire et l’humanisme hors-pair de Maxime
Rodinson en France et dans le monde. Cet ouvrage a le mérite d’amorcer
la redécouverte des travaux de Rodinson à travers le récit de son
oeuvre, des entretiens avec ses confrères et amis, et un article inédit. On
pourrait regretter de ne pas assez entendre parler de lui aujourd’hui,
mais pour certains de ses amis rencontrés : « Maxime Rodinson n’est
pas oublié. Il est juste silencieux ».
Prix 15 €
ISBN : 978-2-914214-42-1
couv Rodinson.indd 1 10/07/08 16:54:44
Maxime Rodinson
Un intellectuel du XXe siècle
Où sont les intellectuels de gauche ? Ont-ils tous tourné
casaque ? 1968 a t-il marqué le début d’une lente disparition du penseur
engagé ? Voilà tant d’images que le parcours d’un homme méconnu du
grand public balaie. Un parmi tant d’autres qui ont fait le choix de
rester fidèles à leurs convictions tout au long de leur carrière.
Très prolifique, Maxime Rodinson a rempli les étagères des
bibliothèques universitaires pendant quarante ans et ses livres sont
aujourd’hui devenus des classiques sur tout le pourtour méditerranéen.
Arabisant, sociologue, anthropologue et linguiste exemplaire, il
maîtrisait une trentaine de langues dont l’éthiopien ancien qu’il enseignait
à la Sorbonne. Rodinson a traversé le XXe siècle avec ses
espoirs et ses désillusions.
Dans cet ouvrage, l’auteur revient sur le parcours hors-norme de l’un
des plus grands intellectuels du siècle dernier. Celui qui passait sa vie dans
les livres a eu des compagnons de route que Sébastien Boussois a rencontrés.
Tous témoignent d’une réalité : quatre ans après sa mort, il n’est pas
trop tard pour célébrer la mémoire et l’humanisme hors-pair de Maxime
Rodinson en France et dans le monde. Cet ouvrage a le mérite d’amorcer
la redécouverte des travaux de Rodinson à travers le récit de son
oeuvre, des entretiens avec ses confrères et amis, et un article inédit. On
pourrait regretter de ne pas assez entendre parler de lui aujourd’hui,
mais pour certains de ses amis rencontrés : « Maxime Rodinson n’est
pas oublié. Il est juste silencieux ».
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VIENT DE PARAITRE "LIBYE, la révolution comme alibi" de René NABA
Pays méconnu, longtemps mis au ban de la communauté internationale, dirigé par un homme qui a longtemps encombré l’inconscient collectif par ses extravagances, la Libye fait son grand retour sinon sur la scène internationale à tout le moins sur la scène médiatique. Ce livre aurait pu s’intituler « La Libye, l’alibi comme révolution », tant les officiels libyens sont passés maîtres dans l’art de triturer la réalité, de torturer la vérité dans l’unique but de s’exonérer de tout ce gâchis.
Justifiant son virage et ses multiples reniements, Le colonel Kadhafi a confessé dernièrement, en guise d’excuse absolutoire, qu’il s’était trompé durant la première tranche de son règne. Il se murmure à Tripoli, Benghazi, Sebha et Syrte qu’un cauchemar hante les Libyens, celui de se réveiller un jour avec un Kadhafi leur confessant à nouveau qu’il s’est une nouvelle fois trompé les trente années suivantes de son règne.
Justifiant son virage et ses multiples reniements, Le colonel Kadhafi a confessé dernièrement, en guise d’excuse absolutoire, qu’il s’était trompé durant la première tranche de son règne. Il se murmure à Tripoli, Benghazi, Sebha et Syrte qu’un cauchemar hante les Libyens, celui de se réveiller un jour avec un Kadhafi leur confessant à nouveau qu’il s’est une nouvelle fois trompé les trente années suivantes de son règne.
mardi 8 juillet 2008
Mohamed Harbi se souvient de sa première rencontre avec Maxime Rodinson; extrait
"C’est en 1956, il y a donc un demi-siècle, que vous rencontrez pour la première fois Maxime Rodinson ?
J’avais 23 ans. Je m’en souviens très bien, car nous étions au cœur des « évènements » en Algérie, en plein dans la question des nationalismes, de la position du Parti Communiste Français à ce sujet. L’un de mes amis qui était étudiant à Dijon, Aziz Ben Miloud, le connaissait personnellement. Comme la question agitait le milieu estudiantin, il m’a proposé alors avec d’autres amis qui le voyaient aussi, Azzedin Embarek et Mohamed Salah Sfia, de le rencontrer. Je savais déjà tout ce qu’il avait fait…A cette époque, les chercheurs étaient surtout des islamologues qui avaient tendance à absolutiser l’intervention du facteur religieux dans la vie politique des pays arabes. Nous avions deux recours à l’époque contre cette toute puissance religieuse : Claude Cahen2 et Maxime Rodinson. Nous étions laïcs et donc favorables à une sécularisation de la société, il nous était naturel de nous tourner vers ce genre d’intellectuels pour nous informer. Nous ne connaissions que l’Afrique du Nord, Rodinson tout le Moyen-Orient.
Et pourquoi ne pas rencontrer Jacques Berque ?
Nous avions une certaine distance à son égard. Il réduisait beaucoup la réalité au simple mouvement des idées, aux symboles et aux croyances. On avait besoin de scientifiques, dans une génération où la base du marxisme avait encore énormément prise. A cette époque, j’étais déjà mi-clandestin. Recherché depuis fin 1955, cela s’est arrêté en 1956. C’est cet hiver là que j’ai rencontré Maxime. Le café où on s’est rencontré n’existe plus. Le Grand Cluny, était à l’angle des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain. Dans la salle du haut, on y trouvait beaucoup d’enseignants qui venaient écrire. De gauche comme de droite. Maxime était venu nous rencontrer là, comme un camarade et non comme un professeur. "
Mohamed Harbi sera un proche conseiller du Président algérien Ben Bella, le premier de l’indépendance, après avoir participé entre autres aux premières négociations d’Evian en 1962. Après avoir milité activement au sein du FLN et en avoir été le Responsable de la commission de presse à Paris en 1957, il retournera en Algérie, où il dirigera successivement le cabinet du ministre des Forces armées du FLN, les relations avec les pays de l’Est sous le mandat du ministre des affaires étrangères Krim Belkacem. Après le coup d’Etat de Boumédiène, Mohamed Harbi est arrêté, s’évade et bascule dans la clandestinité pour rejoindre la France.
J’avais 23 ans. Je m’en souviens très bien, car nous étions au cœur des « évènements » en Algérie, en plein dans la question des nationalismes, de la position du Parti Communiste Français à ce sujet. L’un de mes amis qui était étudiant à Dijon, Aziz Ben Miloud, le connaissait personnellement. Comme la question agitait le milieu estudiantin, il m’a proposé alors avec d’autres amis qui le voyaient aussi, Azzedin Embarek et Mohamed Salah Sfia, de le rencontrer. Je savais déjà tout ce qu’il avait fait…A cette époque, les chercheurs étaient surtout des islamologues qui avaient tendance à absolutiser l’intervention du facteur religieux dans la vie politique des pays arabes. Nous avions deux recours à l’époque contre cette toute puissance religieuse : Claude Cahen2 et Maxime Rodinson. Nous étions laïcs et donc favorables à une sécularisation de la société, il nous était naturel de nous tourner vers ce genre d’intellectuels pour nous informer. Nous ne connaissions que l’Afrique du Nord, Rodinson tout le Moyen-Orient.
Et pourquoi ne pas rencontrer Jacques Berque ?
Nous avions une certaine distance à son égard. Il réduisait beaucoup la réalité au simple mouvement des idées, aux symboles et aux croyances. On avait besoin de scientifiques, dans une génération où la base du marxisme avait encore énormément prise. A cette époque, j’étais déjà mi-clandestin. Recherché depuis fin 1955, cela s’est arrêté en 1956. C’est cet hiver là que j’ai rencontré Maxime. Le café où on s’est rencontré n’existe plus. Le Grand Cluny, était à l’angle des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain. Dans la salle du haut, on y trouvait beaucoup d’enseignants qui venaient écrire. De gauche comme de droite. Maxime était venu nous rencontrer là, comme un camarade et non comme un professeur. "
Mohamed Harbi sera un proche conseiller du Président algérien Ben Bella, le premier de l’indépendance, après avoir participé entre autres aux premières négociations d’Evian en 1962. Après avoir milité activement au sein du FLN et en avoir été le Responsable de la commission de presse à Paris en 1957, il retournera en Algérie, où il dirigera successivement le cabinet du ministre des Forces armées du FLN, les relations avec les pays de l’Est sous le mandat du ministre des affaires étrangères Krim Belkacem. Après le coup d’Etat de Boumédiène, Mohamed Harbi est arrêté, s’évade et bascule dans la clandestinité pour rejoindre la France.
"Une vocation pour l'étude", un extrait de "Maxime Rodinson, un intellectuel du XXème siècle", éditions riveneuve. A paraître le 4 septembre 2008
"Je devais partir, de façon pratique, à la recherche d'une situation qui me permettrait à la fois de gagner ma vie de façon stable et de continuer mes lectures et études, de ne pas m'épuiser dans une étroite zone d'études, de ne pas m'imposer une trop stricte spécialisation. A la base, il était indispensable de conquérir les diplômes dont j'étais dépourvu, à commencer par le baccalauréat.
Mes yeux se tournèrent vers l'Ecole Nationale des Langues Orientales Vivantes. Cette institution avait une caractéristique pour moi très précieuse. Il était possible de s'y inscrire sans être pourvu du baccalauréat complet - en deux examens séparés par une durée d'un an - à condition de passer par les épreuves d'un examen spécial d'admission. Le programme de ces épreuves était en gros celui de la partie dite littéraire du programme du baccalauréat : littérature française, histoire, géographie, etc... Cela ne me faisait pas peur. Par contre, on était aussi examiné sur deux langues étrangères et cela me posait un gros problème car je n'avais, sur ce plan, que quelques connaissances de l'anglais. Sur le plan financier, le droit d'inscription était minime - 100 francs par an -, sans droit d'examen ni droit de diplôme. Aucune condition d'âge, de grade ou de nationalité n'était formulée.
Au bout de trois ans, après un examen, on pouvait devenir élève breveté, ce qui ouvrait la porte de diverses carrières officielles, notamment dans les colonies.
Cela me paraissait la solution de mes problèmes. Mais m'engager sur cette voie n'était possible qu'à une condition. Il fallait que mes parents acceptent ̶ si cela leur était possible ̶ de me soutenir pendant trois ans encore, de pourvoir à mes besoins sans même la minime contrepartie que constituait mon salaire - de garçon de courses - chez Weigel. Le pouvaient-ils, le voudraient-ils ?
Je n'avais pas d'illusion sur la réponse que [ma sœur] Olga apporterait à ces questions cruciales, ni sur la docilité avec laquelle ils suivraient son avis. Il fallait donc procéder en cachette de ma sœur. Un jour, je pris ma mère à part et lui posai la question en lui recommandant de n'en rien dire à Olga. Je savais qu'elle et mon père seraient du même avis.
Rapidement, elle m'apporta la réponse. A ma grande joie, ils étaient d'accord quels que fussent les sacrifices que cette décision leur imposait. J'avais quelque peu mauvaise conscience, d'autant plus que j'avais quelque vague soupçon que ce délai de trois ans risquait fort d'être dépassé. Mais j'étais vraiment persuadé que je serais bientôt à même, de cette façon, de jouir d'une situation assez confortable qui me permettrait d'aller plus loin en dédommageant ma famille.
Un préalable était encore à lever. Il fallait réussir à l'examen d'admission. Je me mis à y travailler. Le plus difficile était l'apprentissage d'une seconde langue étrangère. Je jetais mon dévolu sur l'espagnol. La langue était réputée facile pour les Français, et une autre circonstance avait un grand poids, compte tenu de mon impécuniosité. Je disposais à la maison d'un manuel pratique adapté à ma situation.
Mon père, débonnaire et assez aisé à persuader, s'était vers les années vingt laissé convaincre par un représentant de commerce d'acheter une encyclopédie en trois volumes pourvue de qualités mirifiques. Elle était produite par l'éditeur Aristide Quillet qui ne cessait de jouer sur sa propre qualité de self made man autodidacte.
Dans un but humanitaire et scientifique, écrivait-il en préface, il voulait venir au secours entre autres de ceux qui sont obligés de lutter pour s'assurer l'existence matérielle. Aussi organisa-t-il, en salariant un certain nombre de professeurs compétents, la rédaction de sa Nouvelle Encyclopédie autodidactique illustrée d'enseignement moderne. Nous conservions précieusement les trois volumes de l'édition de 1922 de cette présentation générale des connaissances, en principe adaptée à un apprentissage à la portée de tous. Le logo des Editions représentait un moulin à vent avec le mot d'ordre bien moudre et pour tous...
Extrait de "Une vocation pour l'étude" par Maxime Rodinson. Droits réservés.
Mes yeux se tournèrent vers l'Ecole Nationale des Langues Orientales Vivantes. Cette institution avait une caractéristique pour moi très précieuse. Il était possible de s'y inscrire sans être pourvu du baccalauréat complet - en deux examens séparés par une durée d'un an - à condition de passer par les épreuves d'un examen spécial d'admission. Le programme de ces épreuves était en gros celui de la partie dite littéraire du programme du baccalauréat : littérature française, histoire, géographie, etc... Cela ne me faisait pas peur. Par contre, on était aussi examiné sur deux langues étrangères et cela me posait un gros problème car je n'avais, sur ce plan, que quelques connaissances de l'anglais. Sur le plan financier, le droit d'inscription était minime - 100 francs par an -, sans droit d'examen ni droit de diplôme. Aucune condition d'âge, de grade ou de nationalité n'était formulée.
Au bout de trois ans, après un examen, on pouvait devenir élève breveté, ce qui ouvrait la porte de diverses carrières officielles, notamment dans les colonies.
Cela me paraissait la solution de mes problèmes. Mais m'engager sur cette voie n'était possible qu'à une condition. Il fallait que mes parents acceptent ̶ si cela leur était possible ̶ de me soutenir pendant trois ans encore, de pourvoir à mes besoins sans même la minime contrepartie que constituait mon salaire - de garçon de courses - chez Weigel. Le pouvaient-ils, le voudraient-ils ?
Je n'avais pas d'illusion sur la réponse que [ma sœur] Olga apporterait à ces questions cruciales, ni sur la docilité avec laquelle ils suivraient son avis. Il fallait donc procéder en cachette de ma sœur. Un jour, je pris ma mère à part et lui posai la question en lui recommandant de n'en rien dire à Olga. Je savais qu'elle et mon père seraient du même avis.
Rapidement, elle m'apporta la réponse. A ma grande joie, ils étaient d'accord quels que fussent les sacrifices que cette décision leur imposait. J'avais quelque peu mauvaise conscience, d'autant plus que j'avais quelque vague soupçon que ce délai de trois ans risquait fort d'être dépassé. Mais j'étais vraiment persuadé que je serais bientôt à même, de cette façon, de jouir d'une situation assez confortable qui me permettrait d'aller plus loin en dédommageant ma famille.
Un préalable était encore à lever. Il fallait réussir à l'examen d'admission. Je me mis à y travailler. Le plus difficile était l'apprentissage d'une seconde langue étrangère. Je jetais mon dévolu sur l'espagnol. La langue était réputée facile pour les Français, et une autre circonstance avait un grand poids, compte tenu de mon impécuniosité. Je disposais à la maison d'un manuel pratique adapté à ma situation.
Mon père, débonnaire et assez aisé à persuader, s'était vers les années vingt laissé convaincre par un représentant de commerce d'acheter une encyclopédie en trois volumes pourvue de qualités mirifiques. Elle était produite par l'éditeur Aristide Quillet qui ne cessait de jouer sur sa propre qualité de self made man autodidacte.
Dans un but humanitaire et scientifique, écrivait-il en préface, il voulait venir au secours entre autres de ceux qui sont obligés de lutter pour s'assurer l'existence matérielle. Aussi organisa-t-il, en salariant un certain nombre de professeurs compétents, la rédaction de sa Nouvelle Encyclopédie autodidactique illustrée d'enseignement moderne. Nous conservions précieusement les trois volumes de l'édition de 1922 de cette présentation générale des connaissances, en principe adaptée à un apprentissage à la portée de tous. Le logo des Editions représentait un moulin à vent avec le mot d'ordre bien moudre et pour tous...
Extrait de "Une vocation pour l'étude" par Maxime Rodinson. Droits réservés.
Vient de paraître "Chine, au pays du capitalisme (presque) parfait"
Chine Au pays du capitalisme (presque) parfait
de Frédéric KOLLER
préface de Philippe ROCHOT
ISBN : 978-2-84924-090-8
14 x 21 cm
200 pages
20,00 €
L’affirmation de la Chine comme grande puissance commerciale et politique est l’un des faits géopolitiques majeur de ce début de xxie siècle. Plus personne ne songe aujourd’hui à minimiser la portée des réformes engagées par Deng Xiaoping il y a 30 ans. La Chine de Hu Jintao est radicalement différente de celle de Mao. Embrassant la globalisation économique, les jeunes Chinois, de par leurs modes de consommation, ressemblent de plus en plus aux jeunes occidentaux. Les apparences sont pourtant trompeuses. Car derrière ce vernis de modernité subsiste un régime politique qui doit beaucoup à la tradition impériale. La dictature chinoise – car elle demeure bien une dictature – a certes abandonné l’idéologie communiste. Mais elle n’a nulle intention de relâcher son emprise, élites politiques et intérêts économiques étant trop intimement imbriqués. Contrairement à ce que l’on pense parfois en Europe, ce régime certes corrompu et suscitant la méfiance n’en conserve pas moins une forme de légitimité. Celle-ci repose sur sa capacité à maintenir une stabilité politique qui encadre une forte croissance économique. Un nationalisme exacerbé permet de cimenter une société par ailleurs de plus en plus fragmentée par les inégalités. C’est ce capitalisme autoritaire, ou « consensus de Pékin », que décrit ce recueil d’articles.
de Frédéric KOLLER
préface de Philippe ROCHOT
ISBN : 978-2-84924-090-8
14 x 21 cm
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L’affirmation de la Chine comme grande puissance commerciale et politique est l’un des faits géopolitiques majeur de ce début de xxie siècle. Plus personne ne songe aujourd’hui à minimiser la portée des réformes engagées par Deng Xiaoping il y a 30 ans. La Chine de Hu Jintao est radicalement différente de celle de Mao. Embrassant la globalisation économique, les jeunes Chinois, de par leurs modes de consommation, ressemblent de plus en plus aux jeunes occidentaux. Les apparences sont pourtant trompeuses. Car derrière ce vernis de modernité subsiste un régime politique qui doit beaucoup à la tradition impériale. La dictature chinoise – car elle demeure bien une dictature – a certes abandonné l’idéologie communiste. Mais elle n’a nulle intention de relâcher son emprise, élites politiques et intérêts économiques étant trop intimement imbriqués. Contrairement à ce que l’on pense parfois en Europe, ce régime certes corrompu et suscitant la méfiance n’en conserve pas moins une forme de légitimité. Celle-ci repose sur sa capacité à maintenir une stabilité politique qui encadre une forte croissance économique. Un nationalisme exacerbé permet de cimenter une société par ailleurs de plus en plus fragmentée par les inégalités. C’est ce capitalisme autoritaire, ou « consensus de Pékin », que décrit ce recueil d’articles.
vient de paraître "Balkans, la mosaïque brisée; frontières, territoires et identités"
Balkans : la mosaïque brisée Frontières, territoires et identités
de Jean-Arnault DERENS
ISBN : 978-2-84924-089-2
14 x 21 cm
208 pages
20,00 €
Vous avez dit « Balkans » ? On pense immédiatement à d’inextricables conflits de territoire, à un enchevêtrement de populations aux identités confuses, aux revendications contradictoires. Bref, à une immangeable macédoine.
Terre de rencontre, carrefour majeur de l’Europe, les Balkans se caractérisent par une fantastique diversité de peuples, de langues, de confessions, même si l’unité de destin de cette région, sans cesse disputée entre les Empires et les « grandes puissances » mondiales, dessine aussi une manière spécifique et commune de vivre et d’être en société. Une « autre Europe », proche et lointaine.
Au fil de ses reportages, Jean-Arnault Dérens essaie de décrypter ces multiples facettes des Balkans, de dénouer les fils de cette complexité historique et humaine.
de Jean-Arnault DERENS
ISBN : 978-2-84924-089-2
14 x 21 cm
208 pages
20,00 €
Vous avez dit « Balkans » ? On pense immédiatement à d’inextricables conflits de territoire, à un enchevêtrement de populations aux identités confuses, aux revendications contradictoires. Bref, à une immangeable macédoine.
Terre de rencontre, carrefour majeur de l’Europe, les Balkans se caractérisent par une fantastique diversité de peuples, de langues, de confessions, même si l’unité de destin de cette région, sans cesse disputée entre les Empires et les « grandes puissances » mondiales, dessine aussi une manière spécifique et commune de vivre et d’être en société. Une « autre Europe », proche et lointaine.
Au fil de ses reportages, Jean-Arnault Dérens essaie de décrypter ces multiples facettes des Balkans, de dénouer les fils de cette complexité historique et humaine.
vendredi 9 mai 2008
PAIX COMME PALESTINE 17 MAI 2008
Vous êtes tous et toutes les bienvenus(e), ça se passera le 17 mai au parc des expositions de Versailles (Billet disponibles à la Fnac) Si vous ne comprenez pas grand chose au conflit israelo-palestinien c'est vraiment l'occasion, d'autant qu'il y aura des intervenants provenant à la fois d'israel que des territoires occupés!Voici le site de l'evenement ou figure aussi le programme complet
http://www.paixcommepalestine.org/spip.php?rubriqu-e2
Des CONCERTS avec la participation de :Alibi Montana Canta u populu Corsu La Caution Cheikh Sidi Bémol Diwane de Bechar Tarace Boulba Le Trio Joubran Les Wriggles
Des INTERVENTIONS PUBLIQUES avec la participation de :Hind Khoury, Déléguée générale de Palestine en France Abdallah Abu Rahma du Comité populaire de Bilin Palestine Monique Chemillier-Gendreau, Professeur de droit international Leïla El Ali, Directrice de lassociation Najdeh Liban Khaled Hroub, journaliste palestinien Béatrice Patrie, Députée européenne française et présidente du groupe Maghreb/Machrek du Parlement européen Bernard Ravenel, Président de la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine et de lAssociation France Palestine Solidarité Issa Saba, Directeur de lInstitut Canaan Palestine Keren Shayo Anarchistes contre le Mur Israël Raji Sourani, Directeur du Palestinian Centre for Human Rights Michel Warschawski, Président de lAlternative Information Center Israël Francis Wurtz, Député européen français
Des DEBATS :Un débat historique animé par Dominique Vidal avec la participation dElias Sanbar (Observateur permanent de la Palestine à lUNESCO) et Avi Shlaïm (historien israélien).Un débat sur les perspectives politiques actuelles en Palestine et notamment le rôle de lUnion européenne :Ce débat sera animé par Denis Sieffert, avec la participation de : - Leïla Shahid (déléguée générale de Palestine auprès de lUnion européenne), Etienne Pinte (député des Yvelines, vice-président du Groupe détude à vocation internationale sur les Territoires autonomes palestiniens), Ziad Abu Amar (ancien ministre des affaires étrangères du gouvernement dunion national palestinien), Gidéon Levy (Journaliste israélien) Véronique De Keyser (députée européenne belge)
Cet événement proposera également :Des expositions photos dont celle du collectif Territoires de fictions qui aménagera spécialement le hall, et une exposition de Joss Dray sur les enfants palestiniens du Liban Des projections de films choisis par le cinéma des 3 Luxembourg, Des stands associatifs et thématiques proposant des pistes de réflexions et dactions concrètes, Une grande librairie au sein de laquelle des auteurs dédicaceront leurs ouvrages Un débat sur la question des réfugiés et du droit au retour.
http://www.paixcommepalestine.org/spip.php?rubriqu-e2
Des CONCERTS avec la participation de :Alibi Montana Canta u populu Corsu La Caution Cheikh Sidi Bémol Diwane de Bechar Tarace Boulba Le Trio Joubran Les Wriggles
Des INTERVENTIONS PUBLIQUES avec la participation de :Hind Khoury, Déléguée générale de Palestine en France Abdallah Abu Rahma du Comité populaire de Bilin Palestine Monique Chemillier-Gendreau, Professeur de droit international Leïla El Ali, Directrice de lassociation Najdeh Liban Khaled Hroub, journaliste palestinien Béatrice Patrie, Députée européenne française et présidente du groupe Maghreb/Machrek du Parlement européen Bernard Ravenel, Président de la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine et de lAssociation France Palestine Solidarité Issa Saba, Directeur de lInstitut Canaan Palestine Keren Shayo Anarchistes contre le Mur Israël Raji Sourani, Directeur du Palestinian Centre for Human Rights Michel Warschawski, Président de lAlternative Information Center Israël Francis Wurtz, Député européen français
Des DEBATS :Un débat historique animé par Dominique Vidal avec la participation dElias Sanbar (Observateur permanent de la Palestine à lUNESCO) et Avi Shlaïm (historien israélien).Un débat sur les perspectives politiques actuelles en Palestine et notamment le rôle de lUnion européenne :Ce débat sera animé par Denis Sieffert, avec la participation de : - Leïla Shahid (déléguée générale de Palestine auprès de lUnion européenne), Etienne Pinte (député des Yvelines, vice-président du Groupe détude à vocation internationale sur les Territoires autonomes palestiniens), Ziad Abu Amar (ancien ministre des affaires étrangères du gouvernement dunion national palestinien), Gidéon Levy (Journaliste israélien) Véronique De Keyser (députée européenne belge)
Cet événement proposera également :Des expositions photos dont celle du collectif Territoires de fictions qui aménagera spécialement le hall, et une exposition de Joss Dray sur les enfants palestiniens du Liban Des projections de films choisis par le cinéma des 3 Luxembourg, Des stands associatifs et thématiques proposant des pistes de réflexions et dactions concrètes, Une grande librairie au sein de laquelle des auteurs dédicaceront leurs ouvrages Un débat sur la question des réfugiés et du droit au retour.
Nouvel article sur rue89 et oumma.com
Le Hamas, de Khaled Hroub
à consulter à l'adresse
http://www.rue89.com/2008/04/21/le-hamas-palestinien-face-au-defi-du-pragmatisme
http://oumma.com/Le-Hamas
à consulter à l'adresse
http://www.rue89.com/2008/04/21/le-hamas-palestinien-face-au-defi-du-pragmatisme
http://oumma.com/Le-Hamas
mardi 22 avril 2008
"Italie : les années Cavaliere , de Berlusconi à Berlusconi" par Eric JOZSEF, journaliste à Libération
Vient de paraître juste après les élections qui ont vu le retour de Silvio Berlusconi
Préface de Carlo Freccero, directeur de Raï Sat, ancien conseiller du Cavaliere
En 2006, l’arrivée du gouvernement de Romano Prodi avait laissé croire aux Italiens et aux Européens que la carrière politique de Silvio Berlusconi venait bel et bien d’être enterrée. Seulement voilà, la coalition de l’ancien Président de la commission européenne n’a pas tenu deux ans.Le Cavaliere est de retour, plus triomphant que jamais. Il reprend les rênes d’un pays en profonde crise politique. Force est de constater que l’Italie contemporaine, avec Berlusconi, a connu un être tout à fait à part dans la dynastie des grands leaders européens. Personnage critiqué comme jamais, controversé pour sa compromission dans tous les domaines de la société, communication, politique, médias, il a dirigé l’Italie par intermittences de 1994 à 2006 et revient aujourd’hui de nouveau. Mais pour combien de temps ?Eric Jozsef, correspondant pour le quotidien Libération, a suivi l’ascension et le retour de Berlusconi alors que l’on n’y croyait plus. Il nous livre ici un recueil du meilleur de ses articles, ainsi que quelques uns parus dans d’autres supports internationaux. L’Italie d’aujourd’hui suit les péripéties de son golden boy, et les problèmes sans solution restent les mêmes de gouvernement en gouvernement : la mafia, les questions d’intégration des immigrés, la corruption, la survie d’une extrême gauche terroriste, la crise économique notamment dans le Mezzogiorno... Bienvenue en Europe.
Préface de Carlo Freccero, directeur de Raï Sat, ancien conseiller du Cavaliere
En 2006, l’arrivée du gouvernement de Romano Prodi avait laissé croire aux Italiens et aux Européens que la carrière politique de Silvio Berlusconi venait bel et bien d’être enterrée. Seulement voilà, la coalition de l’ancien Président de la commission européenne n’a pas tenu deux ans.Le Cavaliere est de retour, plus triomphant que jamais. Il reprend les rênes d’un pays en profonde crise politique. Force est de constater que l’Italie contemporaine, avec Berlusconi, a connu un être tout à fait à part dans la dynastie des grands leaders européens. Personnage critiqué comme jamais, controversé pour sa compromission dans tous les domaines de la société, communication, politique, médias, il a dirigé l’Italie par intermittences de 1994 à 2006 et revient aujourd’hui de nouveau. Mais pour combien de temps ?Eric Jozsef, correspondant pour le quotidien Libération, a suivi l’ascension et le retour de Berlusconi alors que l’on n’y croyait plus. Il nous livre ici un recueil du meilleur de ses articles, ainsi que quelques uns parus dans d’autres supports internationaux. L’Italie d’aujourd’hui suit les péripéties de son golden boy, et les problèmes sans solution restent les mêmes de gouvernement en gouvernement : la mafia, les questions d’intégration des immigrés, la corruption, la survie d’une extrême gauche terroriste, la crise économique notamment dans le Mezzogiorno... Bienvenue en Europe.
"Algérie : de la guerre à la mémoire, Paris Alger: quel avenir? " de Florence BEAUGE, journaliste au Monde
Vient de paraître dans la collection "Reportages"
Préface de Benjamin Stora, historien et professeur à l'INALCO, spécialiste du Maghreb
Cinquante ans après, la guerre d’Algérie continue de hanter les esprits et d’empoisonner les relations franco-algériennes. Peut-on tourner une page avant de l’avoir écrite ? « Faire connaitre la vérité, c’est aussi une manière d’aider au cessez-le-feu et à la paix. Des nuits entières, j’ai entendu hurler des hommes que l’on torturait, et leurs cris résonnent pour toujours dans ma mémoire », écrivait le journaliste Henri Alleg dans son livre choc, La Question, (Minuit, 1958).Cette guerre que l’on croyait avoir oubliée fait un brusque retour sur la scène politique et médiatique en l’an 2000. Commence le temps des regrets, des aveux et des polémiques. Les généraux Massu et Bigeard s’affrontent ; le général Aussaresses déballe les secrets de famille de la « grande muette » ; Jean-Marie Le Pen, président du Front National, et le général Maurice Schmitt, ancien chef d’Etat-major des armées françaises, se retrouvent entrainés dans la tourmente...Ce « retour du refoulé », on le doit à une journaliste, Florence Beaugé. Pendant plusieurs années, celle-ci va fouiller sans relâche la mémoire algérienne et française, à travers des articles et des entretiens qui ont aujourd’hui valeur de documents historiques.
Préface de Benjamin Stora, historien et professeur à l'INALCO, spécialiste du Maghreb
Cinquante ans après, la guerre d’Algérie continue de hanter les esprits et d’empoisonner les relations franco-algériennes. Peut-on tourner une page avant de l’avoir écrite ? « Faire connaitre la vérité, c’est aussi une manière d’aider au cessez-le-feu et à la paix. Des nuits entières, j’ai entendu hurler des hommes que l’on torturait, et leurs cris résonnent pour toujours dans ma mémoire », écrivait le journaliste Henri Alleg dans son livre choc, La Question, (Minuit, 1958).Cette guerre que l’on croyait avoir oubliée fait un brusque retour sur la scène politique et médiatique en l’an 2000. Commence le temps des regrets, des aveux et des polémiques. Les généraux Massu et Bigeard s’affrontent ; le général Aussaresses déballe les secrets de famille de la « grande muette » ; Jean-Marie Le Pen, président du Front National, et le général Maurice Schmitt, ancien chef d’Etat-major des armées françaises, se retrouvent entrainés dans la tourmente...Ce « retour du refoulé », on le doit à une journaliste, Florence Beaugé. Pendant plusieurs années, celle-ci va fouiller sans relâche la mémoire algérienne et française, à travers des articles et des entretiens qui ont aujourd’hui valeur de documents historiques.
lundi 24 mars 2008
Shimon Perès, 28ème salon du Livre, Israël, Paris, etc.
Qui aurait dit que les Français n'aimaient plus lire, à l'occasion de la soirée d'ouverture du 28ème Salon du livre, Porte de Versailles, au vu de la cohue et des bousculades qui ont eu lieu dès 18h?
Mais il y avait une autre raison. Il faut dire que ce Salon a fait couler beaucoup d'encre depuis plusieurs semaines et avant même son ouverture. Le service de presse de l'évènement doit être d'ores et déjà heureux. Evidemment, l'invité d'honneur cette année n'y était pas pour rien. Un anniversaire, çà se fête et les 60 ans de l'Etat d'Israël comme les 60 ans de la Nakba(la « catastrophe ») pour les Palestiniens aussi.
Les organisateurs du Syndicat national de l'édition, à commencer par Serge Eyrolles, son président, devaient bien s'attendre à déclencher la polémique. Malgré l'écho international de l'évènement, les attaques violentes, les critiques contre l'occupation des Territoires, les appels au boycott de la part des pays arabes, ils ont résisté au nom du livre et pour le peuple du livre qu'ont été symboliquement les Juifs..
Hier, pour l'inauguration du Salon par le Président israélien Shimon Perès, les organisateurs et le service d'ordre en ont eu toujours plus pour leurs frais. En effet, accompagné de la ministre de la Culture Albanel, le Président de l'Etat hébreu, depuis l'année dernière seulement1, achevait sa tournée officielle en France entamée lundi dernier.
Shimon Perès a fait toutes les couvertures ou presque des journaux en France cette semaine. C'est un homme politique unique en Israël bien connu des Français. A 84 ans, il est une légende vivante qui a encore la beauté rare d'un octogénaire toujours actif au service de son pays. Perès, considéré comme le plus « français » des Israéliens – et qui pourtant donnait sur place des interviews à la télévision en hébreu- jouit d'une stature internationale depuis qu'il a été couronné Prix Nobel de la Paix avec Ithzak Rabin et Yasser Arafat en 1994 à la suite de son combat pour la paix et la signature des accords d'Oslo l'année d'avant.
Accueilli plus tôt dans la semaine par le Président Nicolas Sarkozy, le Premier ministre François Fillon, et différentes personnalités de premier plan comme Laurence Parisot du Medef, Shimon Perès est venu quatre jours à Paris en ami et admirateur de la France. Et cela dure pour lui depuis des décennies, même si les relations ont pu être parfois houleuses entre les deux pays. Considérée comme pro-arabe, depuis des décennies la France aura tourné une page depuis le départ de Jacques Chirac. Nicolas Sarkozy l'avait affirmé et certifié à son arrivée à l'Elysée: la France est amie d'Israël et « elle sera toujours au côté d'Israël quand son existence sera mise en cause ». Ce voyage était donc fondateur d'un renouveau entre les deux pays2.
Malgré l'attentat horrible perpétré cette semaine et tuant 9 civils, dans une école talmudique à Jérusalem, malgré les roquettes sur Sderot, malgré la situation catastrophique à Gaza et les raids de l'armée israélienne, Tsahal, faute d'un dialogue entre Israéliens et Palestiniens, l'heure était au moins au dialogue entre la France et Israël. Shimon Perès a maintenu son voyage coûte que coûte.
L'appel au boycott d'un certain nombre de pays arabes plus que criticable, n'y a rien fait. Certains côté israélien, semblaient exagérer en parlant d'autodafé: on ne brûle ni les livres, tout comme on ne peut bannir des écrivains d'un tel évènement. L'Egypte, le Maroc, la Tunisie, entre autres, ont décidé d'annuler leur participation au Salon de cette année. D'autres, peut être plus malins, ont appelé à convoquer la Palestine comme prochain invité d'honneur pour l'année prochaine.
En attendant, Shimon Perès s'est rendu hier soir, sous la plus haute sécurité, au Salon pour inaugurer le pavillon consacré exclusivement à la littérature israélienne « de langue hébraïque ». La sécurité s'est prise de panique quand un panneau s'est détaché du plafond à quelques mètres de l 'équipe présidentielle. Bien sûr, les principaux écrivains israéliens de renom avaient fait le déplacement et dédicaceront leurs ouvrages cette semaine: la vieille garde comme Amos Oz, Avraham B. Yehoschua ou encore David Grossman. Bien sûr qu'il y'avait des jeunes incarnant la relève de la littérature de langue hébraïque comme Etgar Keret par exemple. Mais à l'image d'un Israël qui n'est pas tout à fait encore l'Etat de tous ses citoyens, la discrimination perdurera aussi à Paris le temps d'un Salon.
En effet, on assistait déjà à un autre boycott hier soir. Non pas du côté des Arabes mais bien du côté Israélien. Il était venus, ils étaient tous là sauf deux catégories majeures de la société: les écrivains arabes israéliens que l'on a oublié d'inviter (sauf Sayed Kashua, écrivain arabe israélien mais qui écrit en hébreu). Et, fait encore plus représentatif, les historiens, critiques ou non du sionisme d'ailleurs, obligés de se rendre à des conférences en marge de l'évènement public dans les jours à venir.
La littérature, c'est la fiction. Mais la littérature, est aussi le récit d'une réalité dont elle s'inspire largement. Et l'absence officielle des historiens est en soi une autre discrimination. Une telle politique culturelle ne peut exclure une telle culture politique. Même le temps d'un Salon qui aurait pu être l'occasion d'un dialogue. Shimon Perès, dernier des pères fondateurs d'Israël avec Ariel Sharon, aurait du s'en souvenir dans son discours d'ouverture.
1Après la démission forcée de Motshe Katzav en 2007 pour harcèlement sexuel.
2A cette occasion, Nicolas Sarkozy se rendra en Israël au mois de juin, et non plus au mois de mai comme prévu initalement.
Mais il y avait une autre raison. Il faut dire que ce Salon a fait couler beaucoup d'encre depuis plusieurs semaines et avant même son ouverture. Le service de presse de l'évènement doit être d'ores et déjà heureux. Evidemment, l'invité d'honneur cette année n'y était pas pour rien. Un anniversaire, çà se fête et les 60 ans de l'Etat d'Israël comme les 60 ans de la Nakba(la « catastrophe ») pour les Palestiniens aussi.
Les organisateurs du Syndicat national de l'édition, à commencer par Serge Eyrolles, son président, devaient bien s'attendre à déclencher la polémique. Malgré l'écho international de l'évènement, les attaques violentes, les critiques contre l'occupation des Territoires, les appels au boycott de la part des pays arabes, ils ont résisté au nom du livre et pour le peuple du livre qu'ont été symboliquement les Juifs..
Hier, pour l'inauguration du Salon par le Président israélien Shimon Perès, les organisateurs et le service d'ordre en ont eu toujours plus pour leurs frais. En effet, accompagné de la ministre de la Culture Albanel, le Président de l'Etat hébreu, depuis l'année dernière seulement1, achevait sa tournée officielle en France entamée lundi dernier.
Shimon Perès a fait toutes les couvertures ou presque des journaux en France cette semaine. C'est un homme politique unique en Israël bien connu des Français. A 84 ans, il est une légende vivante qui a encore la beauté rare d'un octogénaire toujours actif au service de son pays. Perès, considéré comme le plus « français » des Israéliens – et qui pourtant donnait sur place des interviews à la télévision en hébreu- jouit d'une stature internationale depuis qu'il a été couronné Prix Nobel de la Paix avec Ithzak Rabin et Yasser Arafat en 1994 à la suite de son combat pour la paix et la signature des accords d'Oslo l'année d'avant.
Accueilli plus tôt dans la semaine par le Président Nicolas Sarkozy, le Premier ministre François Fillon, et différentes personnalités de premier plan comme Laurence Parisot du Medef, Shimon Perès est venu quatre jours à Paris en ami et admirateur de la France. Et cela dure pour lui depuis des décennies, même si les relations ont pu être parfois houleuses entre les deux pays. Considérée comme pro-arabe, depuis des décennies la France aura tourné une page depuis le départ de Jacques Chirac. Nicolas Sarkozy l'avait affirmé et certifié à son arrivée à l'Elysée: la France est amie d'Israël et « elle sera toujours au côté d'Israël quand son existence sera mise en cause ». Ce voyage était donc fondateur d'un renouveau entre les deux pays2.
Malgré l'attentat horrible perpétré cette semaine et tuant 9 civils, dans une école talmudique à Jérusalem, malgré les roquettes sur Sderot, malgré la situation catastrophique à Gaza et les raids de l'armée israélienne, Tsahal, faute d'un dialogue entre Israéliens et Palestiniens, l'heure était au moins au dialogue entre la France et Israël. Shimon Perès a maintenu son voyage coûte que coûte.
L'appel au boycott d'un certain nombre de pays arabes plus que criticable, n'y a rien fait. Certains côté israélien, semblaient exagérer en parlant d'autodafé: on ne brûle ni les livres, tout comme on ne peut bannir des écrivains d'un tel évènement. L'Egypte, le Maroc, la Tunisie, entre autres, ont décidé d'annuler leur participation au Salon de cette année. D'autres, peut être plus malins, ont appelé à convoquer la Palestine comme prochain invité d'honneur pour l'année prochaine.
En attendant, Shimon Perès s'est rendu hier soir, sous la plus haute sécurité, au Salon pour inaugurer le pavillon consacré exclusivement à la littérature israélienne « de langue hébraïque ». La sécurité s'est prise de panique quand un panneau s'est détaché du plafond à quelques mètres de l 'équipe présidentielle. Bien sûr, les principaux écrivains israéliens de renom avaient fait le déplacement et dédicaceront leurs ouvrages cette semaine: la vieille garde comme Amos Oz, Avraham B. Yehoschua ou encore David Grossman. Bien sûr qu'il y'avait des jeunes incarnant la relève de la littérature de langue hébraïque comme Etgar Keret par exemple. Mais à l'image d'un Israël qui n'est pas tout à fait encore l'Etat de tous ses citoyens, la discrimination perdurera aussi à Paris le temps d'un Salon.
En effet, on assistait déjà à un autre boycott hier soir. Non pas du côté des Arabes mais bien du côté Israélien. Il était venus, ils étaient tous là sauf deux catégories majeures de la société: les écrivains arabes israéliens que l'on a oublié d'inviter (sauf Sayed Kashua, écrivain arabe israélien mais qui écrit en hébreu). Et, fait encore plus représentatif, les historiens, critiques ou non du sionisme d'ailleurs, obligés de se rendre à des conférences en marge de l'évènement public dans les jours à venir.
La littérature, c'est la fiction. Mais la littérature, est aussi le récit d'une réalité dont elle s'inspire largement. Et l'absence officielle des historiens est en soi une autre discrimination. Une telle politique culturelle ne peut exclure une telle culture politique. Même le temps d'un Salon qui aurait pu être l'occasion d'un dialogue. Shimon Perès, dernier des pères fondateurs d'Israël avec Ariel Sharon, aurait du s'en souvenir dans son discours d'ouverture.
1Après la démission forcée de Motshe Katzav en 2007 pour harcèlement sexuel.
2A cette occasion, Nicolas Sarkozy se rendra en Israël au mois de juin, et non plus au mois de mai comme prévu initalement.
mercredi 12 mars 2008
A propos de l'ouvrage "Comment Israël expulsa les Palestiniens?" PARU SUR LE SITE INTERNET DU MONDE DIPLOMATIQUE
Paru sur le site internet du Monde diplomatique
Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949)
Chapitre X
Dominique Vidal
Voici le chapitre X de Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949), intitulé « Ilan Pappé, ou le chemin solitaire »
« Je quitte le pays, mais j’espère que ce n’est pas pour toujours. Pour le moment, je sais seulement que je vais vivre pendant quelques années en Angleterre, où, jeune, j’avais complété ma formation académique et où je peux compter sur des collègues et amis qui m’estiment et m’aideront à continuer mon travail. » C’est ainsi que commence l’interview donnée par Ilan Pappé au journaliste Michele Giogio et publiée le 23 mars 2007 par le quotidien italien il manifesto. L’historien israélien n’est certes pas le premier intellectuel « dissident » à s’expatrier. D’ailleurs, quelques mois avant lui, son amie et collègue Tanya Reinhart a choisi d’aller s’installer aux États-Unis, où, à peine arrivée, elle a succombé à une crise cardiaque. Quitter son pays représente toujours une décision douloureuse, signe, de surcroît, que quelque chose y pourrit...
Pourquoi l’avoir prise ? « Je ressens très fortement, répond Pappé, le besoin de poursuivre mes recherches, mes études, dans une ambiance non hostile, dans une université où l’on ne vous traite pas comme un pestiféré, quelqu’un qu’on doit tenir à distance. » Et d’expliquer : « Je suis un historien qui a toujours fait son travail avec une extrême rigueur, mes étudiants m’estiment, et pourtant je suis attaqué continuellement parce que les conclusions de mes études ne coïncident pas avec la version officielle sur le contexte qui a amené à la naissance d’Israël et posent des questions sur les politiques [de l’État hébreu] à l’égard des Palestiniens et des Arabes. C’est ma critique du sionisme qui tape sur les nerfs de ceux qui m’attaquent. »
C’est bien son antisionisme qu’on reproche au professeur de l’université de Haïfa. « Il y a d’autres intellectuels, historiens, journalistes qui écrivent et disent pas mal de choses que je pense moi aussi, mais qui n’attaquent pas le sionisme et ne risquent donc pas la rafale de critiques et d’accusations que moi je subis. De ce point de vue, le cadre intérieur israélien a grandement empiré ces dernières années. » Selon Pappé, « un antisioniste ou un non-sioniste doit se débrouiller dans des espaces d’expression de plus en plus restreints ». Car c’est une période où « le pays régresse, les discriminations et les abus contre la minorité arabe s’intensifient, certaines forces politiques parlent ouvertement d’expulsion des Arabes israéliens, la politique d’occupation [de la Cisjordanie et de Gaza] continue, ainsi que la colonisation juive des terres palestiniennes ». Et de conclure : « Pendant toutes ces années, je pense avoir accompli, à côté de mon travail universitaire, de nombreuses activités destinées à réaliser une vraie démocratie, un État différent, pour les Juifs et les Arabes sur un plan de pleine parité et égalité. Malheureusement, ça n’a pas beaucoup servi et je crois donc que mon engagement doit maintenant continuer à l’étranger. »
Parmi les principaux griefs mis en avant par les adversaires d’Ilan Pappé figure son appel au boycott international des universités israéliennes qui dispensent des cours dans les colonies juives des territoires occupés. Mais l’historien ne le regrette pas. « Le boycott est une mesure qui a fonctionné avec l’Afrique du Sud de l’apartheid, et ça peut donc avoir des effets importants avec d’autres pays, parmi lesquels Israël. C’est pour cette raison que je le soutiens ; mais ce n’est pas moi qui l’ai proposé, il y a deux ans, comme on l’a dit, parce qu’en 2002 déjà, le monde universitaire britannique avait l’intention de l’utiliser contre Israël, en riposte à la destruction de la moitié du camp de réfugiés de Jénine et aux discriminations dont sont l’objet les étudiants de l’université de Haïfa. »
Pour l’historien, le combat actuel pour les droits des Palestiniens s’enracine dans la connaissance de l’injustice dont ils ont été victimes dans le passé. À commencer par l’expulsion de 1948, sur laquelle son dernier livre, The Ethnic Cleansing of Palestine1, jette un éclairage radicalement nouveau. « Ce livre est le résultat de ce que j’avais peu à peu tracé dans les précédents, à savoir qu’en Palestine, avant, pendant et après 1948, on a mis en œuvre un plan bien précis, destiné à purifier ethniquement le territoire où a surgi l’État d’Israël. Des documents et des témoignages, soixante ans quasiment après ces journées, le disent avec une extrême clarté. » Et pourtant, l’auteur se dit persuadé qu’« Israël, de toutes façons, n’admettra jamais ses responsabilités sur la question des réfugiés, le gouvernement actuel et les prochains feront tout leur possible pour laisser dans les camps pour réfugiés toutes ces personnes [800 000 en 1948, qui sont environ quatre millions aujourd’hui] qui réclament leurs droits. Je ne crois pas cependant que les pays arabes seront disposés à se plier à l’exigence d’Israël d’oublier l’existence des réfugiés et de modifier l’initiative de paix arabe de 2002 [relancée au printemps 2007] ».
D’autant, précise Pappé, que, six décennies plus tard, dans certaines zones, une politique de purification ethnique « avance lentement. Dans la région du ‘‘Grand Jérusalem’’ par exemple. La construction du mur, l’expansion des colonies, la confiscation des terres, les bouclages et les restrictions des mouvements des gens contraignant des milliers de Palestiniens à s’en aller en abandonnant leurs maisons. La même chose arrive entre Jérusalem et Bethléem, et le long de la route qui va jusqu’à Jéricho. Au moins 40 000 Palestiniens ont dû faire leurs bagages et déménager à l’intérieur de la Cisjordanie. Sans parler de la vieille ville de Hébron, où l’agressivité des colons hébreux et des soldats a transformé en quartier fantôme la partie la plus caractéristique de cette cité ». L’épuration, reconnaît l’historien, « se réalise de diverses manières. Il y a soixante ans, on recourait aux armes pour obliger les gens à fuir. Maintenant, à cause du contrôle des médias et des institutions internationales, on utilise d’autres méthodes. Rendre la vie impossible, restreindre les possibilités économiques, réduire la capacité de développement : ces nouvelles stratégies fonctionnent d’autant mieux qu’elles se conjuguent avec le refus d’une véritable négociation avec les Palestiniens ».
Intellectuellement et moralement seyants, les habits de « dissident » ne se portent pas toujours aisément au quotidien, surtout dans une société à fort consensus. Mais d’autres qu’Ilan Pappé se battent à contre-courant. Communistes ou d’extrême gauche, ils prennent des coups, et savent aussi - parfois - les rendre. Minoritaires, ils parviennent, par moments, à mettre en mouvement des secteurs plus larges de l’opinion juive. Les contempteurs français de ces militants courageux oublient, soit dit en passant, que, lors de la dernière guerre coloniale menée par la France, ses opposants radicaux furent nettement plus marginaux qu’en Israël aujourd’hui : près de 500 soldats et officiers désertèrent, alors que 1 500 « refuzniks » refusent de servir dans les territoires occupés - et Israël compte huit fois moins d’habitants que notre pays à l’époque... Bref, si l’historien a choisi de s’expatrier, ce n’est pas seulement parce qu’il se sentait isolé dans ses recherches historiques comme dans ses prises de position politiques antisionistes, mais en raison du véritable harcèlement dont il a été victime depuis le début de ce siècle. À preuve l’affaire Katz, dans laquelle il ne portait, au départ, aucune responsabilité, et qui a pourtant servi de prétexte à une tentative pour l’écarter de l’université de Haïfa. Il faut revenir ici sur cette cabale étrange, mais significative2.
Militant du mouvement pacifiste radical Gusch Shalom, Théodore Katz découvre un jour que le kibboutz dont il est membre, Magal, est partiellement bâti sur les ruines du village palestinien de Zeita. Ce dernier, possédant des terres fertiles, avait été confisqué après la guerre de 1948 et ses habitants déplacés non loin. Après une rencontre avec eux, Katz propose - en guise de réconciliation - d’inviter des Palestiniens de Zeita à venir s’occuper des anciens oliviers. C’est le refus de son kibboutz qui le pousse à se lancer dans l’historiographie de 1948. Sur le tard, il décide donc de reprendre à l’université de Haïfa ses études d’histoire, interrompues par la mort accidentelle de sa fille. Il y soutient, en 1998, un mémoire de maîtrise sur « L’Exode des Arabes des villages au sud du mont Carmel » - localités au nombre de six, dont Tantoura.
Pour comprendre ce qui s’est passé dans cette dernière le 23 mai 1948, l’apprenti-chercheur a notamment recherché et interviewé des acteurs, des victimes et des témoins des exactions perpétrées par la brigade Alexandroni du Palmah3. Ces 135 entretiens avec des Israéliens - notamment des anciens soldats - et des Palestiniens, lui ont permis de reconstituer le massacre, quasiment ignoré jusque-là. La soutenance se déroule on ne peut mieux : « Teddy » obtient 97 sur 100 - « la meilleure note possible pour un mémoire de maîtrise », remarque Ilan Pappé dans Les Démons de la Nakba4 - et une mention très bien. Le scandale proprement dit n’éclate qu’en 2000. C’est un article du quotidien Maariv5 qui met le feu aux poudres : le journaliste Amir Gilat, qui a découvert le mémoire dans la bibliothèque de l’université de Haïfa, analyse sur cette base ce qui s’est passé à Tantoura. « Cette publication, résume Ilan Pappé dans son livre, suscita une controverse universitaire et judiciaire qui n’a pas encore cessé à ce jour en Israël. J’ai été profondément impliqué dans cette affaire, que je nommerai ici l’affaire Katz, de façon à la distinguer de l’affaire Tantoura. La première est la lutte de Teddy Katz, lui-même sioniste, contre le courant dominant de l’université et de l’historiographie des événements de 1948. [La seconde concerne] la campagne qui opposait d’une part un étudiant de maîtrise, que je n’avais soutenu qu’au niveau universitaire et qui bénéficiait par ailleurs de l’appui de la communauté palestinienne d’Israël et de quelques activistes juifs, et de l’autre l’establishment, qui mettait tout en œuvre pour décourager les recherches sur des aspects de la guerre de 1948 comme ‘‘nettoyage ethnique’’6. »
Tant qu’il ne s’agissait que d’un mémoire universitaire, destiné par définition à un public très restreint, le texte n’avait pas provoqué de remous. L’université, qui n’incite guère ses étudiants à éclairer les pages sombres de la guerre d’indépendance, tolère néanmoins que certains le fassent... tant que le débat reste circonscrit à l’univers académique. Mais l’irruption de Katz dans le champ médiatique modifie les données du problème, et entraîne le revirement d’universitaires inquiets des conséquences de leur complaisance présumée. Teddy Katz se retrouve seul, lui le kibboutznik devenu étudiant au milieu des années 1980 pour apprendre l’histoire juive et celle du Moyen-Orient. Dans Les Emmurés, Sylvain Cypel brosse son portrait : ce n’est pas « un historien brillant, encore moins un manieur de concepts. Son plaisir, c’est la ‘‘microhistoire’’, la monographie. À son niveau d’études, c’est d’ailleurs ce qu’on lui demande. Son objectif, comme disait vouloir le faire Benny Morris, le précurseur des ‘‘nouveaux historiens’’ israéliens à ses débuts, est de ‘‘décrire ce qui est arrivé, ni plus ni moins’’ 7 ». Sauf que, nous y reviendrons, Théodore Katz fonde son récit sur les déclarations des protagonistes, recueillies cinquante ans plus tard, alors que Benny Morris, lui, rejette en général les témoignages oraux, préférant raconter l’histoire à partir des documents écrits conservés dans les archives...
Tantoura a depuis longtemps disparu sous le kibboutz Nahcholim. En mai 1948, il s’agit d’un bourg palestinien de 1 500 âmes qui représente une « arête dans la gorge » de la brigade Alexandroni, comme l’indique le livre officiel de cette dernière8. Car, sept jours après la proclamation de l’État hébreu, l’armée a vidé de leurs habitants la plupart des villages côtiers. Ilan Pappé rappelle : « Le plan D (ou Dalet en hébreu) donnait comme instructions aux forces juives de nettoyer les zones palestiniennes dont elles auraient pris le contrôle. La Hagana disposait alors de plusieurs brigades, et chacune avait à sa charge une liste de villages à occuper. La plupart d’entre eux devaient être détruits et ce n’est que dans des cas exceptionnels que les forces recevaient l’ordre de les laisser intacts. La brigade Alexandroni, l’une de ces unités, reçut donc une telle liste. Sa mission consistait à judaïser la plaine côtière, depuis Haïfa jusqu’à Tel-Aviv au sud. Cette région comptait soixante-quatre villages. Sauf dans quelques rares cas, les villageois quittèrent leurs foyers avant la fin de l’occupation et sans guère combattre. À chaque fois qu’elle fut confrontée à une résistance, [...] la brigade appliqua le plan D en détruisant immédiatement les villages et en expulsant tous leurs habitants9. »
« Lorsque je prononçais le nom de Tantoura, les gens blêmissaient »
Mais pourquoi, se demande Teddy Katz, avoir commis un massacre à Tantoura, un village qui, s’il a décidé de résister (sans doute sous l’influence de combattants de l’Armée de Libération), ne s’était pas livré jusque-là à ce que la Hagana appelle « des activités hostiles » ? Deux ans durant, l’étudiant kibboutznik recherche patiemment les protagonistes du drame. D’abord les Arabes, dont il dira à Sylvain Cypel : « Tout de suite, j’ai constaté que lorsque je prononçais le nom de Tantoura [...], les gens blêmissaient. Certains se taisaient. D’autres me demandaient ce que je savais. Je ne savais rien. Puis, quelques vieux Palestiniens ont commencé à me dire : ‘‘Tantoura, grand massacre’’. » Peu à peu, les témoignages arabes sur le massacre « s’accumulent, parfois contradictoires sur les horaires, les lieux précis, mais concordants sur le fond : de nombreux civils auraient été tués par les soldats israéliens le 23 mai 1948 après la fin de tout combat ». Le chercheur se tourne ensuite vers les survivants du 33e bataillon de la brigade Alexandroni : sur les vingt soldats qu’il interroge, résume Sylvain Cypel, « sept vont confirmer qu’il ‘‘s’est passé des choses graves’’, dit Katz. Trois, Mikha Vitkon (décédé en juin 2003), Touvia Lishanski (officier du Shaï, le service de renseignements du Palmah à l’époque, également décédé depuis) et Motel Sokoler (qui a physiquement enterré les corps), sont sans ambiguïté sur la réalité d’une tuerie. Officier subalterne du bataillon à l’époque (il deviendra général), Shlomo Ambar aurait dit, selon Katz : ‘‘Quand j’ai vu ce qu’avaient fait les soldats, je n’ai pas pu le supporter, je suis parti.’’ Sans plus de détails. Les autres Israéliens interrogés ne se souviennent d’aucun acte délictueux10. »
Forts de tous ces témoignages, Katz reconstitue le massacre dans son mémoire. Tantoura ayant décidé de se défendre, trois compagnies du 33e bataillon de la brigade Alexandroni lancent l’assaut le 23 mai 1948 à trois heures du matin. Cinq heures plus tard, les derniers défenseurs palestiniens se sont rendus. Les soldats israéliens séparent alors vieillards, femmes et enfants des hommes d’environ 14 à 50 ans, qu’ils emmènent sur la plage où ils les abattent, après leur avoir fait creuser le sable - Katz estime le nombre de ces victimes-là à 80, voire 90. Des soldats auraient dit à Mikha Vitkon que Nahman Carmi, « un peu fou »... mais futur secrétaire général du ministère israélien de la Défense, « a sorti son parabellum et leur a tiré une balle dans la tête l’un après l’autre ». Seule l’intervention d’un officier selon les uns, et de civils israéliens du bourg voisin de Zikhron Yaacov selon d’autres, aurait mis fin à l’hécatombe.À Tantoura même, une autre tuerie se produisait. Selon des témoins, un caporal, Nahum Kaplinski, « abattait sur-le-champ » dans la rue tout Palestinien niant posséder une arme, et dans leur maison tous ceux qui reconnaissaient en avoir une. Un groupe de soldats « tirait sur tout ce qui bougeait ». Un Israélien du bourg, également voisin, de Benyamina serait venu « exiger d’un des tueurs, Shimshon Mashwitz, qu’il cesse cette folie sanguinaire ». Combien de Palestiniens sont tombés ce jour-là, à Tantoura ou sur la plage ? Motel Sokoler, envoyé enterrer les corps, dit avoir « cessé de compter11 » à partir de 230. Mais son propre témoignage évoque des chiffres contradictoires...
Le livre officiel de la brigade Alexandroni fait état, lui, de vingt à trente morts. S’en tenir aux sources écrites, ce serait donc tuer une seconde fois les autres victimes, nombreuses, de ce massacre. Il faut bien, par conséquent, avoir recours aux sources orales. Mais le témoignage, on le sait, pose toujours des problèmes méthodologiques complexes, surtout lorsqu’il est recueilli plusieurs décennies après les événements : les aléas de la mémoire se combinent alors avec la subjectivité naturelle du regard individuel pour nous amener à questionner sa fiabilité. Vieux débat, que, d’une certaine manière, la Seconde Guerre mondiale a poussé les historiens à trancher : l’histoire du génocide nazi se trouve à la fois dans les archives de ceux qui l’ont organisé et dans le témoignage des victimes qui lui ont survécu. Ouverte par le procès de Nuremberg, L’Ère du témoin12 - pour reprendre le titre du livre d’Annette Wieviorka - continue. La réhabilitation du récit des rescapés du massacre figure au cœur de l’affaire Katz.
Dans le chapitre des Démons de la Nakba qu’il consacre au massacre de Tantoura, Ilan Pappé, après avoir longuement confronté l’ensemble des témoignages israéliens et palestiniens, note que, « ces dernières années, l’histoire orale a conquis ses lettres de noblesse au sein de la communauté universitaire en général » et ajoute : « Parallèlement, le statut des documents écrits a diminué et leur authenticité n’est plus considérée comme supérieure à celle des témoignages oraux ». A fortiori s’agissant d’une guerre comme celle de 1948. Car les militaires, dans les documents que recèlent les archives, s’efforcent de « glorifier leur rôle dans telle ou telle campagne ou de dissimuler leurs fiascos et méfaits, plus que de rapporter des faits ». C’est pourquoi « l’histoire orale n’est pas un substitut du matériel d’archive mais un matériau crucial pour combler les vides et pour confirmer les témoignages écrits ». Ainsi le massacre de Tantoura « n’a pu être découvert et accepté comme événement qui a vraiment eu lieu qu’en se fiant, au moins en partie, aux témoignages palestiniens et juifs13 ». Y compris ceux de jeunes adolescents, auquel leur âge permit d’échapper à la tuerie. L’historien évoque, par exemple, le récit de « Mostafa Abou-Masri, connu sous le nom d’Abou-Jamil, [qui] avait alors treize ans. Tout juste épargné par la sélection des hommes à tuer, il fut envoyé vers le groupe des femmes et des enfants. Une douzaine des membres de sa famille, qui se situaient dans la tranche des treize à trente ans, furent tués sous ses yeux. [...] Abou Jamil se souvient de cent vingt-cinq exécutions sommaires14 ». Quel crédit apporter, dira-t-on, aux souvenirs d’un adolescent ? Mais faudrait-il alors aussi écarter - sans bien évidemment comparer un massacre et un génocide - ceux des petits Juifs ayant vu, de leurs propres yeux, leurs parents disparaître à l’arrivée des trains qui les avaient conduits jusqu’aux camps d’extermination ?
Deux semaines après son premier article, Amir Gilat en avait publié, toujours dans Maariv, un second, présentant les réponses de militaires ayant pris part à l’assaut : les uns niaient tout massacre ; d’autres corroboraient les témoignages, palestiniens et israéliens, cités dans le mémoire de Katz. Cette mise au point ne suffit pas aux anciens de la brigade Alexandroni, qui, en avril, déposent une plainte en diffamation contre Théodore Katz, auquel ils réclament un million de shekels (200 000 euros) de dommages et intérêts. Pour eux, le nombre élevé de morts, le 23 mai 1948, s’explique simplement par la durée de la bataille qui, assurent-t-ils, s’est poursuivie jusqu’au soir. Le procès s’ouvre en décembre 2000, c’est-à-dire après l’échec du sommet de Camp David et l’éclatement de la seconde Intifada. Dans ce climat considérablement alourdi, l’heure n’est plus à un échange sérieux sur les événements de 1948. C’est en vain que Katz demande à la juge de retirer l’accusation, puisqu’il s’agit d’un débat universitaire, et non pénal. « Je rédigeai l’expertise exigée dans ces cas, se souvient Ilan Pappé, en décrivant les développements de l’historiographie générale et plus particulièrement locale durant les cinquante dernières années, et en concluant que les débats historiques ne doivent avoir lieu que dans un seul endroit, l’université. La juge déclina la requête, déclarant ne pouvoir l’accepter parce que Katz n’avait pas le soutien de son université. Sa réponse, souligne l’historien, laisse transparaître que, si l’université avait soutenu ce mémoire, qu’elle venait de juger comme l’un des meilleurs dans son histoire des mémoires de maîtrise, la requête de Katz aurait été acceptée15. »
Quoiqu’il en soit, ce qui s’est réellement passé à Tantoura le 23 mai 1948 importe peu à la Cour, qui entend seulement blanchir la brigade Alexandroni et, à travers elle, le comportement des forces juives durant la première guerre israélo-arabe. Ainsi le procureur accuse Katz de « falsification systématique du matériel en sa possession » - alors qu’il a « volontairement mis ses sources à disposition de l’autre partie, pensant ainsi prouver qu’il n’avait pour l’essentiel fait que citer fidèlement leur contenu ». Pour justifier l’accusation, le procureur « présenta six cas où les enregistrements ne correspondaient pas à ce qui était écrit dans le mémoire incriminé », souligne Pappé, qui ajoute : « Bien qu’il fût conscient qu’il s’agissait là des seules citations incorrectes sur plus de cent, et qu’elles n’étaient pas essentielles pour la conclusion générale sur le massacre, le procureur affirma que cet échantillon démontrait que le mémoire en général était une fabrication. Plus tard, il insinua qu’il y avait bien plus de citations incorrectes, mais sans donner davantage d’éclaircissements. » Victime d’une attaque, à laquelle le harcèlement que lui et sa famille subissent depuis des mois n’est pas étranger, le chercheur se défend deux jours durant, puis... capitule : sous la pression de sa famille et de l’université, il signe une lettre où, dans le plus pur style des procès staliniens, il reconnaît avoir « falsifié le matériel dont il disposait afin de ternir la réputation des gens d’Alexandroni ». Se ressaisissant, Katz voulut « retirer sa ‘‘confession’’, mais le document avait déjà été présenté à la cour et accepté par le juge, qui refusa cette rétractation. Elle affirma qu’elle ne rendrait aucune décision concernant le massacre, l’allégation ou la falsification16 ».
Telle n’est pas la conclusion tirée par l’université de Haïfa, qui traite désormais le kibboutznik en falsificateur. « En janvier 2001, raconte Pappé, le procureur demande qu’[elle] congédie Katz et prenne des mesures disciplinaires contre moi. » Trois jours et trois nuits durant, l’historien va écouter les soixante heures d’enregistrement confiées par l’étudiant. Au-delà du récit du massacre de Tantoura, il y puise la conviction qu’il fallait « aider à légitimer ces témoignages et poursuivre les projets d’histoire orale de la Nakba. Je transcrivis alors les extraits les plus parlants et les rendis publics. À mon grand soulagement, ceci empêcha l’université de prendre des mesures immédiates contre Katz ». Mais le doyen de la faculté des lettres, Yossi Ben-Artzi, et le directeur de l’Institut d’histoire, Yoav Gelber, exigent des sanctions. D’ où la mise sur pied d’une commission d’enquête, truffée, note Ilan Pappé, d’« adversaires connus de l’historiographie critique de 1948 ou de partisans de l’extrême droite. Les résultats de l’enquête étaient donc prévisibles ». D’avril à juin 2001, contrairement à la mission qui lui est théoriquement confiée, tout ce beau monde s’intéresse, non à la tuerie de Tantoura, mais à la vérification des citations du mémoire. Or, poursuit l’historien, « la commission d’experts de l’université réduisit le nombre de cas [d’erreurs commises] à quatre, considérant que deux des six passages mentionnés au procès étaient moins graves17 ». Cette commission attira même l’attention sur un témoin oculaire du massacre que Katz ne citait pas dans son texte, car il s’agissait d’un collaborateur d’Israël...
Patriotisme de bas étage, peur et corruption
Les quatre « déformations graves » du mémoire se répartissent, explique Ilan Pappé, « en deux catégories. La première concerne deux passages du mémoire de Katz où il a composé un ensemble cohérent à partir d’une très longue interview ». Nombre de spécialistes de l’histoire orale jugent la méthode valable. « La seconde catégorie de citations incriminées est faite de deux cas problématiques, et Katz l’admet. » Mais l’étudiant possède des notes sur la fin du témoignage d’Abou Fahmi, lequel ne figure effectivement pas dans les enregistrements. « Sur des centaines de citations, conclut Pappé, il en reste donc une qui est indiscutablement incorrecte, mais qui n’amoindrit nullement les conclusions du mémoire. » Et pourtant, en juin 2001, le rapport de la commission, sans accuser Katz d’avoir inventé un massacre, discerne dans son mémoire de graves entorses à la vérité, si bien que, cinq mois plus tard, le Conseil pour les études supérieures de l’université de Haïfa confirme sa décision de retirer son aval à la maîtrise de Teddy Katz. Pour Ilan Pappé, « c’est un mélange incroyable de patriotisme de bas étage, de peur, de corruption morale et de médiocrité qui a amené des membres - somme toute raisonnables et de bon sens - de mon université à consacrer de tels efforts pour en arriver à ne pas s’occuper de la question importante, à savoir si Katz avait volontairement fabriqué la légende d’un massacre à des fins politiques. Au lieu de quoi ils ont soudain découvert qu’un travail qui avait obtenu la meilleure note possible une année auparavant devait désormais être considéré comme nul et non avenu ». Pour arriver à leurs fins, Yossi Ben-Artzi et Yoav Gelber n’avaient pas hésité à prétendre que le travail de Katz n’était « pas seulement un fiasco universitaire, mais un acte de trahison contre l’État en période de guerre18 »...
Trop, c’est trop : en novembre 2001, l’establishment se sentit contraint de faire deux petits gestes en direction de Théodore Katz. La Cour suprême d’Israël permit au chercheur de faire appel pour demander la reprise de son procès. « La Cour d’appel rejeta l’appel de Katz, résume Ilan Pappé, mais le président du tribunal fit deux remarques significatives. La première était qu’il n’allait pas exiger de Katz qu’il publie ses excuses dans la presse. [...] Deuxièmement, le juge déclara que Katz avait le droit de faire publier, un jour après ses détracteurs, sa propre annonce expliquant pourquoi il ne maintenait pas ses excuses. » C’était compter sans la lâcheté de Yediot Aharonot et de Haaretz : les deux quotidiens acceptèrent l’annonce des anciens de la brigade Alexandroni reprenant les excuses initiales du chercheur, mais refusèrent la mise au point de ce dernier... De son côté, toujours en novembre 2001, l’université, qui venait d’annuler sa maîtrise, l’autorisa à soumettre un nouveau mémoire dans les six mois. Remis en mai 2002, ce document fit l’objet de longues discussions avant d’être rejeté, un an plus tard, par le jury - ou plutôt par deux de ses membres, un proche du doyen et l’auteur d’un livre attaquant la « nouvelle histoire ». Un rejet illégal, souligne Pappé, puisque « l’Université ne tint pas compte des trois autres rapporteurs qui acceptèrent le mémoire, ni de la bonne note attribuée par le directeur de mémoire de Katz, le professeur Firo, bien que cela soit exigé par le règlement universitaire. [Lequel] exige également que les notes antérieures soient incluses dans le calcul final. Katz aurait donc dû recevoir son diplôme19 ».
L’affaire Katz, écrit Ilan Pappé, « fut le prétexte et non la cause de la dégradation ultérieure de mes relations avec l’université ». Le procès civil et universitaire contre le kibboutznik-étudiant s’était accompagné d’une âpre bataille sur la Toile : l’historien, on l’a vu, avait répondu à la dénonciation des pseudo-« falsifications » en mettant en ligne des transcriptions des soixante heures de témoignages enregistrés. « La réponse du procureur fut d’exiger mon licenciement, et mes collègues se lancèrent dans une campagne ad hominem systématique et quotidienne, à laquelle le recteur de l’université ne tarda pas à se joindre. La communauté universitaire dans son ensemble emboîta le pas. Quelques collègues vinrent néanmoins à mon aide, mais plutôt à titre personnel et rarement publiquement. » L’obstination de l’historien à poursuivre les recherches pour prouver qu’un massacre avait bien été commis à Tantoura, sa critique de l’Université comme de la politique israélienne dans les Territoires occupés en firent « un vrai paria parmi les enseignants de mon université. D’anciens collègues et amis annulèrent les invitations qu’ils m’avaient faites de participer à des séminaires, symposiums ou conférences. Feignant d’abord des raisons techniques, puis admettant qu’ils ne voulaient pas risquer leur carrière en entrant en confrontation avec les autorités universitaires, les uns et les autres s’abritèrent dans leur sanctuaire en compagnie des trois singes qui ne voulaient rien entendre, voir ni dire20 ».
Deux mois après le déclenchement de l’opération « Rempart », qui voit l’armée israélienne reconquérir la Cisjordanie, l’historien est convoqué par lettre express à se présenter devant une cour disciplinaire spéciale : le doyen de la faculté des lettres, Arye Rattner, veut obtenir son expulsion de l’université à cause de son engagement aux côtés de Théodore Katz. « J’avais osé accuser l’université de lâcheté morale et lui avais attribué des motifs politiques dans sa conduite de l’affaire Katz. [...] J’étais mis en accusation par des gens qui se considéraient comme les gardiens de la version nationale de l’histoire, explique l’inculpé. En tant que tels, ils ne pouvaient pas permettre qu’un mémoire comme celui de Katz ou mes propres conclusions sur l’affaire soient reconnus comme résultats légitimes d’une recherche universitaire. L’affaire Tantoura révélait la nature brutale du nettoyage ethnique de 1948 et de ce fait accréditait les exigences palestiniennes de restitution et de rapatriement. » Mais l’affaire Katz est close depuis un an lorsque l’establishment décide de se débarrasser d’Ilan Pappé. Cette nouvelle escalade vise en fait trois prises de position de l’historien : son appui, en avril 2002, à la décision d’intellectuels européens de boycotter les universités israéliennes ; la publication d’un article en hébreu sur Tantoura dans une revue universitaire réputée ; la proposition d’un cours sur la Nakba pour l’année 2002-2003. Selon l’historien, elle s’explique aussi « par l’ambiance générale [...] qu’on qualifiera au mieux de désertion consciente du jeu démocratique chez les Juifs israéliens - ou peut-être devrais-je dire d’un simulacre joué aussi bien par le gouvernement que par la société21 ».
De fait, l’historien est accusé de « diffamer sans relâche » l’institution à laquelle il appartient et d’avoir « appelé à boycotter les universités israéliennes » : c’est pour ces « outrages » que la cour doit « l’expulser de l’université ». Refusant de se prêter à ce « simulacre maccarthyste », Ilan Pappé en appelle à ses amis, dans le monde entier, pour qu’ils interviennent sans tarder. « Avant la décision finale, je vous demande de faire connaître votre opinion, sous toute forme et par tout moyen à votre disposition [...]. Je demande à tous ceux qui sont prêts à le faire de considérer ce cas comme un élément dans leur opinion et leur attitude, face à la situation actuelle en Israël », écrit-il. « La réponse internationale fut stupéfiante. Des amis aux quatre coins du monde se mobilisèrent pour constituer un comité international de soutien et réussirent ainsi à obtenir en deux semaines deux mille cent lettres en ma faveur avec copie au recteur de l’université de Haïfa. À la fin des deux semaines, les autorités universitaires interrompirent la procédure aussi abruptement qu’elles l’avaient engagée. » Il faut dire aussi que la presse avait couvert l’affaire, Haaretz lui consacrant même sa « une ». « Pappé a cyniquement exploité les accusations portées contre lui22 », ira jusqu’à déclarer le porte-parole de l’université au journal de Haïfa...
L’affaire Katz aura eu un mérite, celui de pousser Ilan Pappé à accoucher de son grand œuvre : deux ans après Les Démons de la Nakba paraît The Ethnic Cleansing of Palestine23. Certes, l’historien a déjà écrit plusieurs essais importants qui, tout en s’inscrivant dans le mouvement de la « nouvelle histoire », le distinguent nettement du pionnier de cette dernière (voir chapitre VIII). Dès 1992, avec The Making of the Arab-Israeli Conflict, 1947-195124, il oppose aux thèses « centristes » de Benny Morris une analyse beaucoup plus radicale de l’expulsion des Palestiniens : pour lui, il ne s’agit pas d’une conséquence de la guerre, mais du résultat d’un plan mûrement réfléchi. Non seulement il développe cette approche dans son nouvel ouvrage de manière approfondie et cohérente, mais il le fait à la manière de... Benny Moris : avec forces citations tirées des archives de la Hagana, du Palmah et des Forces de défense d’Israël, ainsi que des Journaux de David Ben Gourion et d’autres dirigeants sionistes. Mais, contrairement à son collègue et adversaire, il évoque aussi les travaux d’historiens palestiniens et arabes ainsi que les témoignages de protagonistes palestiniens des événements. Après The Ethnic Cleansing, nul ne pourra plus raconter - honnêtement - 1948 comme avant : le résumé des principaux apports du livre, tel que Pappé les présente, suffira à s’en convaincre. Et le lecteur francophone aura, cette fois, accès à l’ensemble du livre, que les éditions Fayard ont le courage de publier au printemps 200825...
La préface s’ouvre sur la « Maison rouge », cet immeuble Bauhaus de Tel- Aviv devenu, en 1947, le quartier général de la Hagana. Ce 10 mars 1948, onze hommes - de vieux dirigeants sionistes et de jeunes officiers - « apportent la touche finale à un plan de nettoyage ethnique de la Palestine ». Le soir même, « des ordres militaires sont diffusés aux unités sur le terrain afin qu’elles préparent l’expulsion systématique des Palestiniens » de vastes zones. Et ces directives précisent « dans le détail » les méthodes à employer pour les chasser (voir chapitre III, pp. 68 et 69). Six mois après, la grande majorité de la population autochtone de la Palestine, soit près de 800 000 personnes, a été expulsée, 531 villages détruits et onze villes vidées. Le plan de mars et sa mise en oeuvre dans les mois qui suivent constituent donc « un cas évident d’opération de nettoyage ethnique », explique Pappé en recourant à une expression médiatisée lors des guerres de Yougoslavie. Notons que le nettoyage ethnique est désormais considéré par le droit international comme un « crime contre l’humanité ». Après le génocide nazi et avec l’irruption des moyens de communication électroniques, poursuit Pappé, dissimuler des crimes de masse n’est plus possible. Et pourtant l’un d’eux a été presque totalement effacé de la mémoire publique globale : la dépossession des Palestiniens en 1948 par Israël. Systématiquement nié, il n’est « toujours pas reconnu aujourd’hui comme un fait historique26 ».
À défaut de pouvoir traduire les responsables de ce nettoyage ethnique devant un tribunal spécial, il est possible, estime l’historien, de « reconstruire leurs crimes » afin d’établir un récit historique exact. Outre les historiens palestiniens, qui travaillent depuis une trentaine d’années à rétablir la vérité, des historiens israéliens se sont efforcés de réviser la version sioniste de la guerre de 1948. « J’étais l’un d’eux », ajoute Pappé qui, autocritique, estime que ses confrères et lui ont « éludé la question du nettoyage ethnique » : comme les « historiens diplomatiques », ils se sont « concentrés sur les détails ». L’auteur reconnaît cependant que, grâce aux archives militaires israéliennes, lui et ses confrères ont pu non seulement démontrer l’absurdité de la thèse selon laquelle les Palestiniens seraient partis volontairement, mais aussi confirmer « beaucoup de cas d’expulsions massives » de villages et de villes et révéler « un nombre considérable d’atrocités, y compris de massacres27 ».
Le paradigme du nettoyage ethnique
Avec une limite majeure cependant, évidente chez le précurseur de la « nouvelle histoire » : le fait de s’appuyer exclusivement sur les archives, considérées comme l’expression d’une « vérité absolue », l’a conduit à une appréhension déformée de la réalité sur le terrain. Si Morris et les autres s’étaient tournés vers l’histoire orale, y compris arabe, ils auraient pu mieux saisir la « planification systématique derrière l’expulsion des Palestiniens en 1948 » et fournir « une description plus véridique de l’énormité des crimes commis ». D’ où l’objectif que Pappé assigne à son nouveau livre : « défendre le paradigme du nettoyage ethnique et le substituer à celui de guerre » - pour la recherche universitaire comme pour le débat public sur 1948. Car l’historien est convaincu que l’absence de cette grille de lecture a contribué à la négation persistante de la Nakba. Inhabituellement emphatique, Pappé qualifie son livre de « J’accuse » contre les dirigeants politiques qui inventèrent le nettoyage ethnique et les généraux qui le perpétrèrent. S’il mentionne leurs noms, ce n’est pas pour en obtenir le jugement posthume, « mais afin d’humaniser les bourreaux comme les victimes28 ». Les crimes commis par Israël ne doivent pas être attribués aux « circonstances », à « l’armée » ou renvoyés à l’expression chère à Morris : « à la guerre comme à la guerre ». Ces caractérisations permettent en effet aux responsables, individus comme États, ne pas rendre de comptes.
Le premier chapitre de The Ethnic Cleansing porte sur la définition de la purification ethnique et sur les hommes que Pappé considère comme les responsables de celle infligée aux Palestiniens, à savoir David Ben Gourion et onze membres d’un « Conseil » dont l’historien a reconstitué la liste, pourtant effacée par les censeurs. Mais le groupe qui prépara les plans de l’opération et la supervisa comprenait aussi des officiers de premier plan comme Igal Yadin, Moshe Dayan, Igal Allon et Itzhak Sadeh, des commandants de région comme Moshe Kalman, Moshe Carmel, Itzhak Rabin, Shimon Avidan ainsi que son assistant Itzkak Pundak - qui écrira dans le quotidien Haaretz le 21 mai 2004 : « Il y avait deux cents villages sur le front et ils ont disparu. Nous devions les détruire, sans quoi nous aurions eu [...] des millions d’autres Palestiniens » - sous-entendu dans l’État juif. À ce premier cercle, il convient d’adjoindre les officiers des services de renseignements, qui jouèrent un rôle majeur dans le nettoyage et prirent part « à quelques-unes des pires atrocités29 ». L’auteur entend reconstituer le crime en étudiant à la fois les racines idéologiques de l’épuration ethnique et les méthodes utilisées pour la réaliser.
Dans son deuxième chapitre, après un retour sur la place du « transfert » dans la pensée sioniste (voir chapitre IX), Pappé s’intéresse aux préparatifs militaires. Il souligne notamment le rôle joué par Orde Charles Wingate, grâce auquel les dirigeants sionistes comprirent que le projet d’État juif était irréalisable sans la constitution d’une force armée capable de protéger les colonies juives et de prendre les devants pour dissuader de possibles attaques palestiniennes. Cet officier britannique contribua à mettre sur pied la principale organisation paramilitaire de la communauté juive en Palestine, la Hagana, et l’associa à la répression par les Britanniques de la Révolte arabe : afin de lui apprendre « ce qu’est une ‘‘mission punitive’’30 ».
Mais l’apport le plus neuf de l’historien concerne le fichier de tous les villages arabes établi dès avant la Seconde Guerre mondiale. C’est un jeune historien de l’Université hébraïque de Jérusalem, Ben-Zion Luria, qui en proposa l’établissement en 1940 pour aider à la « rédemption de la terre31 », selon les termes qu’il employa, à l’adresse du Fonds national juif (FNJ). Excellent choix : cette initiative pour engager le Fonds dans le nettoyage ethnique à venir allait donner plus d’élan et de zèle à l’expulsion. Dirigé par Yosef Weitz (voir chapitre V), partisan convaincu du « transfert », le département de la terre du FNJ s’occupait à la fois d’obtenir des terres arabes, d’y installer des colons juifs et d’en expulser les habitants autochtones. Malgré des décennies d’efforts, la communauté juive ne possédait en 1948 que 5,8% de la superficie de la Palestine. D’ où l’appétit de Weitz, qui en désirait plus et devint « lyrique » lorsqu’il prit connaissance du projet de fichier. Recruté pour s’en charger, un topographe de l’Université hébraïque proposa de recourir à des photographies aériennes, dont il montra deux exemples à Ben Gourion - deux cartes des villages de Sindiyana et de Sabbarin, qui, conservées aux Archives d’État d’Israël, sont, précise Pappé, tout ce qui reste de ces villages. Les meilleurs photographes professionnels du pays contribuèrent au projet, un laboratoire étant installé dans la maison de Margot Sadeh... l’épouse de Itzhak Sadeh, le chef du Palmah !
Ainsi furent constitués, sur chacun des villages de Palestine, des dossiers détaillés indiquant les routes d’accès, la qualité de la terre, les sources et réserves d’eau, les principales sources de revenu, la composition sociologique, les affiliations religieuses, le nom des muktars, les relations avec les autres villages, l’âge des habitants hommes (de 16 à 50 ans), etc. L’élément le plus important était, explique Pappé, « un index de l’‘‘hostilité’’, à partir du niveau de la participation du village à la révolte de 1936 ». Le fichier listait les habitants qui y avaient participé, les familles ayant perdu quelqu’un dans les combats d’alors, et les villageois qui auraient tué des Juifs. En 1948, souligne l’historien, cette dernière information « alimentera les pires atrocités dans les villages, conduisant à des exécutions de masse et à des tortures32 ». En 1943, Ezra Danin, qui jouera cinq ans plus tard un rôle dirigeant dans l’épuration ethnique, systématisera tout le fichier, afin qu’il décrive désormais les liens familiaux, les cultures, le nombre d’arbres, la qualité des vergers, la répartition de la terre par famille, le nombre de véhicules, les commerçants et artisans ainsi que leurs compétences. Puis y seront inclus l’organisation des clans, leur affiliation politique, la structure sociale, des notables aux paysans, ainsi que les fonctionnaires mandataires.
Plus la fin du mandat britannique approche, et plus - indique Pappé - l’information se focalise sur les données militaires, en particulier le nombre des personnes armées et le type d’armes à leur disposition par village. Pour compléter leurs fichiers, Ezra Danin et son assistant, Yaacov Shimoni, recrutent deux autres collaborateurs, Yehoshua Palmon et Tuvia Lishanski, mais aussi des « informateurs » palestiniens. Actualisés en 1947, les dossiers comprennent les listes des gens « recherchés », lesquelles seront utilisées en 1948 par les troupes juives pour procéder aux arrestations dans les villages occupés. Les « suspects » seront alors identifiés, parmi les villageois rassemblés, par la personne ayant fourni les informations à leur sujet, la tête recouverte d’un sac percé de deux trous pour voir sans être reconnue. Et les hommes ainsi choisis seront souvent abattus sur le champ. Pour les experts, l’affiliation au mufti de Jérusalem ou à son parti représente un crime : or, selon les fiches de 1947, des villages de 1 500 habitants recèlent de vingt à trente « suspects ». Igal Yadin l’a reconnu, conclut l’auteur : « C’est cette connaissance détaillée de ce qui se passait dans chaque village palestinien qui a permis au commandement militaire sioniste en novembre 1947 de conclure que ‘‘les Arabes de Palestine n’avaient personne pour les organiser correctement’’. » Et Yadin d’ajouter : « S’il n’y avait pas eu les Britanniques, nous aurions écrasé l’émeute en un mois33. »
Après avoir consacré la fin du second chapitre au rôle de David Ben Gourion, puis le troisième au partage de la Palestine par les Nations unies, l’historien en vient, avec le quatrième, au cœur de sa démonstration. Ayant rappelé les premières opérations de « nettoyage ethnique » lancées dès décembre 1947, Pappé nuance : avant mars 1948, les activités de la direction sioniste pour mettre en œuvre sa vision pouvaient encore être présentées « comme des ripostes à des actions hostiles arabes ou palestiniennes ». Après mars, toutefois, ce n’était plus possible, car cette même direction « déclara ouvertement - deux mois avant la fin du mandat - qu’elle chercherait à prendre possession de la terre et à en expulser la population indigène par la force : avec le plan Dalet ». La première étape consista à définir géographiquement ce que serait un État viable, en l’occurrence à partir des colonies les plus lointaines : il fallait que tout le territoire situé entre ces implantations devienne juif et comporte des zones tampons entre celles-ci et les localités palestiniennes. Dans ses négociations, en cours, avec le roi Abdallah, l’Agence juive envisageait toutefois de rétrocéder tout ou partie de la Cisjordanie au régime hachémite (voir chapitre VIII). Et Pappé de chiffrer : pour l’Agence juive, le futur État couvrirait plus de 80% de la Palestine sous mandat britannique, soit les 56% prévus par les Nations unies, plus 24% pris sur l’État arabe - dont les Jordaniens récupéreraient les 20% restants. Cette « concession », insiste l’auteur, écartait du champ de bataille la seule véritable force arabe : « Sans la Légion arabe, conclut-il, le monde arabe perdait toute capacité à défendre les Palestiniens34. »
Ilan Pappé évoque ensuite les forces militaires en présence (voir chapitre II) : du côté juif, 50 000 soldats, dont 30 000 combattants ; du côté palestinien, pas plus de 7 000 miliciens, plus des volontaires étrangers (1 000 au début, 3 000 plus tard). En matière d’armement et d’organisation, l’avantage du Yichouv est encore plus net. Jusqu’en mai 1948, quelques milliers de combattants palestiniens et arabes peu organisés affrontent des dizaines de milliers de soldats juifs bien entraînés. Après cette date, les forces israéliennes regroupent deux fois plus d’hommes que l’ensemble des armées arabes, sans compter les groupes de l’Irgoun et du Lehi, qui fusionneront avec la Hagana, mais aussi les commandos du Palmah, qui jouent un rôle fondamental dans la prise des villages arabes et l’expulsion de leurs habitants.
Capables de prendre la Palestine toute entière
Bref, Ben Gourion sait qu’il dispose des moyens militaires nécessaires pour que le Yichouv prenne possession du gros du mandat britannique, de ses terres et de ses propriétés. Cela ne l’empêche pourtant pas, poursuit l’historien, d’agiter en public l’épouvantail d’un « second Holocauste ». Et pourtant, à Moshe Sharett qui lui écrit, inquiet, depuis l’étranger, il répond qu’avec les armes annoncées, « nous serons capables, non seulement de [nous] défendre, mais aussi (...) de prendre la Palestine toute entière ». Ben Gourion affirme n’avoir « aucun doute » là-dessus. Ses soldats peuvent « faire face à toutes les forces arabes ». Il ne s’agit pas là d’une « croyance mystique », mais d’un « calcul froid et rationnel fondé sur un examen factuel ». De fait, malgré quelques moments difficiles dans des kibboutz isolés ou à Jérusalem, souligne Pappé, les forces dont elle disposait ont permis à la communauté juive « de se préparer à la fois à une possible confrontation avec le monde arabe et de nettoyer la population locale35 ».
Pour reconstruire cette partie d’un processus historique « où l’idéologie intangible devient une réalité tangible », Ilan Pappé envisage deux options. La première consiste à démontrer au lecteur comment les leaders sionistes, après avoir longtemps voulu vider la Palestine de la plupart de ses habitants autochtones, mettent en œuvre ce projet en 1948 - c’est l’approche d’historiens comme le Palestinien Nur Masalha, ou encore de l’Israélien Michael Bar-Zohar dans sa biographie de Ben Gourion. La seconde vise à éclairer comment les décisions des responsables juifs fusionnent progressivement stratégies et méthodes en un plan de nettoyage ethnique systématique. « J’utiliserai ces deux options36 », annonce l’auteur.
La « balance démographique » entre Arabes et Juifs en Palestine, voilà l’obsession des dirigeants sionistes : quand elle est défavorable à la majorité ou à l’exclusivité juive, la situation est décrite comme désastreuse. Ainsi, le 3 décembre 1947, une semaine à peine après le partage onusien de la Palestine, Ben Gourion précise que la présence en son sein de 40% de non-Juifs « ne constitue pas une base solide pour un État juif ». Une telle proportion menace, selon lui, le maintien d’une souveraineté juive : « Seul un État avec au moins 80% de Juifs sera viable et stable. » Un mois plus tôt, rapporte Pappé, Ben Gourion a expliqué, pour la première fois aussi clairement, que le nettoyage ethnique garantirait le caractère exclusivement juif du nouvel État. Les Palestiniens risquant de se transformer en agents des États arabes, « mieux vaut les expulser ». Et l’historien de rappeler l’appréciation de Simha Flapan selon lequel le mouvement sioniste aurait eu du mal à mettre en œuvre sa « vision » d’une Palestine ethniquement épurée « si les Palestiniens s’étaient abstenus d’attaquer des cibles juives après la résolution du partage et si l’élite palestinienne n’avait pas quitté les villes ». C’est dire que, pour Flapan comme pour Morris (dans la seconde édition de The Birth, mais contrairement à la première), le « véritable plan de nettoyage ethnique » que représente le plan Dalet « n’a pas été créé dans le vide37 ».
Une fois le territoire défini et la suprématie militaire assurée, poursuit Pappé, il reste aux dirigeants sionistes à se donner les moyens concrets de déplacer une population aussi nombreuse - leur futur État élargit compte alors un million de Palestiniens (sur 1,3 million au total) et 600 000 Juifs. D’autant qu’à l’époque, David Ben Gourion et ses amis s’inquiètent de la timidité des réactions palestiniennes et, au-delà, arabes au plan de partage. Pis : le désir des Palestiniens de ne pas être entraînés dans une guerre civile, écrit l’auteur, pose problème à ceux qui entendent vider le futur État juif de ses habitants arabes. Il leur faut un prétexte. C’est, heureusement pour eux, le moment que choisissent les volontaires arabes de l’Armée de libération pour s’attaquer aux colonies et convois juifs. Cette agressivité facilite la présentation par le « Conseil » de la politique d’occupation et d’expulsion comme une forme de riposte (en hébreu tagmul) - mais, à l’époque, le « Conseil » utilise aussi le terme yotzma (initiative) pour décrire sa stratégie à l’égard des Palestiniens.
La réunion du 10 décembre 1947 à la Maison rouge marque un tournant, selon Pappé. Les rapporteurs Ezra Danin et Yehoshua Palmon, bien qu’ils constatent le départ des élites palestiniennes vers les capitales arabes voisines, suggèrent « des actions violentes » pour « terrifier » les Palestiniens, afin de rendre inutile l’aide du monde arabe. Aux demandes de précision de Ben Gourion, ils répondent qu’il faut détruire les moyens de transports, boucler les commerces et empêcher les matières premières de parvenir aux fabriques. Trois jours plus tard, le chef de l’Agence juive écrit à Sharett que les Palestiniens sont « à notre merci » et que les Juifs peuvent tout leur faire, même « les condamner à mourir de faim38 ». L’auteur consacre les trente dernières pages de ce quatrième chapitre à décrire les différentes étapes de cette escalade, orchestrée par le « Conseil », jusqu’au printemps 1948.
En décembre 1947, la Hagana se livre surtout à ce qu’elle appelle des « reconnaissances violentes » dans des villages arabes. L’historien multiplie les exemples, y compris le pire d’entre eux : celui de Balad al-Sheikh, une localité à dix kilomètres de Haïfa où repose Sheikh Izz al-Din, un des chefs charismatiques de la révolte de 1936. Un commandant local, Haïm Avinoam, ordonne d’« encercler le village, de tuer le plus grand nombre possible d’hommes, d’endommager les biens, mais d’éviter de s’en prendre aux femmes et aux enfants ». L’attaque, le 31 décembre, fait 60 morts, « et pas seulement des hommes », relève Pappé, selon qui, à la réunion suivante, le « Conseil » décide d’abolir cette distinction dans les futures opérations. Pour sa part, l’Irgoun multiplie les actions terroristes dans les villes arabes - comme à Jaffa, où une bombe fait trente-six morts, ou à Jérusalem, où le consul d’Espagne figure parmi les victimes. Au point de provoquer une protestation du haut-commissaire britannique. Sir Alan Cunningham, lors de sa dernière rencontre avec Ben Gourion, reproche à la Hagana de tout faire pour aggraver la situation, alors que les Palestiniens s’efforcent de maintenir le calme. Après quoi le chef de l’Agence juive reconnaît devant son Exécutif que la « majorité » des Palestiniens « accepte le partage comme un fait accompli [...]. Leur grande majorité ne veut pas nous combattre39 ».
C’est pour passer à l’étape supérieure que Ben Gourion convoque, chez lui, du 31 décembre 1947 au 2 janvier 1948, un long séminaire du « Conseil » - le seul, précise Pappé, dont subsiste un compte-rendu. Architecte du transfert et futur président du comité mis en place pour le conduire, Yosef Weitz anime les débats. Même le plus libéral des participants, le docteur Yaacov Tahon, semble séduit par l’idée de Weitz selon laquelle « sans transfert, il n’y aura pas d’État juif ». Cette réunion pivot autorise une série d’attaques pour causer le maximum de dommages et tuer le plus possible de villageois. Igal Yadin, le chef d’état-major de la Hagana, suggère d’abandonner le terme représailles : « Il s’agit d’une offensive et nous avons besoin de prendre l’initiative d’attaques préventives » sans attendre d’être agressés. Et, ajoute l’auteur, le chef du Palmah, Itzhak Sadeh, appelle à mettre les troupes « à la mode », autrement dit à leur inculquer un état d’esprit d’« agression ». Quant à Igal Allon, il reproche au « Conseil » de ne pas avoir décrété une attaque générale début décembre, sous forme de punitions collectives - « même si, ajoute-t-il, des enfants vivent dans les maisons ». Et à Eliahou Sasson et Reuven Shiloah redoutant que de telles provocations n’aliènent les Palestiniens pacifiques, Allon, appuyé par Moshe Dayan, rétorque : « Tout appel à la paix serait une faiblesse !40 » Ben Gourion exclura d’ailleurs toute recherche d’accord à Jaffa, et ce contre l’avis de la municipalité de Tel-Aviv - il rejettera des tentatives du même genre à Rehovot, Rishon-le-Zion et Petah Tikvah...
Le séminaire débouche ainsi sur une nouvelle tactique, la « défense agressive ». Traduction de Yadin : il faut convaincre les commandants que les Juifs ont l’avantage pour qu’ils harcèlent et démoralisent les Palestiniens. Allon exige même, rappelle Pappé, « une directive claire venue d’en haut » pour stimuler des troupes enthousiastes à l’idée de partir à l’assaut des villages et quartiers arabes. Après avoir raconté comment le village palestinien de Lifta fut, les 28 décembre 1947 et 11 janvier 1948, « le tout premier à avoir été ethniquement épuré en Palestine41 », l’historien résume le résultat du long séminaire : dans l’attente d’une campagne coordonnée et supervisée, les dirigeants sionistes décident d’intégrer toute initiative, même non autorisée, à leur plan, en lui accordant rétrospectivement leur bénédiction. Cette nouvelle ligne porte immédiatement ses fruits, en premier lieu à Jérusalem, dont le commandant militaire, David Shaltiel, occupe plusieurs quartiers arabes et y installe immédiatement des Juifs, à la plus grande joie de Ben Gourion. Benny Morris, dans The Birth (voir chapitre VII), a déjà cité les termes enthousiastes du chef du Mapaï, le 7 février, devant le Conseil de son parti, pour décrire ce que l’historien présente, lui, comme un « miracle » : « Si vous entrez par Lifta-Romema, par Mahaneh Yehuda, la rue King George et Mea Shearim - il n’y a pas d’étrangers [c’est-à-dire d’Arabes]. 100% de Juifs. Jamais, depuis la destruction de Jérusalem du temps des Romains, la ville n’a été aussi juive que maintenant. Dans de nombreux districts arabes à l’ouest, on ne voit aucun Arabe. [...] Ce qui s’est passé à Jérusalem [on n’y voit plus d’Arabes] pourrait bien arriver dans de grandes parties du pays - si nous tenons bon. [...] Il est tout à fait possible que, dans les six, huit ou dix mois de la guerre se produisent de grands changements [...] et pas tous à notre détriment. Certainement il y aura de grands changements dans la composition de la population du pays42. »
« Occuper, expulser et détruire »
À l’exception d’Eliahou Sasson, les membres du « Conseil des Onze » approuvent et mettent en oeuvre, dès janvier, la ligne du séminaire. Pourtant, observe Pappé, le calme aurait pu être rétabli dans le pays, vu les hésitations de la communauté juive et le caractère limité de l’activité militaire panarabe. Bref, une solution pacifique aurait encore pu s’imposer. C’est justement ce que la direction sioniste a voulu empêcher avec sa politique d’« offensive agressive ». L’arrivée, en janvier 1948 des premiers contingents de l’Armée de libération arabe (ALA) de Fawzi Al-Qawuqji et leurs attaques meurtrières contre des convois juifs - en particulier celle de Kefar Etzion qui, le 14 janvier, coûte la vie à 35 soldats de la Hagana - offrent, on l’a vu, le prétexte du plan qui sera mis en œuvre en mars 1948. À la fin janvier, on compte 400 morts du côté juif, ce qui est beaucoup pour une communauté de 660 000 personnes, mais nettement moins que les 1 500 Palestiniens déjà tombés, relativise l’historien. Ben Gourion, lui, ne fait pas dans la nuance, évoquant les « victimes d’un second Holocauste ». Au chef d’état-major, Yaacov Drori, partisan de la prudence face aux quelque trois cents volontaires arabes, succède Igal Yadin, qui réclame « à grands cris des opérations de nettoyage de grande ampleur43 ». De fait, analyse Pappé, les réactions juives en février 1948 diffèrent de celles de décembre 1947 : loin d’être sporadiques, elles obéissent déjà à la volonté de restaurer la liberté de circulation pour les Juifs tout en évacuant les villages arabes. Mais les directives demeurent vagues, alors que, le mois suivant, les opérations, sous des noms de code précis, porteront sur des territoires et des cibles bien définis.
Vagues ? La directive donnée, le 5 février, aux attaquants de trois villages proches de Césarée prévoit de « les occuper, les expulser et les détruire ». À Sasa, les 14 et 15 février, l’ordre consiste à « dynamiter vingt maisons et tuer autant de ‘‘combattants’’ [lire : villageois] que possible » - le commandant Moshe Kalman, déjà responsable d’atrocités à Khisas, se félicitera d’avoir finalement démoli 35 maisons et laissé 68 à 80 cadavres. Le 19, un nouveau séminaire, toujours au domicile de Ben Gourion, confirme la « ligne ». Ezra Danin rapporte que les villageois n’ont guère le désir de combattre et que l’ALA se cantonne au territoire prévu pour l’État palestinien. « Une petite réaction n’impressionne personne. Une maison détruite - rien. Détruisez un quartier, et vous commencez à faire impression », lui répond le « Vieux », heureux que l’opération de Sasa ait poussé les Arabes à fuir. Le mois se termine avec l’expulsion de Qira, un village mixte - comme Daliyat al-Rawha, « nettoyé » début février. Dans les deux cas, l’initiative revient à Yosef Weitz, qui a simplement dit : « Débarrassez-vous d’eux maintenant. » Selon Pappé, Benny Morris, lorsqu’il prétend que Weitz, pour ses opérations en février et mars, n’avait pas d’autorisation de la « direction politique », déraille : le commandement central de la Hagana, explique-t-il, autorise toutes les expulsions, par avance ou... rétrospectivement. Quoi qu’il en soit, ajoute l’auteur, « jamais Weitz n’a été réprimandé pour les expulsions dont il était responsable44 ».
La première discussion du « Conseil » sur l’avant-projet du plan Dalet - alors baptisé Yehosha, en hommage au commandant Yehosha Globerman, tué en décembre 1947 - se tient à la mi-février 1948, alors que l’ALA multipliait les attaques. Pourtant, note Pappé, quand les dirigeants sionistes se retrouvent le 10 mars, ils s’occupent moins d’organiser la contre-attaque que de préparer, sous la direction de Ben Gourion, un plan d’ensemble définitif. À défaut de compte-rendu de la réunion, nous connaissons ce dernier tel qu’il a été aussitôt envoyé aux troupes sur le terrain. Le plan D, précise l’historien, se réfère explicitement aux 78% de la Palestine convoités par le « Vieux » et au sort du million de Palestiniens y vivant. La conduite des opérations - stipule explicitement le texte du plan, reproduit par Ilan Pappé dans son premier livre45 - passe « soit par la destruction des villages (en les incendiant, en les dynamitant et en plaçant des mines dans leurs décombres), et spécialement ces centres de population qu’il est difficile de contrôler en permanence ; ou bien en montant des opérations de ratissage et de contrôle conformément aux directives suivantes : encerclement des villages et conduite de recherches en leur sein. En cas de résistance, les forces armées doivent être anéanties et la population expulsée hors des frontières de l’État ».
Ces ordres, ajoute l’auteur, deviennent plus spécifiques lorsqu’ils parviennent aux unités : chacune des brigades - désormais au nombre de douze - se voit assigner une partie du pays et reçoit une liste des villages et quartiers à occuper et à détruire et dont les habitants doivent être expulsés. Certains commandants font du zèle et ajoutent d’autres localités. D’autres ne réalisent pas leurs objectifs : ainsi certains villages de la zone de Wadi Ara réussissent à survivre à toute la guerre. Ces derniers constituent des exceptions, la règle étant représentée par la destruction de 531 villages et de onze quartiers et villes et l’expulsion de leurs habitants sur ordre direct donné par le « Conseil » en mars 1948. Autre précision essentielle : dans les archives des Forces de défense d’Israël déclassifiés à la fin des années 1990, on trouve la preuve que, contrairement aux affirmations d’historiens comme Benny Morris, les commandants de brigade se virent transmettre le plan Dalet sous forme d’ordres opérationnels précis à mettre en œuvre. De toute façon, selon Pappé, « avant même que les ordres directs arrivent, les troupes savaient exactement ce qu’on attendait d’elles46 ».
Et d’invoquer le témoignage de Shulamit Aloni, future ministre de la Culture, mais alors simple officier, qui se rappelle comment des officiers politiques spéciaux « excitaient » les soldats en diabolisant les Palestiniens et en invoquant le génocide. Selon l’historiographie officielle, résume Pappé en conclusion de ce chapitre, le mois d’avril 1948 aurait représenté un « tournant » : la communauté juive serait passée de la défensive à l’offensive, après avoir frôlé la défaite. Faux, assure l’historien : le rapport des forces militaires, économiques et politiques entre les deux communautés mettait la majorité des Juifs à l’abri du danger. Plus, entre le début décembre 1947 et la fin mars 1948, leur armée avait réussi à réaliser la première phase du nettoyage ethnique de la Palestine, avant même que le plan d’ensemble soit entré en vigueur. « Si tournant il y eut en avril, juge l’auteur, ce fut le passage des attaques et contre-attaques sporadiques contre la population civile palestinienne à la méga-opération systématique de nettoyage ethnique qui suivit47. »
C’est l’objet du cinquième chapitre de The Ethnic Cleansing : la mise en oeuvre du plan Dalet. À partir du début avril, chaque brigade est appelée à l’appliquer sur le terrain. « Les villages que vous allez prendre, nettoyer ou détruire - précisent les ordres - seront choisis en concertation avec vos conseillers pour les affaires arabes et les officiers des services de renseignements48. » En réalité, durant deux mois, ajoute Ilan Pappé, les ordres n’épargnent aucun village alors même que le plan Dalet prévoit leur reddition. Ainsi le plan est-il résumé à une directive : détruire les villages. Destinée, on l’a vu (chapitre III), à rouvrir la route de Tel-Aviv à Jérusalem, l’opération Nahshon est la première à unifier l’ensemble des organisations militaires juives, jetant ainsi les bases des futures Forces de défense d’Israël. Cette armée incorpore aussi bien les vétérans du Yichouv originaires d’Europe de l’Est que les nouveaux immigrants du monde arabe et de l’Europe d’après le génocide.
Pour le récit des opérations proprement dites, le lecteur se reportera aux chapitres III, IV et V du présent livre : nous ne reprendrons ici que quelques précisions et commentaires d’Ilan Pappé éclairant les événements. On sait par exemple que le nombre de victimes du massacre de Deir Yassine a été ramené par des historiens de 254 à 170 ou - selon une autre version - 93 : les dirigeants du Yichouv, estime Pappé, annoncèrent eux-mêmes un chiffre élevé pour effrayer les Palestiniens, leur promettant un sort similaire s’ils refusaient de s’enfuir. De même, l’auteur nous apprend que, lors de l’assaut contre Tibériade, le roi Abdallah avait envoyé... trente camions pour aider à l’évacuation de la population - dans ses Mémoires, il assure avoir craint un nouveau Deir Yassine. Concernant Haïfa, Pappé insiste sur le fossé entre l’attitude du maire juif, Shabtai Levi, qui souhaitait un accord amiable avec les Palestiniens, et celle de Mordehai Makhlef, officier de la Brigade Carmeli (et futur chef d’état-major des Forces de défenses d’Israël [FDI, IDF en anglais]), qui avait ordonné à ses troupes : « Tuez tout Arabe que vous rencontrerez ; mettez le feu à tous les objets inflammables et ouvrez les portes à l’explosif. » Lorsque la ville de Safed tomba, Ben Gourion notera dans son Journal qu’il n’y restait plus que « cent vieux » : ils furent « expulsés au Liban49 ».
Cet « urbicide » - selon l’expression d’Ilan Pappé - n’épargne pas Jérusalem, transformée de « cité éternelle » en « ville fantôme ». Car, là aussi, les troupes juives bombardent, attaquent et occupent les quartiers arabes de l’ouest en avril 1948. Les Britanniques empêchent la destruction de Sheikh Jarrah, mais c’est surtout l’arrivée de la Légion arabe, à la mi-mai, qui gêne les opérations en cours. Trop tard, résume l’historien : huit quartiers arabes et trente-neuf villages ont été nettoyés dans le Grand Jérusalem et leur population transférée à l’est.À Acre, l’armée diffuse par haut-parleur l’appel suivant : « Rendez-vous ou suicidez-vous. Nous vous détruirons jusqu’au dernier. » Et l’auteur d’invoquer le témoignage du lieutenant Petite, un observateur français de l’ONU, selon lequel, après avoir pris la ville, l’armée se livra à un pillage généralisé de tout ce qui pourrait servir aux nouveaux immigrants et dont la disparition découragerait le retour des Palestiniens. Dans cette ville comme à Gaza, la Hagana, pour accélérer la reddition des Palestiniens, tenta d’empoisonner l’eau avec des germes de typhoïde... Jaffa fut la dernière ville à tomber, le 13 mai, après trois semaines de siège. Au cours de l’expulsion de ses 50 000 habitants se déroulent des scènes d’horreur, comme à Haïfa : des Palestiniens sont poussés dans la mer en tentant de monter dans des embarcations trop petites, tandis que les troupes juives tirent au-dessus de leurs têtes. Avec la chute de cette ville, conclut Pappé, les forces juives avaient « dépeuplé toutes les grandes villes et bourgades de Palestine50 ». Ces réfugiés ne reverront jamais leurs villes, mais seront les porteurs de la revendication, essentielle pour la réémergence du mouvement national palestinien, du droit au retour...
L’historien revient ensuite sur les opérations menées par les différentes forces juives dans les villages avant l’intervention des armées arabes, le 15 mai. C’est en effet du 7 avril que date la décision du « Conseil » de détruire et de vider tous les villages sur les routes de Tel-Aviv à Haïfa, de Jénine à Haïfa et de Jérusalem à Jaffa. Au total, du 30 mars au 15 mai, les forces juives occuperont 200 villages, dont ils expulseront les habitants. « Voilà, insiste Pappé, un fait qui doit être répété, car il sape le mythe israélien selon lequel les ‘‘Arabes’’ fuirent dès l’‘‘invasion arabe’’. Près de la moitié de ces villages avaient déjà été attaqués au moment où les gouvernements arabes décidèrent finalement - et non sans réticence - d’envoyer leurs troupes51. » Quatrevingt- dix autres villages seront détruits entre le 15 mai et le 11 juin, date de la première trêve. Comme pour les villes, l’auteur décrit la prise de plusieurs villages. À Sirin, par exemple, les troupes juives rassemblent les musulmans et les chrétiens auxquels ils donnent l’ordre de traverser le Jourdain. Puis ils détruisent la mosquée, l’église et le monastère ainsi que toutes les maisons. Dans le Marj Ibn Amir, l’attaque de l’ALA contre le kibboutz Michmar Haemeck, le 4 avril, entraîne des représailles sanglantes de la Hagana et de l’Irgoun contre les villages environnants, malgré les réticences des kibboutznikim du Mapam. Des nettoyages en série du même type ont lieu à la même période dans la région de Safed à Tibériade, et autour de Haïfa, où quinze villages - de moins de 300 à plus de 5 000 habitants - subissent tour à tour l’expulsion de leurs habitants.
« L’expulsion et la fuite, ajoute Ilan Pappé, ne suffirent pas à sauver les villageois. Nombre d’entre eux furent chassés par les kibboutzniks marxistes de l’Hachomer Hatzaïr, qui pillèrent rapidement et efficacement leurs maisons avant de les faire exploser. » À l’époque, des hommes politiques sionistes condamnent - verbalement au moins - ces atrocités : ils fourniront à ce sujet aux « nouveaux historiens » des témoignages inexistants dans les archives. Pour Pappé, il ne s’agit pas seulement de la « tentative de politiciens et de soldats juifs ‘‘sensibles’’ de soulager leur conscience ». Ces documents obéissent au fameux « tirer et pleurer » caractéristique de l’« ethos israélien ». Pendant la guerre de 1967, le grand écrivain Amos Oz et ses amis n’ont-ils pas invité des soldats ayant participé à des opérations de nettoyage ethnique à petite échelle à une cérémonie d’absolution dans la « Maison rouge », avant qu’elle ne soit démolie ? En 1948 déjà, on organisait des manifestations du même genre pour apaiser l’angoisse de soldats « impliqués dans des atrocités et des crimes de guerre contre une population civile largement sans défense52 ».
« De nombreux corps de femmes, d’enfants et de bébés »
Car dans certains villages, note Pappé, l’armée se livre à des massacres afin de précipiter la fuite des habitants dans les villes et bourgs voisins. Et de citer trois cas : à Nasr al-Din (près de Tibériade), Ayn al-Zaytun (Safad) et Tirat Haïfa, des groupes d’hommes entre 10 et 50 ans sont exécutés afin de terroriser la population. La tuerie d’Ayn all-Zaytun a été rendue célèbre par Les Portes du soleil, le livre de l’écrivain Elias Khoury53 et le film qu’en a tiré Yousry Nasrallah. Elle se produit le 2 mai, quand le Palmah, conduit par Moshe Kalman, déjà cité pour ses crimes, pénètre dans le village après l’avoir longuement bombardé. Les soldats rassemblent au centre les femmes, les enfants, les vieillards et les quelques hommes qui n’ont pas fui avec les volontaires syriens. Certains, dont le nom figure sur une liste, sont emmenés ailleurs et abattus. D’autres, qui se rebellent, le sont à leur tour. Yusuf Ahmad Hajjar, demande, s’étant rendu, à être traité humainement : Kalman le gifle et exige qu’il choisisse trente-sept adolescents au hasard, qu’il fait fusiller les mains liées dans le dos. Arrivé plus tard, un futur journaliste, Hans Lebrecht, témoigne que les ruines du village totalement détruit étaient jonchées de cadavres : « Nous avons en particulier trouvé de nombreux corps de femmes, d’enfants et de bébés près de la mosquée locale. J’ai convaincu l’armée de les brûler. » Citant la nouvelle Between the Knotts, de Netiva Ben Yehuda, Pappé note qu’une des raisons de ce massacre, comme de beaucoup d’autres tient à l’absence de camps pour le grand nombre de Palestiniens faits prisonniers. Mais d’ajouter : « Même après l’installation de tels camps, des massacres eurent lieu lorsque de larges groupes de villageois furent faits prisonniers, comme à Tantoura et à Dawaymeh après le 15 mai 194854. »
Le 14 mai, Israël déclare son indépendance et, le lendemain, les armées arabes interviennent en Palestine : c’est le point de départ du sixième chapitre, qui oppose la « vraie guerre » à la « drôle de guerre ». Certes, les soldats arabes attaquent sur plusieurs fronts - sauf la Légion arabe jordanienne, qui, neutralise ´e par l’arrangement intervenu avec l’armée israélienne, ne se bat qu’à Jérusalem, exclue de cet accord. David Ben Gourion devra même abandonner certaines colonies isolées, ce qui lui vaudra des critiques. Il avait pourtant vu juste sur le plan militaire, rectifie l’auteur. Pour deux raisons : d’une part, aucune de ces colonies ne restera finalement aux mains des Arabes ; d’autre part, l’enjeu principal était le nettoyage ethnique. Or, on l’a déjà étudié, les troupes arabes ne furent jamais assez nombreuses pour arrêter ce dernier : « Il y eut du nettoyage ethnique la veille du 15 mai 1948, et les mêmes opérations d’épuration se poursuivirent le lendemain55. »
Tihur, en hébreu, signifie pureté. Ce terme revient régulièrement dans les ordres transmis par le haut-commandement aux unités sur le terrain, afin, précise l’historien, de galvaniser les soldats avant de les envoyer détruire villages et villes arabes. Le « Conseil » se réunit alors beaucoup moins souvent, remplacé par les institutions officielles de l’État d’Israël, et ses membres se préoccupent moins du plan d’expulsion, celui-ci se déroulant comme prévu sans qu’une coordination particulière ne soit désormais nécessaire. Leur seul souci est de fournir les troupes indispensables pour mener à la fois la guerre contre les armées arabes et contre le million de Palestiniens censés devenir, dès le 15 mai, des citoyens israéliens. Ils y réussissent sans mal. Installé dans le village de Sheikh Muwannis, vidé de ses habitants, le Matkal - l’état-major de l’armée - donne l’ordre, par exemple, à la brigade Alexandroni de nettoyer toute la zone s’étendant de Tel-Aviv à Haïfa. Au total, résume Pappé, sur soixante-quatre villages, seuls deux sont épargnés : Furaydis et Jisr al-Zarqa. Leurs habitants, expliquent les membres des colonies juives voisines à l’armée, offrent une main-d’œuvre non qualifiée utile. Le principal « trophée56 » de la brigade est le village de Tantoura, évoqué plus haut, et dont Pappé relate ici longuement le massacre.
Tantoura n’a rien d’une exception, souligne l’auteur : « D’autres massacres suivraient, commis par d’autres brigades, le pire se produisant à l’automne de 1948, quand les Palestiniens réussirent enfin, dans certains lieux, à opposer une certaine résistance au nettoyage ethnique. » D’autant que les brigades reçoivent, observe Pappé, des ordres formulés de manière plus explicite qu’auparavant. Le sort d’un village est scellé lorsque l’ordre disait le-taher (nettoyer), ce qui signifie garder les maisons intactes mais en expulser la population, ou le-hashmid (détruire), c’est-à-dire dynamiter les maisons après en avoir chassé les habitants et poser des mines pour empêcher leur retour. Il n’y eut pas d’ordre direct de massacre, mais aucun d’entre eux ne fut véritablement condamné. Et de décrire par le menu comment les brigades Alexandroni, Golani, Carmeli, Qiryati, Harel et Etzioni appliquent le plan Dalet, parfois avec l’aide de l’Irgoun. Certaines tueries, ajoute l’historien, se présentent comme des représailles à des attaques palestiniennes. L’embuscade contre un convoi se rendant à Yehiam, à la pointe nord d’Israël, vaudra par exemple à six villages d’être rayés de la carte au cours de l’opération Ben Ami, en mai 1948 - avec pour mot d’ordre « tuer les hommes, détruire et incendier ». Devant la Knesset, Ben Gourion pourra déclarer : « La Galilée occidentale est libérée57. » Il avait fallu un peu plus d’une journée pour transformer un district à 96% palestinien et à 4% juif, en région presque entièrement juive...
Pour prendre Bassa, il leur faudra aussi un peu plus d’une journée - et un massacre : « Ma grand-mère maternelle était une adolescente, témoigne Nizar Al-Hanna, lorsqu’elle vit les troupes israéliennes [y] entrer, ordonner à tous les jeunes hommes de s’aligner et les exécuter devant une des églises. » La destruction totale qui suit, ajoute Pappé, n’épargne qu’une église et une mosquée : sur ses 25 000 dounams (2 500 hectares) se dressent aujourd’hui un aéroport militaire, un kibboutz et une ville de développement... Quant aux armées arabes, à la fin mai 1948, les dirigeants israéliens ne craignaient d’elles que des attaques marginales contre des colonies juives : pour le reste, elles se montrent aussi inefficaces que l’ALA - écrit l’historien, sans revenir sur les difficultés rencontre ´es par les forces juives face aux armées arabes entre le 15 mai et le 11 juin 1948. Dans cette ambiance euphorique, et fort des armes modernes livrées quotidiennement par le bloc de l’Est, le Premier ministre et ministre de la Défense confie à son Journal qu’il entend « établir un État chrétien au Liban », avec le Litani pour frontière sud. « Nous briserons la Transjordanie, bombarderons Amman et détruirons son armée et, quand la Syrie tombera, si l’Égypte continue à combattre - nous bombarderons Port-Saïd, Alexandrie et Le Caire. » Ce sera, commente-t-il, la « revanche » de tout ce que les Égyptiens, les Araméens et les Assyriens « ont fait à nos ancêtres à l’époque de la Bible ». Quant au « Conseil », il n’est plus nécessaire, la « machinerie du nettoyage ethnique58 », selon les termes de Pappé, ayant atteint sa vitesse de croisière.
Dans son septième chapitre, Ilan Pappé couvre la période qui va de juin à septembre 1948. Dans son Journal, dès la fin mai, David Ben Gourion, entrait « méticuleusement » la liste - établie grâce à Yosef Weitz - des « villages occupés et expulsés [mefunim] », avec la superficie de leurs terres et le nombre de personnes expulsées. Deux jours après, chez lui, il convoque une réunion consacrée aux actifs confisqués aux Arabes. À partir de cette période, poursuit l’auteur, le « zèle destructeur » des troupes israéliennes n’épargne plus personne. Tous les moyens deviennent légitimes, y compris l’incendie des maisons lorsque la dynamite se fait rare. Il est vrai que le « Conseil » avait siégé chez Ben Gourion le 1er juin et, informé des tentatives de réfugiés pour retourner dans leurs foyers, avait décidé d’ordonner à l’armée de « les en empêcher à tout prix ». Pour être sûr que les ministres les plus « libéraux » ne fassent pas d’objection, Ben Gourion, le 16 juin, demande et obtient « carte blanche59 ».
Même la première trêve, du 11 juin au 8 juillet, n’arrête pas la destruction des villages. En Galilée, après avoir repoussé le contingent libanais et les volontaires d’Al-Qawuqji, les troupes israéliennes, village après village, poursuivent leur conquête destructrice. L’écrivain Muhammad Ali Taha avait dix-sept ans quand, le 28 juin, il vit à Mi’ar les soldats « tirer de manière indiscriminée sur les villageois encore affairés dans les champs à récolter la dura. Quand ils furent las de tirer, [ils] commencèrent à détruire les maisons ». Certains Palestiniens revinrent, mais furent à nouveau expulsés - sauf bien sûr les quarante morts du 20 juillet, quelques-uns des milliers de Palestiniens qui périrent dans les massacres accompagnant le nettoyage ethnique de 1947- 1949. À Majd al-Krum, en revanche, l’expulsion en cours s’arrête en raison d’une dispute entre officiers du renseignement : la moitié des habitants peut revenir dans le village, qui devient un lieu de résistance nationaliste et communiste, d’ailleurs durement réprimée. À Mghar, l’armée exécute plusieurs musulmans sur la place du village devant tous les habitants afin de pousser ceux-ci à fuir. Comme Mghar, insiste Pappé, beaucoup de bourgs ont une population mixte, dans laquelle les commandants militaires font le tri : les Druzes, qui collaborent souvent avec les Juifs, et les chrétiens évitent en général l’expulsion. Mais Saffuriyya n’a pas cette chance : tous ses habitants doivent fuir, les soldats tirant au-dessus de leur tête pour accélérer le mouvement. C’est même l’un des premiers villages victime d’un bombardement aérien, chose rare en juin mais courante en juillet. Cinquante-trois ans plus tard, Abou Salim racontera à un journaliste qu’il avait vu les soldats tuer sa mère alors qu’elle « tentait de pénétrer dans l’église de l’Annonciation60 » à Nazareth.
Comme nombre de résidents des villages proches de Nazareth, beaucoup d’expulsés fuient vers cette grande ville, que son commandant militaire a décidé de ne pas vider de sa population - les réfugiés constituent encore aujourd’hui 60% des habitants. Quel traumatisme, souligne l’historien, pour ces Palestiniens expulsés voyant des colons juifs transformer leur village aimé en moshav, comme Zippori, ou en ville de développement, comme Migdal Haemek. À Mujaydil, dont la majorité des villageois a fui, l’armée ne détruit rien, si bien qu’en 1950, après une intervention du pape, il sera permis aux chrétiens de revenir. Mais, leurs voisins musulmans ne bénéficiants pas de la même autorisation, ils refusèrent. « Israël détruisit alors la moitié des maisons et une des mosquées 61. »
Si, en juin 1948, les forces israéliennes ratissent sans mal la plupart des villages, certains opposent une résistance, avec parfois l’aide de soldats arabes ou de volontaires de l’ALA. Ainsi Qaqun est pris en mai par la brigade Alexandroni, puis repris par les Irakiens : pour s’en rendre à nouveau maîtresse, l’armée déclenche l’opération Kippa le 3 juin. Celle-ci innove linguistiquement : après le tihur et le biur, voici le nikkuy, un nouveau synonyme de « nettoyage ethnique ». Elle se caractérise aussi par la création préalable de camps de prisonniers confiés à la police militaire. En juillet, l’armée réduit ainsi une série de poches de résistance, sur la côte comme autour de Nazareth. Pas plus que celle du 11 juin, la trêve du 18 juillet n’arrête la purification ethnique. Mais, reconnaît Pappé, « il s’avère plus facile de mener des opérations de nettoyage à grande échelle durant les combats », comme entre les deux trêves, avec l’expulsion de 70 000 personnes de Lydda et Ramleh, et à nouveau après la seconde trêve, avec la reprise du nettoyage ethnique à grande échelle, au moyen de vastes opérations pour déraciner, déporter et dépeupler tant au sud qu’au nord du pays. Entre le 8 et le 19 juillet, force est de constater que « des centaines de milliers de Palestiniens furent expulsés 62 ».
Après avoir rappelé les efforts du comte Folke Bernadotte, son assassinat et sa « victoire » posthume avec l’adoption par l’Assemblée générale des Nations unies, le 11 décembre 1948, de la fameuse résolution sur le « droit au retour » des réfugiés de cette guerre, l’auteur revient sur la poursuite, malgré les pressions onusiennes, du nettoyage, mais accompagnée de tentatives diplomatiques pour la camoufler ou la justifier.
Sous le charmant village d’Ein Hod
Car la Galilée aussi est l’objet, durant l’entre-deux trèves, de campagnes visant à nettoyer totalement l’« ennemi » des villages - et les brigades Carmeli, Golani et Sept s’y emploieront jusqu’en octobre. Il en ira de même sur la côte, au sud de Haïfa, où trois villages tomberont, avant la trêve du 18 juillet. Seul Ayn Hawd échappera à la destruction, mais sa population arabe, expulsée, sera remplacée par des artistes juifs qui peupleront ce charmant village rebaptisé Ein Hod. Quant au clan Abu al-Hija, il reconstruira un village qui sera enfin reconnu... en 2005. Il faudra l’opération Policier (Shoter, en hébreu) pour venir à bout - en pleine trêve ! - des trois derniers villages qui, note Pappé, sont devenus une « obsession » pour Ben Gourion. Quand les troupes israéliennes pénètrent dans l’un deux, Ijzim, elles trouvent, avoue leur rapport, « deux cents corps, dont beaucoup de civils tués par nos bombardements 63 ».
L’historien revient ensuite sur l’opération Dani, et notamment sur les expulsions de Lydda et de Ramleh, dont le lecteur retrouvera le récit dans le chapitre III du présent livre. Quelques aspects nouveaux, soulignés par Ilan Pappé, méritent toutefois d’être relevés. D’abord sur le massacre perpétré le 13 juillet dans la mosquée Dahamish de Lydda, où de nombreux habitants - y compris des hommes armés - s’étaient réfugiés. Selon des sources palestiniennes, 426 hommes, femmes et enfants ont été tués (176 corps sont retrouvés dans la seule mosquée). Pappé invoque notamment un témoin direct, Spiro Munayar, interviewé par le sociologue Salim Tamari pour le Journal of Palestine Studies de l’été 1998. Autre témoin de poids, un jeune médecin nommé... Georges Habache, futur fondateur du Front Populaire pour la libération de la Palestine (FPLP). Les correspondants de la presse internationale confirment la brutalité de l’expulsion - Pappé cite ainsi Keith Wheeler du Chicago Sun Times et Kenneth Bilby, du New York Herald Tribune, qui ont vu les soldats israéliens tirer sur tout ce qui bougeait, comme Spiro Munayar, qui les a observés dérobant aux femmes palestiniennes les bijoux en or ornant leur cou, leurs poignets et leurs doigts, « de même que l’argent et les objets précieux suffisamment légers pour être emportées 64 ».
Si la Légion arabe a abandonné Lydda et Ramleh à leur sort, elle tient bon en revanche à Latrun, infligeant aux Israéliens leur seule grande défaite de la guerre de 1948. Elle résiste aussi à Jérusalem, en particulier à Cheikh Jarrah. Mais, le 9 juillet, les FDI reprennent leur offensive contre Nazareth, avec toutefois une dimension spécifique : Ben Gourion, note Pappé, ne souhaite pas qu’elle soit dépeuplée, sachant que « les yeux du monde chrétien, il le savait, sont braqués sur la ville65 ». Mais Moshe Kourmil, le commandant de l’opération Palmier, donne l’ordre d’expulser les 16 000 personnes (dont 10 000 chrétiens restés à Nazareth). Le Premier ministre exige - et évidemment obtient - qu’il se rétracte. Cela n’empêche pas de nombreux Palestiniens d’être arrêtés ou chassés, dans la ville et aux environs.
Ainsi le village de Hittin est-il brutalement nettoyé, le 17 juillet, par la brigade Sept. Les villageois qui parviennent à s’échapper gagnent des villages... qui seront occupés en octobre, à la fin de l’opération Palmier. Durant l’été, l’armée fait aussi appel à son aviation embryonnaire pour réaliser « une épuration ethnique aérienne » - les bombardements par avion deviendront un instrument essentiel pour détruire les bourgs, paniquer leurs habitants et les pousser à s’enfuir avant l’arrivée des troupes. Les pilotes témoignent du spectacle qu’ils contemplent depuis leur cockpit : « Des files de réfugiés portant quelques biens assemblés dans la hâte et cheminant lentement vers ce qu’ils croyaient être des refuges plus sûrs. » À l’époque, Ben Gourion s’intéresse plus au sud qu’au nord et, en juillet, le nettoyage s’étend pour la première fois au Néguev, visant les 90 000 Bédouins y vivant, répartis entre 96 tribus : onze d’entre elles sont immédiatement expulsées et dix-neuf forcées de gagner des « réserves66 » sous forme de régions militaires fermées dont on ne peut partir qu’avec un permis spécial. L’éviction des Bédouins durera jusqu’en 1959...
L’annonce de la seconde trêve, le 18 juillet, tombe mal pour l’opération. Certes, une partie du nettoyage ethnique est terminée, deux villes, Lydda et Ramleh, et 68 villages s’étant ajoutés aux 291 localités déjà épurées et occupées. Mais il reste beaucoup à faire, et c’est pourquoi les Israéliens brisent le cessez-le-feu au Nord, occupant de nouvelles localités autour de Haïfa et complétant leur contrôle de la Galilée. Au Sud aussi, ils poursuivent les hostilités, pour obtenir la reddition des Égyptiens de la poche de Faluja. Espérant que les Nations unies ne les condamneraient pas s’ils ne violaient la trêve que pour réduire des « poches arabes » dans des zones attribuées à l’État juif, les dirigeants israéliens ordonnent à leur armée de poursuivre ses opérations en août et au-delà. N’eut été la fermeté égyptienne et surtout jordanienne, ils auraient étendu leur emprise à l’essentiel de la Palestine. Même l’ONU, dont Israël devint membre en mai 1949, hésitera longtemps - observe Pappé - à désigner ces zones conquises par l’armée comme « administrées » ou « occupées67 ».
Outre le Golan, dont Igal Yadin tente de s’emparer, il ne demeure, en août, que trois zones convoitées par David Ben Gourion : le Wadi Ara, la partie occidentale de la haute Galilée et le sud du Néguev. Si bien que « septembre 1948 ressemble à août68 » : les combats réels avec les armées arabes diminuant, les troupes juives peuvent finir le travail commencé en 1947. Certes, les opérations de conquête de nouveaux territoires au delà des 78% de la Palestine espérés par le gouvernement israélien, échouent : les FDI ne prennent ni Qalqilya et Turkarem, ni le Wadi Ara (que le roi Abdallah cèdera finalement à Israël en 1949), ni le Golan. En revanche, l’épuration de la Galilée se poursuit, malgré la résistance de volontaires locaux appuyés par l’ALA.
« Finir le travail : octobre 1948, janvier 1949 » : tel est le titre du chapitre VIII de The Ethnic Cleansing, le dernier que nous étudierons ici69. Il s’ouvre sur la frustration que représente, pour les forces israéliennes, en octobre 1948, la résistance des Palestiniens et volontaires arabes en Galilée. C’est pour en venir à bout que l’armée israélienne lance l’opération Hiram, couronnée de succès après deux semaines de combats et de massacres. Pendant une brève période, observe Pappé, face à la puissance militaire largement supérieure d’Israël, des villages palestiniens, pour la première fois depuis le début du nettoyage ethnique, se transforment courageusement en « forteresses70 » face aux troupes des assiégeants. Jeunes villageois et combattants de l’ALA se battent côte à côte. La plupart des villages tombent fin octobre, souvent après des bombardements aériens très destructeurs et meurtriers. Deux mystères demeurent. Pourquoi les habitants de certains villages ont-ils été expulsés (comme ceux de Qaddita et de Mayrin) et d’autres non (comme Jish, non loin) ? Pourquoi Rama fut-il épargné et, à côté, Safsaf totalement démoli ? Faute de certitude, l’historien avance deux hypothèses : d’une part l’arbitraire du commandant local, seul habilité à décider ; et, d’autre part, la volonté israélienne de « diviser pour mieux régner », en s’appuyant sur les Druzes et, à un moindre degré, sur les chrétiens, épargnés par l’expulsion ou autorisés à revenir...
Cette période voit aussi les FDI se livrer à de nouveaux crimes de guerre. Le 29 octobre, une unité mixte de soldats juifs et druzes pénètre à Safsaf, après un violent bombardement. Le lendemain matin, ils rassemblent les villageois sur la place centrale, identifient les « suspects », en attrapent soixante-dix, leur bandent les yeux et les amènent à un endroit où ils les abattent sommairement. « Des documents d’archive israéliens confirment ce cas », précise l’auteur, avant d’ajouter que les « témoignages oraux » racontent « des atrocités bien pires ». Ainsi des survivants se rappellent « comment quatre femmes et une fille furent violées devant les autres villageois ainsi qu’une femme enceinte passée à la baïonnette ». Le 31 octobre, toute la Galilée, il y a peu palestinienne, est aux mains de l’armée israélienne. L’épuration se poursuivra, dans les mois qui suivront, avec des opérations visant des villages « oubliés » dans le nettoyage, parfois accompagnées de massacres - comme à Khirbat Wara al-Sawda. En revanche, la « judaïsation » de la région, relancée de décennie en décennie, échouera : « C’est la seule région de Palestine, se réjouit l’historien, qui a gardé sa beauté naturelle, sa saveur moyen-orientale et sa culture palestinienne71. »
À l’automne de 1948, poursuit Pappé, l’essentiel des opérations de nettoyage se combine avec un effort pour empêcher le retour des Palestiniens. À trois niveaux : destruction et transformation de tous les villages arabes en colonies juives ou en forêts « naturelles » ; résistance aux pressions internationales en faveur du retour des réfugiés, sur la base de la résolution 191 du 11 décembre 1948 ; contrôle de la démographie arabe dans les villes et villages épurés. Cette dernière mission est confiée, à partir du 12 janvier 1949, à une nouvelle unité, l’Unité minorité, formée de Druzes, de Circassiens et de Bédouins, chargée d’empêcher toute tentative de réfugiés pour rentrer clandestinement chez eux pour y vivre ou simplement afin de récupérer une partie de leurs biens. Même les villages autorisés à se maintenir, observe l’historien, « restaient menacés d’éviction forcée ou de transfert vers d’autres lieux en raison de la cupidité des fermiers juifs, spécialement des kibboutz, qui convoitaient leurs terres72 ».
La guerre tourne à ce point à l’avantage d’Israël que réapparaît, écrit l’historien, « le rêve de créer un mini-Empire73 » incluant la Cisjordanie et le Sud-Liban. Mais David Ben Gourion et le comité de cinq vétérans qu’il constitue à cette occasion préfèrent renoncer à la première, par crainte des réactions sur place mais aussi à Londres, et pour ne pas compromettre la négociation de l’armistice israélo-jordanien. Au Sud-Liban, en revanche, l’armée s’empare de treize villages et s’y livre à des exécutions - quatre-vingts à Hula, plus de cent à Saliha. Shmuel Lahis, futur directeur de l’Agence juive, y tue à lui seul trente-cinq personnes - il sera condamné à sept ans de prison avant d’être... amnistié par le président d’Israël. Le nettoyage ethnique de la Palestine s’achève - pour ce qui concerne 1948 - dans le nord et dans le sud. Novembre et décembre voient les FDI attaquer, au nord, dans le Wadi Ara. Au sud, après la prise d’Ishdud (Ashdod) et de Majdal (Ashkelon) et l’expulsion de leurs habitants vers la bande de Gaza en novembre, le mois de décembre est consacré à l’éviction des Bédouins du Néguev et de la population de Beersheba. Plus à l’ouest, non loin de Hébron, Dawayima est le théâtre des « pires événements dans les annales des atrocités de la Nakba », que la Légion arabe tiendra secrets - analyse en substance le rapport des Nations unies du 14 juin 1949 - de crainte qu’ils ne provoquent, comme ceux de Deir Yassine, un nouveau flot de réfugiés. Toujours est-il que, le 28 octobre, une demi-heure après la prière du midi, vingt blindés pénètrent dans le village et tentent d’en expulser 6 000 Palestiniens. N’y parvenant pas, les soldats tirent au hasard sur la foule, qui court se réfugier à la mosquée et dans la cave sacrée d’Iraq al-Zagh. Le lendemain, 455 personnes, dont 170 enfants et femmes, manquent à l’appel. Les soldats impliqués racontent des horreurs, écrit l’historien : « Des bébés au crâne ouvert, des femmes violées ou brûlées vivantes dans leur maison, des hommes poignardés à mort. » À défaut de rapport officiel, on a retrouvé les lettres de témoins au haut commandement : les brutalités qu’ils décrivent, ajoute Pappé, « renforcent ma confiance dans l’exactitude des descriptions [...] des crimes horribles que les soldats israéliens ont commis à Tantoura, Safsaf et Sasa74 » et que l’histoire orale palestinienne a permis de reconstituer. Au total, de novembre 1948 jusqu’aux derniers armistices de l’été 1949, quatre-vingt-sept villages seront occupés par les FDI, dont trente-six vidés de force.
Le nettoyage ethnique, conclut l’historien, « n’est pas un génocide, mais il porte en lui-même des actes atroces de tueries de masse et de boucherie ». Ce sont des milliers de Palestiniens que des soldats israéliens d’origine, d’âge et de grades divers ont tué « impitoyablement et sauvagement » : aucun d’entre eux « n’a jamais été poursuivi pour crime de guerre, malgré des preuves accablantes75 ».
1. Oneworld Publications, Oxford, 2006. 2. La présentation qui suit de l’« affaire Katz » doit beaucoup à la thèse de Sébastien Boussois, que publiera bientôt L’Harmattan sous le titre Israël confronté à son passé. Essai sur l’influence de la nouvelle histoire. 3. Abréviation de Pelugot Mahaz (troupes de choc), désigne l’unité d’élite de la Hagana de 1941 à sa dissolution en novembre 1948. Celle-ci recrutait essentiellement parmi la jeunesse des kibboutz. Nombre de ses cadres appartenaient, à l’époque de la guerre d’indépendance, au parti sioniste socialiste Mapam. 4. Les Démons de la Nakba, Les Libertés fondamentales dans l’Université Israélienne. La Fabrique, Paris, 2004, p. 55. 5. Maariv, Tel-Aviv, 21 janvier 2000. 6. Les Démons de la Nakba, op. cit., p. 56. 7. Les Emmurés, La Découverte, Paris, 2005, p. 31. 8. The Book of the Brigade Alexandroni, publication de l’armée israélienne, Tel-Aviv, 1964. 9. Les Démons de la Nakba, op.cit., p. 57. 10. Les Emmurés, op. cit., p. 31. 11. Ibidem, p. 32. 12. Hachette, Paris, 2002. 13. Les Démons de la Nakba, op.cit., pp. 77 et 78. 14. Ibidem, p. 66. 15. Ibidem, pp. 84 et 85. 16. Ibidem, pp. 85 et 86. 17. Ibidem, pp. 86 à 89. 18. Ibidem, pp. 89 à 91. 19. Ibidem, pp. 91 à 93. 20. Ibidem, pp. 95 à 98. 21. Ibidem, pp. 100 et 101. 22. Ibidem, pp. 102 à 104. 23. Op. cit. 24. I.B. Tauris, Londres et New York, 1992. 25. Et qui nous ont autorisés à reproduire ici cinq feuillets de citations extraites de ce livre. 26. The Ethnic..., op. cit., pp. xii et xiii. 27. Ibidem, pp. xiii à xv. 28. Ibidem, pp. xv et xvi. 29. Ibidem, p. 6. 30. Ibidem, p. 16. 31. Ibidem, p. 17. 32. Ibidem, p. 19. 33. Ibidem, p. 22. 34. Ibidem, pp. 41 à 44. 35. Ibidem, pp. 46 et 47. 36. Ibidem, pp. 47 et 48. 37. Ibidem, pp. 48 et 49. 38. Ibidem, p. 54. 39. Ibidem, pp. 59 à 61. 40. Ibidem, pp. 64 à 65. 41. Ibidem, pp. 66 et 67. 42. Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, Cambridge University Press, Cambridge, 1987, p. 52. 43. The Ethnic cleansing..., op. cit., pp. 72 à 74. 44. Ibidem, pp. 75 à 80. 45. Ilan Pappé, The Making of the Arab-Israeli Conflict 1947-1951, I. B. Tauris, Londres et New York, 1992, p. 92. 46. The Ethnic Cleansing..., op. cit., p. 83. 47. Ibidem, pp. 83 à 85. 48. Ibidem, p. 88. 49. Ibidem, pp. 95 à 98. 50. Ibidem, pp. 98 à 103. 51. Ibidem, p. 104. 52. Ibidem, pp. 109 et 110. 53. Actes Sud, Arles, 2003. 54. The Ethnic Cleansing..., op. cit., pp. 110 à 113. La fin de ce cinquième chapitre porte sur les réactions du monde arabe à l’expulsion de 250 000 Palestiniens en quatre mois, et notamment sur l’accord tacite passé par la Légion arabe avec les forces juives (voir chapitre VIII, infra). Elle revient aussi sur les responsabilités des Britanniques et, plus généralement, de la communauté internationale et de l’ONU. 55. Ibidem, p. 131. 56. Ibidem, p. 133. 57. Ibidem, pp. 138 à 142. 58. Ibidem, pp. 142 à 144. 59. Ibidem, p. 147. 60. Ibidem, pp. 150 à 152. 61. Ibidem, p. 153. 62. Ibidem, pp. 156. 63. Ibidem, pp. 164 et 165. 64. Ibidem, p. 168. 65. Ibidem, p. 170. 66. Ibidem, pp. 172 et 173. 67. Ibidem, p. 175. 68. Ibidem, p. 176. 69. C’est en effet avec ce chapitre que se terminent le récit et l’analyse du nettoyage ethnique proprement dit. Le chapitre IX porte, plus généralement, sur les caractéristiques de l’occupation israélienne, le chapitre X sur le « mémoricide » de la Nakba, le chapitre XI sur la négation de la Nakba et le processus de paix et le chapitre XII sur la « forteresse israélienne ». 70. Ibidem, p. 180. 71. Ibidem, pp. 184 et 185. 72. Ibidem, p. 189. 73. Ibidem, p. 191. 74. Ibidem, pp. 195 à 197. 75. Ibidem, p. 197.
Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949)
Chapitre X
Dominique Vidal
Voici le chapitre X de Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949), intitulé « Ilan Pappé, ou le chemin solitaire »
« Je quitte le pays, mais j’espère que ce n’est pas pour toujours. Pour le moment, je sais seulement que je vais vivre pendant quelques années en Angleterre, où, jeune, j’avais complété ma formation académique et où je peux compter sur des collègues et amis qui m’estiment et m’aideront à continuer mon travail. » C’est ainsi que commence l’interview donnée par Ilan Pappé au journaliste Michele Giogio et publiée le 23 mars 2007 par le quotidien italien il manifesto. L’historien israélien n’est certes pas le premier intellectuel « dissident » à s’expatrier. D’ailleurs, quelques mois avant lui, son amie et collègue Tanya Reinhart a choisi d’aller s’installer aux États-Unis, où, à peine arrivée, elle a succombé à une crise cardiaque. Quitter son pays représente toujours une décision douloureuse, signe, de surcroît, que quelque chose y pourrit...
Pourquoi l’avoir prise ? « Je ressens très fortement, répond Pappé, le besoin de poursuivre mes recherches, mes études, dans une ambiance non hostile, dans une université où l’on ne vous traite pas comme un pestiféré, quelqu’un qu’on doit tenir à distance. » Et d’expliquer : « Je suis un historien qui a toujours fait son travail avec une extrême rigueur, mes étudiants m’estiment, et pourtant je suis attaqué continuellement parce que les conclusions de mes études ne coïncident pas avec la version officielle sur le contexte qui a amené à la naissance d’Israël et posent des questions sur les politiques [de l’État hébreu] à l’égard des Palestiniens et des Arabes. C’est ma critique du sionisme qui tape sur les nerfs de ceux qui m’attaquent. »
C’est bien son antisionisme qu’on reproche au professeur de l’université de Haïfa. « Il y a d’autres intellectuels, historiens, journalistes qui écrivent et disent pas mal de choses que je pense moi aussi, mais qui n’attaquent pas le sionisme et ne risquent donc pas la rafale de critiques et d’accusations que moi je subis. De ce point de vue, le cadre intérieur israélien a grandement empiré ces dernières années. » Selon Pappé, « un antisioniste ou un non-sioniste doit se débrouiller dans des espaces d’expression de plus en plus restreints ». Car c’est une période où « le pays régresse, les discriminations et les abus contre la minorité arabe s’intensifient, certaines forces politiques parlent ouvertement d’expulsion des Arabes israéliens, la politique d’occupation [de la Cisjordanie et de Gaza] continue, ainsi que la colonisation juive des terres palestiniennes ». Et de conclure : « Pendant toutes ces années, je pense avoir accompli, à côté de mon travail universitaire, de nombreuses activités destinées à réaliser une vraie démocratie, un État différent, pour les Juifs et les Arabes sur un plan de pleine parité et égalité. Malheureusement, ça n’a pas beaucoup servi et je crois donc que mon engagement doit maintenant continuer à l’étranger. »
Parmi les principaux griefs mis en avant par les adversaires d’Ilan Pappé figure son appel au boycott international des universités israéliennes qui dispensent des cours dans les colonies juives des territoires occupés. Mais l’historien ne le regrette pas. « Le boycott est une mesure qui a fonctionné avec l’Afrique du Sud de l’apartheid, et ça peut donc avoir des effets importants avec d’autres pays, parmi lesquels Israël. C’est pour cette raison que je le soutiens ; mais ce n’est pas moi qui l’ai proposé, il y a deux ans, comme on l’a dit, parce qu’en 2002 déjà, le monde universitaire britannique avait l’intention de l’utiliser contre Israël, en riposte à la destruction de la moitié du camp de réfugiés de Jénine et aux discriminations dont sont l’objet les étudiants de l’université de Haïfa. »
Pour l’historien, le combat actuel pour les droits des Palestiniens s’enracine dans la connaissance de l’injustice dont ils ont été victimes dans le passé. À commencer par l’expulsion de 1948, sur laquelle son dernier livre, The Ethnic Cleansing of Palestine1, jette un éclairage radicalement nouveau. « Ce livre est le résultat de ce que j’avais peu à peu tracé dans les précédents, à savoir qu’en Palestine, avant, pendant et après 1948, on a mis en œuvre un plan bien précis, destiné à purifier ethniquement le territoire où a surgi l’État d’Israël. Des documents et des témoignages, soixante ans quasiment après ces journées, le disent avec une extrême clarté. » Et pourtant, l’auteur se dit persuadé qu’« Israël, de toutes façons, n’admettra jamais ses responsabilités sur la question des réfugiés, le gouvernement actuel et les prochains feront tout leur possible pour laisser dans les camps pour réfugiés toutes ces personnes [800 000 en 1948, qui sont environ quatre millions aujourd’hui] qui réclament leurs droits. Je ne crois pas cependant que les pays arabes seront disposés à se plier à l’exigence d’Israël d’oublier l’existence des réfugiés et de modifier l’initiative de paix arabe de 2002 [relancée au printemps 2007] ».
D’autant, précise Pappé, que, six décennies plus tard, dans certaines zones, une politique de purification ethnique « avance lentement. Dans la région du ‘‘Grand Jérusalem’’ par exemple. La construction du mur, l’expansion des colonies, la confiscation des terres, les bouclages et les restrictions des mouvements des gens contraignant des milliers de Palestiniens à s’en aller en abandonnant leurs maisons. La même chose arrive entre Jérusalem et Bethléem, et le long de la route qui va jusqu’à Jéricho. Au moins 40 000 Palestiniens ont dû faire leurs bagages et déménager à l’intérieur de la Cisjordanie. Sans parler de la vieille ville de Hébron, où l’agressivité des colons hébreux et des soldats a transformé en quartier fantôme la partie la plus caractéristique de cette cité ». L’épuration, reconnaît l’historien, « se réalise de diverses manières. Il y a soixante ans, on recourait aux armes pour obliger les gens à fuir. Maintenant, à cause du contrôle des médias et des institutions internationales, on utilise d’autres méthodes. Rendre la vie impossible, restreindre les possibilités économiques, réduire la capacité de développement : ces nouvelles stratégies fonctionnent d’autant mieux qu’elles se conjuguent avec le refus d’une véritable négociation avec les Palestiniens ».
Intellectuellement et moralement seyants, les habits de « dissident » ne se portent pas toujours aisément au quotidien, surtout dans une société à fort consensus. Mais d’autres qu’Ilan Pappé se battent à contre-courant. Communistes ou d’extrême gauche, ils prennent des coups, et savent aussi - parfois - les rendre. Minoritaires, ils parviennent, par moments, à mettre en mouvement des secteurs plus larges de l’opinion juive. Les contempteurs français de ces militants courageux oublient, soit dit en passant, que, lors de la dernière guerre coloniale menée par la France, ses opposants radicaux furent nettement plus marginaux qu’en Israël aujourd’hui : près de 500 soldats et officiers désertèrent, alors que 1 500 « refuzniks » refusent de servir dans les territoires occupés - et Israël compte huit fois moins d’habitants que notre pays à l’époque... Bref, si l’historien a choisi de s’expatrier, ce n’est pas seulement parce qu’il se sentait isolé dans ses recherches historiques comme dans ses prises de position politiques antisionistes, mais en raison du véritable harcèlement dont il a été victime depuis le début de ce siècle. À preuve l’affaire Katz, dans laquelle il ne portait, au départ, aucune responsabilité, et qui a pourtant servi de prétexte à une tentative pour l’écarter de l’université de Haïfa. Il faut revenir ici sur cette cabale étrange, mais significative2.
Militant du mouvement pacifiste radical Gusch Shalom, Théodore Katz découvre un jour que le kibboutz dont il est membre, Magal, est partiellement bâti sur les ruines du village palestinien de Zeita. Ce dernier, possédant des terres fertiles, avait été confisqué après la guerre de 1948 et ses habitants déplacés non loin. Après une rencontre avec eux, Katz propose - en guise de réconciliation - d’inviter des Palestiniens de Zeita à venir s’occuper des anciens oliviers. C’est le refus de son kibboutz qui le pousse à se lancer dans l’historiographie de 1948. Sur le tard, il décide donc de reprendre à l’université de Haïfa ses études d’histoire, interrompues par la mort accidentelle de sa fille. Il y soutient, en 1998, un mémoire de maîtrise sur « L’Exode des Arabes des villages au sud du mont Carmel » - localités au nombre de six, dont Tantoura.
Pour comprendre ce qui s’est passé dans cette dernière le 23 mai 1948, l’apprenti-chercheur a notamment recherché et interviewé des acteurs, des victimes et des témoins des exactions perpétrées par la brigade Alexandroni du Palmah3. Ces 135 entretiens avec des Israéliens - notamment des anciens soldats - et des Palestiniens, lui ont permis de reconstituer le massacre, quasiment ignoré jusque-là. La soutenance se déroule on ne peut mieux : « Teddy » obtient 97 sur 100 - « la meilleure note possible pour un mémoire de maîtrise », remarque Ilan Pappé dans Les Démons de la Nakba4 - et une mention très bien. Le scandale proprement dit n’éclate qu’en 2000. C’est un article du quotidien Maariv5 qui met le feu aux poudres : le journaliste Amir Gilat, qui a découvert le mémoire dans la bibliothèque de l’université de Haïfa, analyse sur cette base ce qui s’est passé à Tantoura. « Cette publication, résume Ilan Pappé dans son livre, suscita une controverse universitaire et judiciaire qui n’a pas encore cessé à ce jour en Israël. J’ai été profondément impliqué dans cette affaire, que je nommerai ici l’affaire Katz, de façon à la distinguer de l’affaire Tantoura. La première est la lutte de Teddy Katz, lui-même sioniste, contre le courant dominant de l’université et de l’historiographie des événements de 1948. [La seconde concerne] la campagne qui opposait d’une part un étudiant de maîtrise, que je n’avais soutenu qu’au niveau universitaire et qui bénéficiait par ailleurs de l’appui de la communauté palestinienne d’Israël et de quelques activistes juifs, et de l’autre l’establishment, qui mettait tout en œuvre pour décourager les recherches sur des aspects de la guerre de 1948 comme ‘‘nettoyage ethnique’’6. »
Tant qu’il ne s’agissait que d’un mémoire universitaire, destiné par définition à un public très restreint, le texte n’avait pas provoqué de remous. L’université, qui n’incite guère ses étudiants à éclairer les pages sombres de la guerre d’indépendance, tolère néanmoins que certains le fassent... tant que le débat reste circonscrit à l’univers académique. Mais l’irruption de Katz dans le champ médiatique modifie les données du problème, et entraîne le revirement d’universitaires inquiets des conséquences de leur complaisance présumée. Teddy Katz se retrouve seul, lui le kibboutznik devenu étudiant au milieu des années 1980 pour apprendre l’histoire juive et celle du Moyen-Orient. Dans Les Emmurés, Sylvain Cypel brosse son portrait : ce n’est pas « un historien brillant, encore moins un manieur de concepts. Son plaisir, c’est la ‘‘microhistoire’’, la monographie. À son niveau d’études, c’est d’ailleurs ce qu’on lui demande. Son objectif, comme disait vouloir le faire Benny Morris, le précurseur des ‘‘nouveaux historiens’’ israéliens à ses débuts, est de ‘‘décrire ce qui est arrivé, ni plus ni moins’’ 7 ». Sauf que, nous y reviendrons, Théodore Katz fonde son récit sur les déclarations des protagonistes, recueillies cinquante ans plus tard, alors que Benny Morris, lui, rejette en général les témoignages oraux, préférant raconter l’histoire à partir des documents écrits conservés dans les archives...
Tantoura a depuis longtemps disparu sous le kibboutz Nahcholim. En mai 1948, il s’agit d’un bourg palestinien de 1 500 âmes qui représente une « arête dans la gorge » de la brigade Alexandroni, comme l’indique le livre officiel de cette dernière8. Car, sept jours après la proclamation de l’État hébreu, l’armée a vidé de leurs habitants la plupart des villages côtiers. Ilan Pappé rappelle : « Le plan D (ou Dalet en hébreu) donnait comme instructions aux forces juives de nettoyer les zones palestiniennes dont elles auraient pris le contrôle. La Hagana disposait alors de plusieurs brigades, et chacune avait à sa charge une liste de villages à occuper. La plupart d’entre eux devaient être détruits et ce n’est que dans des cas exceptionnels que les forces recevaient l’ordre de les laisser intacts. La brigade Alexandroni, l’une de ces unités, reçut donc une telle liste. Sa mission consistait à judaïser la plaine côtière, depuis Haïfa jusqu’à Tel-Aviv au sud. Cette région comptait soixante-quatre villages. Sauf dans quelques rares cas, les villageois quittèrent leurs foyers avant la fin de l’occupation et sans guère combattre. À chaque fois qu’elle fut confrontée à une résistance, [...] la brigade appliqua le plan D en détruisant immédiatement les villages et en expulsant tous leurs habitants9. »
« Lorsque je prononçais le nom de Tantoura, les gens blêmissaient »
Mais pourquoi, se demande Teddy Katz, avoir commis un massacre à Tantoura, un village qui, s’il a décidé de résister (sans doute sous l’influence de combattants de l’Armée de Libération), ne s’était pas livré jusque-là à ce que la Hagana appelle « des activités hostiles » ? Deux ans durant, l’étudiant kibboutznik recherche patiemment les protagonistes du drame. D’abord les Arabes, dont il dira à Sylvain Cypel : « Tout de suite, j’ai constaté que lorsque je prononçais le nom de Tantoura [...], les gens blêmissaient. Certains se taisaient. D’autres me demandaient ce que je savais. Je ne savais rien. Puis, quelques vieux Palestiniens ont commencé à me dire : ‘‘Tantoura, grand massacre’’. » Peu à peu, les témoignages arabes sur le massacre « s’accumulent, parfois contradictoires sur les horaires, les lieux précis, mais concordants sur le fond : de nombreux civils auraient été tués par les soldats israéliens le 23 mai 1948 après la fin de tout combat ». Le chercheur se tourne ensuite vers les survivants du 33e bataillon de la brigade Alexandroni : sur les vingt soldats qu’il interroge, résume Sylvain Cypel, « sept vont confirmer qu’il ‘‘s’est passé des choses graves’’, dit Katz. Trois, Mikha Vitkon (décédé en juin 2003), Touvia Lishanski (officier du Shaï, le service de renseignements du Palmah à l’époque, également décédé depuis) et Motel Sokoler (qui a physiquement enterré les corps), sont sans ambiguïté sur la réalité d’une tuerie. Officier subalterne du bataillon à l’époque (il deviendra général), Shlomo Ambar aurait dit, selon Katz : ‘‘Quand j’ai vu ce qu’avaient fait les soldats, je n’ai pas pu le supporter, je suis parti.’’ Sans plus de détails. Les autres Israéliens interrogés ne se souviennent d’aucun acte délictueux10. »
Forts de tous ces témoignages, Katz reconstitue le massacre dans son mémoire. Tantoura ayant décidé de se défendre, trois compagnies du 33e bataillon de la brigade Alexandroni lancent l’assaut le 23 mai 1948 à trois heures du matin. Cinq heures plus tard, les derniers défenseurs palestiniens se sont rendus. Les soldats israéliens séparent alors vieillards, femmes et enfants des hommes d’environ 14 à 50 ans, qu’ils emmènent sur la plage où ils les abattent, après leur avoir fait creuser le sable - Katz estime le nombre de ces victimes-là à 80, voire 90. Des soldats auraient dit à Mikha Vitkon que Nahman Carmi, « un peu fou »... mais futur secrétaire général du ministère israélien de la Défense, « a sorti son parabellum et leur a tiré une balle dans la tête l’un après l’autre ». Seule l’intervention d’un officier selon les uns, et de civils israéliens du bourg voisin de Zikhron Yaacov selon d’autres, aurait mis fin à l’hécatombe.À Tantoura même, une autre tuerie se produisait. Selon des témoins, un caporal, Nahum Kaplinski, « abattait sur-le-champ » dans la rue tout Palestinien niant posséder une arme, et dans leur maison tous ceux qui reconnaissaient en avoir une. Un groupe de soldats « tirait sur tout ce qui bougeait ». Un Israélien du bourg, également voisin, de Benyamina serait venu « exiger d’un des tueurs, Shimshon Mashwitz, qu’il cesse cette folie sanguinaire ». Combien de Palestiniens sont tombés ce jour-là, à Tantoura ou sur la plage ? Motel Sokoler, envoyé enterrer les corps, dit avoir « cessé de compter11 » à partir de 230. Mais son propre témoignage évoque des chiffres contradictoires...
Le livre officiel de la brigade Alexandroni fait état, lui, de vingt à trente morts. S’en tenir aux sources écrites, ce serait donc tuer une seconde fois les autres victimes, nombreuses, de ce massacre. Il faut bien, par conséquent, avoir recours aux sources orales. Mais le témoignage, on le sait, pose toujours des problèmes méthodologiques complexes, surtout lorsqu’il est recueilli plusieurs décennies après les événements : les aléas de la mémoire se combinent alors avec la subjectivité naturelle du regard individuel pour nous amener à questionner sa fiabilité. Vieux débat, que, d’une certaine manière, la Seconde Guerre mondiale a poussé les historiens à trancher : l’histoire du génocide nazi se trouve à la fois dans les archives de ceux qui l’ont organisé et dans le témoignage des victimes qui lui ont survécu. Ouverte par le procès de Nuremberg, L’Ère du témoin12 - pour reprendre le titre du livre d’Annette Wieviorka - continue. La réhabilitation du récit des rescapés du massacre figure au cœur de l’affaire Katz.
Dans le chapitre des Démons de la Nakba qu’il consacre au massacre de Tantoura, Ilan Pappé, après avoir longuement confronté l’ensemble des témoignages israéliens et palestiniens, note que, « ces dernières années, l’histoire orale a conquis ses lettres de noblesse au sein de la communauté universitaire en général » et ajoute : « Parallèlement, le statut des documents écrits a diminué et leur authenticité n’est plus considérée comme supérieure à celle des témoignages oraux ». A fortiori s’agissant d’une guerre comme celle de 1948. Car les militaires, dans les documents que recèlent les archives, s’efforcent de « glorifier leur rôle dans telle ou telle campagne ou de dissimuler leurs fiascos et méfaits, plus que de rapporter des faits ». C’est pourquoi « l’histoire orale n’est pas un substitut du matériel d’archive mais un matériau crucial pour combler les vides et pour confirmer les témoignages écrits ». Ainsi le massacre de Tantoura « n’a pu être découvert et accepté comme événement qui a vraiment eu lieu qu’en se fiant, au moins en partie, aux témoignages palestiniens et juifs13 ». Y compris ceux de jeunes adolescents, auquel leur âge permit d’échapper à la tuerie. L’historien évoque, par exemple, le récit de « Mostafa Abou-Masri, connu sous le nom d’Abou-Jamil, [qui] avait alors treize ans. Tout juste épargné par la sélection des hommes à tuer, il fut envoyé vers le groupe des femmes et des enfants. Une douzaine des membres de sa famille, qui se situaient dans la tranche des treize à trente ans, furent tués sous ses yeux. [...] Abou Jamil se souvient de cent vingt-cinq exécutions sommaires14 ». Quel crédit apporter, dira-t-on, aux souvenirs d’un adolescent ? Mais faudrait-il alors aussi écarter - sans bien évidemment comparer un massacre et un génocide - ceux des petits Juifs ayant vu, de leurs propres yeux, leurs parents disparaître à l’arrivée des trains qui les avaient conduits jusqu’aux camps d’extermination ?
Deux semaines après son premier article, Amir Gilat en avait publié, toujours dans Maariv, un second, présentant les réponses de militaires ayant pris part à l’assaut : les uns niaient tout massacre ; d’autres corroboraient les témoignages, palestiniens et israéliens, cités dans le mémoire de Katz. Cette mise au point ne suffit pas aux anciens de la brigade Alexandroni, qui, en avril, déposent une plainte en diffamation contre Théodore Katz, auquel ils réclament un million de shekels (200 000 euros) de dommages et intérêts. Pour eux, le nombre élevé de morts, le 23 mai 1948, s’explique simplement par la durée de la bataille qui, assurent-t-ils, s’est poursuivie jusqu’au soir. Le procès s’ouvre en décembre 2000, c’est-à-dire après l’échec du sommet de Camp David et l’éclatement de la seconde Intifada. Dans ce climat considérablement alourdi, l’heure n’est plus à un échange sérieux sur les événements de 1948. C’est en vain que Katz demande à la juge de retirer l’accusation, puisqu’il s’agit d’un débat universitaire, et non pénal. « Je rédigeai l’expertise exigée dans ces cas, se souvient Ilan Pappé, en décrivant les développements de l’historiographie générale et plus particulièrement locale durant les cinquante dernières années, et en concluant que les débats historiques ne doivent avoir lieu que dans un seul endroit, l’université. La juge déclina la requête, déclarant ne pouvoir l’accepter parce que Katz n’avait pas le soutien de son université. Sa réponse, souligne l’historien, laisse transparaître que, si l’université avait soutenu ce mémoire, qu’elle venait de juger comme l’un des meilleurs dans son histoire des mémoires de maîtrise, la requête de Katz aurait été acceptée15. »
Quoiqu’il en soit, ce qui s’est réellement passé à Tantoura le 23 mai 1948 importe peu à la Cour, qui entend seulement blanchir la brigade Alexandroni et, à travers elle, le comportement des forces juives durant la première guerre israélo-arabe. Ainsi le procureur accuse Katz de « falsification systématique du matériel en sa possession » - alors qu’il a « volontairement mis ses sources à disposition de l’autre partie, pensant ainsi prouver qu’il n’avait pour l’essentiel fait que citer fidèlement leur contenu ». Pour justifier l’accusation, le procureur « présenta six cas où les enregistrements ne correspondaient pas à ce qui était écrit dans le mémoire incriminé », souligne Pappé, qui ajoute : « Bien qu’il fût conscient qu’il s’agissait là des seules citations incorrectes sur plus de cent, et qu’elles n’étaient pas essentielles pour la conclusion générale sur le massacre, le procureur affirma que cet échantillon démontrait que le mémoire en général était une fabrication. Plus tard, il insinua qu’il y avait bien plus de citations incorrectes, mais sans donner davantage d’éclaircissements. » Victime d’une attaque, à laquelle le harcèlement que lui et sa famille subissent depuis des mois n’est pas étranger, le chercheur se défend deux jours durant, puis... capitule : sous la pression de sa famille et de l’université, il signe une lettre où, dans le plus pur style des procès staliniens, il reconnaît avoir « falsifié le matériel dont il disposait afin de ternir la réputation des gens d’Alexandroni ». Se ressaisissant, Katz voulut « retirer sa ‘‘confession’’, mais le document avait déjà été présenté à la cour et accepté par le juge, qui refusa cette rétractation. Elle affirma qu’elle ne rendrait aucune décision concernant le massacre, l’allégation ou la falsification16 ».
Telle n’est pas la conclusion tirée par l’université de Haïfa, qui traite désormais le kibboutznik en falsificateur. « En janvier 2001, raconte Pappé, le procureur demande qu’[elle] congédie Katz et prenne des mesures disciplinaires contre moi. » Trois jours et trois nuits durant, l’historien va écouter les soixante heures d’enregistrement confiées par l’étudiant. Au-delà du récit du massacre de Tantoura, il y puise la conviction qu’il fallait « aider à légitimer ces témoignages et poursuivre les projets d’histoire orale de la Nakba. Je transcrivis alors les extraits les plus parlants et les rendis publics. À mon grand soulagement, ceci empêcha l’université de prendre des mesures immédiates contre Katz ». Mais le doyen de la faculté des lettres, Yossi Ben-Artzi, et le directeur de l’Institut d’histoire, Yoav Gelber, exigent des sanctions. D’ où la mise sur pied d’une commission d’enquête, truffée, note Ilan Pappé, d’« adversaires connus de l’historiographie critique de 1948 ou de partisans de l’extrême droite. Les résultats de l’enquête étaient donc prévisibles ». D’avril à juin 2001, contrairement à la mission qui lui est théoriquement confiée, tout ce beau monde s’intéresse, non à la tuerie de Tantoura, mais à la vérification des citations du mémoire. Or, poursuit l’historien, « la commission d’experts de l’université réduisit le nombre de cas [d’erreurs commises] à quatre, considérant que deux des six passages mentionnés au procès étaient moins graves17 ». Cette commission attira même l’attention sur un témoin oculaire du massacre que Katz ne citait pas dans son texte, car il s’agissait d’un collaborateur d’Israël...
Patriotisme de bas étage, peur et corruption
Les quatre « déformations graves » du mémoire se répartissent, explique Ilan Pappé, « en deux catégories. La première concerne deux passages du mémoire de Katz où il a composé un ensemble cohérent à partir d’une très longue interview ». Nombre de spécialistes de l’histoire orale jugent la méthode valable. « La seconde catégorie de citations incriminées est faite de deux cas problématiques, et Katz l’admet. » Mais l’étudiant possède des notes sur la fin du témoignage d’Abou Fahmi, lequel ne figure effectivement pas dans les enregistrements. « Sur des centaines de citations, conclut Pappé, il en reste donc une qui est indiscutablement incorrecte, mais qui n’amoindrit nullement les conclusions du mémoire. » Et pourtant, en juin 2001, le rapport de la commission, sans accuser Katz d’avoir inventé un massacre, discerne dans son mémoire de graves entorses à la vérité, si bien que, cinq mois plus tard, le Conseil pour les études supérieures de l’université de Haïfa confirme sa décision de retirer son aval à la maîtrise de Teddy Katz. Pour Ilan Pappé, « c’est un mélange incroyable de patriotisme de bas étage, de peur, de corruption morale et de médiocrité qui a amené des membres - somme toute raisonnables et de bon sens - de mon université à consacrer de tels efforts pour en arriver à ne pas s’occuper de la question importante, à savoir si Katz avait volontairement fabriqué la légende d’un massacre à des fins politiques. Au lieu de quoi ils ont soudain découvert qu’un travail qui avait obtenu la meilleure note possible une année auparavant devait désormais être considéré comme nul et non avenu ». Pour arriver à leurs fins, Yossi Ben-Artzi et Yoav Gelber n’avaient pas hésité à prétendre que le travail de Katz n’était « pas seulement un fiasco universitaire, mais un acte de trahison contre l’État en période de guerre18 »...
Trop, c’est trop : en novembre 2001, l’establishment se sentit contraint de faire deux petits gestes en direction de Théodore Katz. La Cour suprême d’Israël permit au chercheur de faire appel pour demander la reprise de son procès. « La Cour d’appel rejeta l’appel de Katz, résume Ilan Pappé, mais le président du tribunal fit deux remarques significatives. La première était qu’il n’allait pas exiger de Katz qu’il publie ses excuses dans la presse. [...] Deuxièmement, le juge déclara que Katz avait le droit de faire publier, un jour après ses détracteurs, sa propre annonce expliquant pourquoi il ne maintenait pas ses excuses. » C’était compter sans la lâcheté de Yediot Aharonot et de Haaretz : les deux quotidiens acceptèrent l’annonce des anciens de la brigade Alexandroni reprenant les excuses initiales du chercheur, mais refusèrent la mise au point de ce dernier... De son côté, toujours en novembre 2001, l’université, qui venait d’annuler sa maîtrise, l’autorisa à soumettre un nouveau mémoire dans les six mois. Remis en mai 2002, ce document fit l’objet de longues discussions avant d’être rejeté, un an plus tard, par le jury - ou plutôt par deux de ses membres, un proche du doyen et l’auteur d’un livre attaquant la « nouvelle histoire ». Un rejet illégal, souligne Pappé, puisque « l’Université ne tint pas compte des trois autres rapporteurs qui acceptèrent le mémoire, ni de la bonne note attribuée par le directeur de mémoire de Katz, le professeur Firo, bien que cela soit exigé par le règlement universitaire. [Lequel] exige également que les notes antérieures soient incluses dans le calcul final. Katz aurait donc dû recevoir son diplôme19 ».
L’affaire Katz, écrit Ilan Pappé, « fut le prétexte et non la cause de la dégradation ultérieure de mes relations avec l’université ». Le procès civil et universitaire contre le kibboutznik-étudiant s’était accompagné d’une âpre bataille sur la Toile : l’historien, on l’a vu, avait répondu à la dénonciation des pseudo-« falsifications » en mettant en ligne des transcriptions des soixante heures de témoignages enregistrés. « La réponse du procureur fut d’exiger mon licenciement, et mes collègues se lancèrent dans une campagne ad hominem systématique et quotidienne, à laquelle le recteur de l’université ne tarda pas à se joindre. La communauté universitaire dans son ensemble emboîta le pas. Quelques collègues vinrent néanmoins à mon aide, mais plutôt à titre personnel et rarement publiquement. » L’obstination de l’historien à poursuivre les recherches pour prouver qu’un massacre avait bien été commis à Tantoura, sa critique de l’Université comme de la politique israélienne dans les Territoires occupés en firent « un vrai paria parmi les enseignants de mon université. D’anciens collègues et amis annulèrent les invitations qu’ils m’avaient faites de participer à des séminaires, symposiums ou conférences. Feignant d’abord des raisons techniques, puis admettant qu’ils ne voulaient pas risquer leur carrière en entrant en confrontation avec les autorités universitaires, les uns et les autres s’abritèrent dans leur sanctuaire en compagnie des trois singes qui ne voulaient rien entendre, voir ni dire20 ».
Deux mois après le déclenchement de l’opération « Rempart », qui voit l’armée israélienne reconquérir la Cisjordanie, l’historien est convoqué par lettre express à se présenter devant une cour disciplinaire spéciale : le doyen de la faculté des lettres, Arye Rattner, veut obtenir son expulsion de l’université à cause de son engagement aux côtés de Théodore Katz. « J’avais osé accuser l’université de lâcheté morale et lui avais attribué des motifs politiques dans sa conduite de l’affaire Katz. [...] J’étais mis en accusation par des gens qui se considéraient comme les gardiens de la version nationale de l’histoire, explique l’inculpé. En tant que tels, ils ne pouvaient pas permettre qu’un mémoire comme celui de Katz ou mes propres conclusions sur l’affaire soient reconnus comme résultats légitimes d’une recherche universitaire. L’affaire Tantoura révélait la nature brutale du nettoyage ethnique de 1948 et de ce fait accréditait les exigences palestiniennes de restitution et de rapatriement. » Mais l’affaire Katz est close depuis un an lorsque l’establishment décide de se débarrasser d’Ilan Pappé. Cette nouvelle escalade vise en fait trois prises de position de l’historien : son appui, en avril 2002, à la décision d’intellectuels européens de boycotter les universités israéliennes ; la publication d’un article en hébreu sur Tantoura dans une revue universitaire réputée ; la proposition d’un cours sur la Nakba pour l’année 2002-2003. Selon l’historien, elle s’explique aussi « par l’ambiance générale [...] qu’on qualifiera au mieux de désertion consciente du jeu démocratique chez les Juifs israéliens - ou peut-être devrais-je dire d’un simulacre joué aussi bien par le gouvernement que par la société21 ».
De fait, l’historien est accusé de « diffamer sans relâche » l’institution à laquelle il appartient et d’avoir « appelé à boycotter les universités israéliennes » : c’est pour ces « outrages » que la cour doit « l’expulser de l’université ». Refusant de se prêter à ce « simulacre maccarthyste », Ilan Pappé en appelle à ses amis, dans le monde entier, pour qu’ils interviennent sans tarder. « Avant la décision finale, je vous demande de faire connaître votre opinion, sous toute forme et par tout moyen à votre disposition [...]. Je demande à tous ceux qui sont prêts à le faire de considérer ce cas comme un élément dans leur opinion et leur attitude, face à la situation actuelle en Israël », écrit-il. « La réponse internationale fut stupéfiante. Des amis aux quatre coins du monde se mobilisèrent pour constituer un comité international de soutien et réussirent ainsi à obtenir en deux semaines deux mille cent lettres en ma faveur avec copie au recteur de l’université de Haïfa. À la fin des deux semaines, les autorités universitaires interrompirent la procédure aussi abruptement qu’elles l’avaient engagée. » Il faut dire aussi que la presse avait couvert l’affaire, Haaretz lui consacrant même sa « une ». « Pappé a cyniquement exploité les accusations portées contre lui22 », ira jusqu’à déclarer le porte-parole de l’université au journal de Haïfa...
L’affaire Katz aura eu un mérite, celui de pousser Ilan Pappé à accoucher de son grand œuvre : deux ans après Les Démons de la Nakba paraît The Ethnic Cleansing of Palestine23. Certes, l’historien a déjà écrit plusieurs essais importants qui, tout en s’inscrivant dans le mouvement de la « nouvelle histoire », le distinguent nettement du pionnier de cette dernière (voir chapitre VIII). Dès 1992, avec The Making of the Arab-Israeli Conflict, 1947-195124, il oppose aux thèses « centristes » de Benny Morris une analyse beaucoup plus radicale de l’expulsion des Palestiniens : pour lui, il ne s’agit pas d’une conséquence de la guerre, mais du résultat d’un plan mûrement réfléchi. Non seulement il développe cette approche dans son nouvel ouvrage de manière approfondie et cohérente, mais il le fait à la manière de... Benny Moris : avec forces citations tirées des archives de la Hagana, du Palmah et des Forces de défense d’Israël, ainsi que des Journaux de David Ben Gourion et d’autres dirigeants sionistes. Mais, contrairement à son collègue et adversaire, il évoque aussi les travaux d’historiens palestiniens et arabes ainsi que les témoignages de protagonistes palestiniens des événements. Après The Ethnic Cleansing, nul ne pourra plus raconter - honnêtement - 1948 comme avant : le résumé des principaux apports du livre, tel que Pappé les présente, suffira à s’en convaincre. Et le lecteur francophone aura, cette fois, accès à l’ensemble du livre, que les éditions Fayard ont le courage de publier au printemps 200825...
La préface s’ouvre sur la « Maison rouge », cet immeuble Bauhaus de Tel- Aviv devenu, en 1947, le quartier général de la Hagana. Ce 10 mars 1948, onze hommes - de vieux dirigeants sionistes et de jeunes officiers - « apportent la touche finale à un plan de nettoyage ethnique de la Palestine ». Le soir même, « des ordres militaires sont diffusés aux unités sur le terrain afin qu’elles préparent l’expulsion systématique des Palestiniens » de vastes zones. Et ces directives précisent « dans le détail » les méthodes à employer pour les chasser (voir chapitre III, pp. 68 et 69). Six mois après, la grande majorité de la population autochtone de la Palestine, soit près de 800 000 personnes, a été expulsée, 531 villages détruits et onze villes vidées. Le plan de mars et sa mise en oeuvre dans les mois qui suivent constituent donc « un cas évident d’opération de nettoyage ethnique », explique Pappé en recourant à une expression médiatisée lors des guerres de Yougoslavie. Notons que le nettoyage ethnique est désormais considéré par le droit international comme un « crime contre l’humanité ». Après le génocide nazi et avec l’irruption des moyens de communication électroniques, poursuit Pappé, dissimuler des crimes de masse n’est plus possible. Et pourtant l’un d’eux a été presque totalement effacé de la mémoire publique globale : la dépossession des Palestiniens en 1948 par Israël. Systématiquement nié, il n’est « toujours pas reconnu aujourd’hui comme un fait historique26 ».
À défaut de pouvoir traduire les responsables de ce nettoyage ethnique devant un tribunal spécial, il est possible, estime l’historien, de « reconstruire leurs crimes » afin d’établir un récit historique exact. Outre les historiens palestiniens, qui travaillent depuis une trentaine d’années à rétablir la vérité, des historiens israéliens se sont efforcés de réviser la version sioniste de la guerre de 1948. « J’étais l’un d’eux », ajoute Pappé qui, autocritique, estime que ses confrères et lui ont « éludé la question du nettoyage ethnique » : comme les « historiens diplomatiques », ils se sont « concentrés sur les détails ». L’auteur reconnaît cependant que, grâce aux archives militaires israéliennes, lui et ses confrères ont pu non seulement démontrer l’absurdité de la thèse selon laquelle les Palestiniens seraient partis volontairement, mais aussi confirmer « beaucoup de cas d’expulsions massives » de villages et de villes et révéler « un nombre considérable d’atrocités, y compris de massacres27 ».
Le paradigme du nettoyage ethnique
Avec une limite majeure cependant, évidente chez le précurseur de la « nouvelle histoire » : le fait de s’appuyer exclusivement sur les archives, considérées comme l’expression d’une « vérité absolue », l’a conduit à une appréhension déformée de la réalité sur le terrain. Si Morris et les autres s’étaient tournés vers l’histoire orale, y compris arabe, ils auraient pu mieux saisir la « planification systématique derrière l’expulsion des Palestiniens en 1948 » et fournir « une description plus véridique de l’énormité des crimes commis ». D’ où l’objectif que Pappé assigne à son nouveau livre : « défendre le paradigme du nettoyage ethnique et le substituer à celui de guerre » - pour la recherche universitaire comme pour le débat public sur 1948. Car l’historien est convaincu que l’absence de cette grille de lecture a contribué à la négation persistante de la Nakba. Inhabituellement emphatique, Pappé qualifie son livre de « J’accuse » contre les dirigeants politiques qui inventèrent le nettoyage ethnique et les généraux qui le perpétrèrent. S’il mentionne leurs noms, ce n’est pas pour en obtenir le jugement posthume, « mais afin d’humaniser les bourreaux comme les victimes28 ». Les crimes commis par Israël ne doivent pas être attribués aux « circonstances », à « l’armée » ou renvoyés à l’expression chère à Morris : « à la guerre comme à la guerre ». Ces caractérisations permettent en effet aux responsables, individus comme États, ne pas rendre de comptes.
Le premier chapitre de The Ethnic Cleansing porte sur la définition de la purification ethnique et sur les hommes que Pappé considère comme les responsables de celle infligée aux Palestiniens, à savoir David Ben Gourion et onze membres d’un « Conseil » dont l’historien a reconstitué la liste, pourtant effacée par les censeurs. Mais le groupe qui prépara les plans de l’opération et la supervisa comprenait aussi des officiers de premier plan comme Igal Yadin, Moshe Dayan, Igal Allon et Itzhak Sadeh, des commandants de région comme Moshe Kalman, Moshe Carmel, Itzhak Rabin, Shimon Avidan ainsi que son assistant Itzkak Pundak - qui écrira dans le quotidien Haaretz le 21 mai 2004 : « Il y avait deux cents villages sur le front et ils ont disparu. Nous devions les détruire, sans quoi nous aurions eu [...] des millions d’autres Palestiniens » - sous-entendu dans l’État juif. À ce premier cercle, il convient d’adjoindre les officiers des services de renseignements, qui jouèrent un rôle majeur dans le nettoyage et prirent part « à quelques-unes des pires atrocités29 ». L’auteur entend reconstituer le crime en étudiant à la fois les racines idéologiques de l’épuration ethnique et les méthodes utilisées pour la réaliser.
Dans son deuxième chapitre, après un retour sur la place du « transfert » dans la pensée sioniste (voir chapitre IX), Pappé s’intéresse aux préparatifs militaires. Il souligne notamment le rôle joué par Orde Charles Wingate, grâce auquel les dirigeants sionistes comprirent que le projet d’État juif était irréalisable sans la constitution d’une force armée capable de protéger les colonies juives et de prendre les devants pour dissuader de possibles attaques palestiniennes. Cet officier britannique contribua à mettre sur pied la principale organisation paramilitaire de la communauté juive en Palestine, la Hagana, et l’associa à la répression par les Britanniques de la Révolte arabe : afin de lui apprendre « ce qu’est une ‘‘mission punitive’’30 ».
Mais l’apport le plus neuf de l’historien concerne le fichier de tous les villages arabes établi dès avant la Seconde Guerre mondiale. C’est un jeune historien de l’Université hébraïque de Jérusalem, Ben-Zion Luria, qui en proposa l’établissement en 1940 pour aider à la « rédemption de la terre31 », selon les termes qu’il employa, à l’adresse du Fonds national juif (FNJ). Excellent choix : cette initiative pour engager le Fonds dans le nettoyage ethnique à venir allait donner plus d’élan et de zèle à l’expulsion. Dirigé par Yosef Weitz (voir chapitre V), partisan convaincu du « transfert », le département de la terre du FNJ s’occupait à la fois d’obtenir des terres arabes, d’y installer des colons juifs et d’en expulser les habitants autochtones. Malgré des décennies d’efforts, la communauté juive ne possédait en 1948 que 5,8% de la superficie de la Palestine. D’ où l’appétit de Weitz, qui en désirait plus et devint « lyrique » lorsqu’il prit connaissance du projet de fichier. Recruté pour s’en charger, un topographe de l’Université hébraïque proposa de recourir à des photographies aériennes, dont il montra deux exemples à Ben Gourion - deux cartes des villages de Sindiyana et de Sabbarin, qui, conservées aux Archives d’État d’Israël, sont, précise Pappé, tout ce qui reste de ces villages. Les meilleurs photographes professionnels du pays contribuèrent au projet, un laboratoire étant installé dans la maison de Margot Sadeh... l’épouse de Itzhak Sadeh, le chef du Palmah !
Ainsi furent constitués, sur chacun des villages de Palestine, des dossiers détaillés indiquant les routes d’accès, la qualité de la terre, les sources et réserves d’eau, les principales sources de revenu, la composition sociologique, les affiliations religieuses, le nom des muktars, les relations avec les autres villages, l’âge des habitants hommes (de 16 à 50 ans), etc. L’élément le plus important était, explique Pappé, « un index de l’‘‘hostilité’’, à partir du niveau de la participation du village à la révolte de 1936 ». Le fichier listait les habitants qui y avaient participé, les familles ayant perdu quelqu’un dans les combats d’alors, et les villageois qui auraient tué des Juifs. En 1948, souligne l’historien, cette dernière information « alimentera les pires atrocités dans les villages, conduisant à des exécutions de masse et à des tortures32 ». En 1943, Ezra Danin, qui jouera cinq ans plus tard un rôle dirigeant dans l’épuration ethnique, systématisera tout le fichier, afin qu’il décrive désormais les liens familiaux, les cultures, le nombre d’arbres, la qualité des vergers, la répartition de la terre par famille, le nombre de véhicules, les commerçants et artisans ainsi que leurs compétences. Puis y seront inclus l’organisation des clans, leur affiliation politique, la structure sociale, des notables aux paysans, ainsi que les fonctionnaires mandataires.
Plus la fin du mandat britannique approche, et plus - indique Pappé - l’information se focalise sur les données militaires, en particulier le nombre des personnes armées et le type d’armes à leur disposition par village. Pour compléter leurs fichiers, Ezra Danin et son assistant, Yaacov Shimoni, recrutent deux autres collaborateurs, Yehoshua Palmon et Tuvia Lishanski, mais aussi des « informateurs » palestiniens. Actualisés en 1947, les dossiers comprennent les listes des gens « recherchés », lesquelles seront utilisées en 1948 par les troupes juives pour procéder aux arrestations dans les villages occupés. Les « suspects » seront alors identifiés, parmi les villageois rassemblés, par la personne ayant fourni les informations à leur sujet, la tête recouverte d’un sac percé de deux trous pour voir sans être reconnue. Et les hommes ainsi choisis seront souvent abattus sur le champ. Pour les experts, l’affiliation au mufti de Jérusalem ou à son parti représente un crime : or, selon les fiches de 1947, des villages de 1 500 habitants recèlent de vingt à trente « suspects ». Igal Yadin l’a reconnu, conclut l’auteur : « C’est cette connaissance détaillée de ce qui se passait dans chaque village palestinien qui a permis au commandement militaire sioniste en novembre 1947 de conclure que ‘‘les Arabes de Palestine n’avaient personne pour les organiser correctement’’. » Et Yadin d’ajouter : « S’il n’y avait pas eu les Britanniques, nous aurions écrasé l’émeute en un mois33. »
Après avoir consacré la fin du second chapitre au rôle de David Ben Gourion, puis le troisième au partage de la Palestine par les Nations unies, l’historien en vient, avec le quatrième, au cœur de sa démonstration. Ayant rappelé les premières opérations de « nettoyage ethnique » lancées dès décembre 1947, Pappé nuance : avant mars 1948, les activités de la direction sioniste pour mettre en œuvre sa vision pouvaient encore être présentées « comme des ripostes à des actions hostiles arabes ou palestiniennes ». Après mars, toutefois, ce n’était plus possible, car cette même direction « déclara ouvertement - deux mois avant la fin du mandat - qu’elle chercherait à prendre possession de la terre et à en expulser la population indigène par la force : avec le plan Dalet ». La première étape consista à définir géographiquement ce que serait un État viable, en l’occurrence à partir des colonies les plus lointaines : il fallait que tout le territoire situé entre ces implantations devienne juif et comporte des zones tampons entre celles-ci et les localités palestiniennes. Dans ses négociations, en cours, avec le roi Abdallah, l’Agence juive envisageait toutefois de rétrocéder tout ou partie de la Cisjordanie au régime hachémite (voir chapitre VIII). Et Pappé de chiffrer : pour l’Agence juive, le futur État couvrirait plus de 80% de la Palestine sous mandat britannique, soit les 56% prévus par les Nations unies, plus 24% pris sur l’État arabe - dont les Jordaniens récupéreraient les 20% restants. Cette « concession », insiste l’auteur, écartait du champ de bataille la seule véritable force arabe : « Sans la Légion arabe, conclut-il, le monde arabe perdait toute capacité à défendre les Palestiniens34. »
Ilan Pappé évoque ensuite les forces militaires en présence (voir chapitre II) : du côté juif, 50 000 soldats, dont 30 000 combattants ; du côté palestinien, pas plus de 7 000 miliciens, plus des volontaires étrangers (1 000 au début, 3 000 plus tard). En matière d’armement et d’organisation, l’avantage du Yichouv est encore plus net. Jusqu’en mai 1948, quelques milliers de combattants palestiniens et arabes peu organisés affrontent des dizaines de milliers de soldats juifs bien entraînés. Après cette date, les forces israéliennes regroupent deux fois plus d’hommes que l’ensemble des armées arabes, sans compter les groupes de l’Irgoun et du Lehi, qui fusionneront avec la Hagana, mais aussi les commandos du Palmah, qui jouent un rôle fondamental dans la prise des villages arabes et l’expulsion de leurs habitants.
Capables de prendre la Palestine toute entière
Bref, Ben Gourion sait qu’il dispose des moyens militaires nécessaires pour que le Yichouv prenne possession du gros du mandat britannique, de ses terres et de ses propriétés. Cela ne l’empêche pourtant pas, poursuit l’historien, d’agiter en public l’épouvantail d’un « second Holocauste ». Et pourtant, à Moshe Sharett qui lui écrit, inquiet, depuis l’étranger, il répond qu’avec les armes annoncées, « nous serons capables, non seulement de [nous] défendre, mais aussi (...) de prendre la Palestine toute entière ». Ben Gourion affirme n’avoir « aucun doute » là-dessus. Ses soldats peuvent « faire face à toutes les forces arabes ». Il ne s’agit pas là d’une « croyance mystique », mais d’un « calcul froid et rationnel fondé sur un examen factuel ». De fait, malgré quelques moments difficiles dans des kibboutz isolés ou à Jérusalem, souligne Pappé, les forces dont elle disposait ont permis à la communauté juive « de se préparer à la fois à une possible confrontation avec le monde arabe et de nettoyer la population locale35 ».
Pour reconstruire cette partie d’un processus historique « où l’idéologie intangible devient une réalité tangible », Ilan Pappé envisage deux options. La première consiste à démontrer au lecteur comment les leaders sionistes, après avoir longtemps voulu vider la Palestine de la plupart de ses habitants autochtones, mettent en œuvre ce projet en 1948 - c’est l’approche d’historiens comme le Palestinien Nur Masalha, ou encore de l’Israélien Michael Bar-Zohar dans sa biographie de Ben Gourion. La seconde vise à éclairer comment les décisions des responsables juifs fusionnent progressivement stratégies et méthodes en un plan de nettoyage ethnique systématique. « J’utiliserai ces deux options36 », annonce l’auteur.
La « balance démographique » entre Arabes et Juifs en Palestine, voilà l’obsession des dirigeants sionistes : quand elle est défavorable à la majorité ou à l’exclusivité juive, la situation est décrite comme désastreuse. Ainsi, le 3 décembre 1947, une semaine à peine après le partage onusien de la Palestine, Ben Gourion précise que la présence en son sein de 40% de non-Juifs « ne constitue pas une base solide pour un État juif ». Une telle proportion menace, selon lui, le maintien d’une souveraineté juive : « Seul un État avec au moins 80% de Juifs sera viable et stable. » Un mois plus tôt, rapporte Pappé, Ben Gourion a expliqué, pour la première fois aussi clairement, que le nettoyage ethnique garantirait le caractère exclusivement juif du nouvel État. Les Palestiniens risquant de se transformer en agents des États arabes, « mieux vaut les expulser ». Et l’historien de rappeler l’appréciation de Simha Flapan selon lequel le mouvement sioniste aurait eu du mal à mettre en œuvre sa « vision » d’une Palestine ethniquement épurée « si les Palestiniens s’étaient abstenus d’attaquer des cibles juives après la résolution du partage et si l’élite palestinienne n’avait pas quitté les villes ». C’est dire que, pour Flapan comme pour Morris (dans la seconde édition de The Birth, mais contrairement à la première), le « véritable plan de nettoyage ethnique » que représente le plan Dalet « n’a pas été créé dans le vide37 ».
Une fois le territoire défini et la suprématie militaire assurée, poursuit Pappé, il reste aux dirigeants sionistes à se donner les moyens concrets de déplacer une population aussi nombreuse - leur futur État élargit compte alors un million de Palestiniens (sur 1,3 million au total) et 600 000 Juifs. D’autant qu’à l’époque, David Ben Gourion et ses amis s’inquiètent de la timidité des réactions palestiniennes et, au-delà, arabes au plan de partage. Pis : le désir des Palestiniens de ne pas être entraînés dans une guerre civile, écrit l’auteur, pose problème à ceux qui entendent vider le futur État juif de ses habitants arabes. Il leur faut un prétexte. C’est, heureusement pour eux, le moment que choisissent les volontaires arabes de l’Armée de libération pour s’attaquer aux colonies et convois juifs. Cette agressivité facilite la présentation par le « Conseil » de la politique d’occupation et d’expulsion comme une forme de riposte (en hébreu tagmul) - mais, à l’époque, le « Conseil » utilise aussi le terme yotzma (initiative) pour décrire sa stratégie à l’égard des Palestiniens.
La réunion du 10 décembre 1947 à la Maison rouge marque un tournant, selon Pappé. Les rapporteurs Ezra Danin et Yehoshua Palmon, bien qu’ils constatent le départ des élites palestiniennes vers les capitales arabes voisines, suggèrent « des actions violentes » pour « terrifier » les Palestiniens, afin de rendre inutile l’aide du monde arabe. Aux demandes de précision de Ben Gourion, ils répondent qu’il faut détruire les moyens de transports, boucler les commerces et empêcher les matières premières de parvenir aux fabriques. Trois jours plus tard, le chef de l’Agence juive écrit à Sharett que les Palestiniens sont « à notre merci » et que les Juifs peuvent tout leur faire, même « les condamner à mourir de faim38 ». L’auteur consacre les trente dernières pages de ce quatrième chapitre à décrire les différentes étapes de cette escalade, orchestrée par le « Conseil », jusqu’au printemps 1948.
En décembre 1947, la Hagana se livre surtout à ce qu’elle appelle des « reconnaissances violentes » dans des villages arabes. L’historien multiplie les exemples, y compris le pire d’entre eux : celui de Balad al-Sheikh, une localité à dix kilomètres de Haïfa où repose Sheikh Izz al-Din, un des chefs charismatiques de la révolte de 1936. Un commandant local, Haïm Avinoam, ordonne d’« encercler le village, de tuer le plus grand nombre possible d’hommes, d’endommager les biens, mais d’éviter de s’en prendre aux femmes et aux enfants ». L’attaque, le 31 décembre, fait 60 morts, « et pas seulement des hommes », relève Pappé, selon qui, à la réunion suivante, le « Conseil » décide d’abolir cette distinction dans les futures opérations. Pour sa part, l’Irgoun multiplie les actions terroristes dans les villes arabes - comme à Jaffa, où une bombe fait trente-six morts, ou à Jérusalem, où le consul d’Espagne figure parmi les victimes. Au point de provoquer une protestation du haut-commissaire britannique. Sir Alan Cunningham, lors de sa dernière rencontre avec Ben Gourion, reproche à la Hagana de tout faire pour aggraver la situation, alors que les Palestiniens s’efforcent de maintenir le calme. Après quoi le chef de l’Agence juive reconnaît devant son Exécutif que la « majorité » des Palestiniens « accepte le partage comme un fait accompli [...]. Leur grande majorité ne veut pas nous combattre39 ».
C’est pour passer à l’étape supérieure que Ben Gourion convoque, chez lui, du 31 décembre 1947 au 2 janvier 1948, un long séminaire du « Conseil » - le seul, précise Pappé, dont subsiste un compte-rendu. Architecte du transfert et futur président du comité mis en place pour le conduire, Yosef Weitz anime les débats. Même le plus libéral des participants, le docteur Yaacov Tahon, semble séduit par l’idée de Weitz selon laquelle « sans transfert, il n’y aura pas d’État juif ». Cette réunion pivot autorise une série d’attaques pour causer le maximum de dommages et tuer le plus possible de villageois. Igal Yadin, le chef d’état-major de la Hagana, suggère d’abandonner le terme représailles : « Il s’agit d’une offensive et nous avons besoin de prendre l’initiative d’attaques préventives » sans attendre d’être agressés. Et, ajoute l’auteur, le chef du Palmah, Itzhak Sadeh, appelle à mettre les troupes « à la mode », autrement dit à leur inculquer un état d’esprit d’« agression ». Quant à Igal Allon, il reproche au « Conseil » de ne pas avoir décrété une attaque générale début décembre, sous forme de punitions collectives - « même si, ajoute-t-il, des enfants vivent dans les maisons ». Et à Eliahou Sasson et Reuven Shiloah redoutant que de telles provocations n’aliènent les Palestiniens pacifiques, Allon, appuyé par Moshe Dayan, rétorque : « Tout appel à la paix serait une faiblesse !40 » Ben Gourion exclura d’ailleurs toute recherche d’accord à Jaffa, et ce contre l’avis de la municipalité de Tel-Aviv - il rejettera des tentatives du même genre à Rehovot, Rishon-le-Zion et Petah Tikvah...
Le séminaire débouche ainsi sur une nouvelle tactique, la « défense agressive ». Traduction de Yadin : il faut convaincre les commandants que les Juifs ont l’avantage pour qu’ils harcèlent et démoralisent les Palestiniens. Allon exige même, rappelle Pappé, « une directive claire venue d’en haut » pour stimuler des troupes enthousiastes à l’idée de partir à l’assaut des villages et quartiers arabes. Après avoir raconté comment le village palestinien de Lifta fut, les 28 décembre 1947 et 11 janvier 1948, « le tout premier à avoir été ethniquement épuré en Palestine41 », l’historien résume le résultat du long séminaire : dans l’attente d’une campagne coordonnée et supervisée, les dirigeants sionistes décident d’intégrer toute initiative, même non autorisée, à leur plan, en lui accordant rétrospectivement leur bénédiction. Cette nouvelle ligne porte immédiatement ses fruits, en premier lieu à Jérusalem, dont le commandant militaire, David Shaltiel, occupe plusieurs quartiers arabes et y installe immédiatement des Juifs, à la plus grande joie de Ben Gourion. Benny Morris, dans The Birth (voir chapitre VII), a déjà cité les termes enthousiastes du chef du Mapaï, le 7 février, devant le Conseil de son parti, pour décrire ce que l’historien présente, lui, comme un « miracle » : « Si vous entrez par Lifta-Romema, par Mahaneh Yehuda, la rue King George et Mea Shearim - il n’y a pas d’étrangers [c’est-à-dire d’Arabes]. 100% de Juifs. Jamais, depuis la destruction de Jérusalem du temps des Romains, la ville n’a été aussi juive que maintenant. Dans de nombreux districts arabes à l’ouest, on ne voit aucun Arabe. [...] Ce qui s’est passé à Jérusalem [on n’y voit plus d’Arabes] pourrait bien arriver dans de grandes parties du pays - si nous tenons bon. [...] Il est tout à fait possible que, dans les six, huit ou dix mois de la guerre se produisent de grands changements [...] et pas tous à notre détriment. Certainement il y aura de grands changements dans la composition de la population du pays42. »
« Occuper, expulser et détruire »
À l’exception d’Eliahou Sasson, les membres du « Conseil des Onze » approuvent et mettent en oeuvre, dès janvier, la ligne du séminaire. Pourtant, observe Pappé, le calme aurait pu être rétabli dans le pays, vu les hésitations de la communauté juive et le caractère limité de l’activité militaire panarabe. Bref, une solution pacifique aurait encore pu s’imposer. C’est justement ce que la direction sioniste a voulu empêcher avec sa politique d’« offensive agressive ». L’arrivée, en janvier 1948 des premiers contingents de l’Armée de libération arabe (ALA) de Fawzi Al-Qawuqji et leurs attaques meurtrières contre des convois juifs - en particulier celle de Kefar Etzion qui, le 14 janvier, coûte la vie à 35 soldats de la Hagana - offrent, on l’a vu, le prétexte du plan qui sera mis en œuvre en mars 1948. À la fin janvier, on compte 400 morts du côté juif, ce qui est beaucoup pour une communauté de 660 000 personnes, mais nettement moins que les 1 500 Palestiniens déjà tombés, relativise l’historien. Ben Gourion, lui, ne fait pas dans la nuance, évoquant les « victimes d’un second Holocauste ». Au chef d’état-major, Yaacov Drori, partisan de la prudence face aux quelque trois cents volontaires arabes, succède Igal Yadin, qui réclame « à grands cris des opérations de nettoyage de grande ampleur43 ». De fait, analyse Pappé, les réactions juives en février 1948 diffèrent de celles de décembre 1947 : loin d’être sporadiques, elles obéissent déjà à la volonté de restaurer la liberté de circulation pour les Juifs tout en évacuant les villages arabes. Mais les directives demeurent vagues, alors que, le mois suivant, les opérations, sous des noms de code précis, porteront sur des territoires et des cibles bien définis.
Vagues ? La directive donnée, le 5 février, aux attaquants de trois villages proches de Césarée prévoit de « les occuper, les expulser et les détruire ». À Sasa, les 14 et 15 février, l’ordre consiste à « dynamiter vingt maisons et tuer autant de ‘‘combattants’’ [lire : villageois] que possible » - le commandant Moshe Kalman, déjà responsable d’atrocités à Khisas, se félicitera d’avoir finalement démoli 35 maisons et laissé 68 à 80 cadavres. Le 19, un nouveau séminaire, toujours au domicile de Ben Gourion, confirme la « ligne ». Ezra Danin rapporte que les villageois n’ont guère le désir de combattre et que l’ALA se cantonne au territoire prévu pour l’État palestinien. « Une petite réaction n’impressionne personne. Une maison détruite - rien. Détruisez un quartier, et vous commencez à faire impression », lui répond le « Vieux », heureux que l’opération de Sasa ait poussé les Arabes à fuir. Le mois se termine avec l’expulsion de Qira, un village mixte - comme Daliyat al-Rawha, « nettoyé » début février. Dans les deux cas, l’initiative revient à Yosef Weitz, qui a simplement dit : « Débarrassez-vous d’eux maintenant. » Selon Pappé, Benny Morris, lorsqu’il prétend que Weitz, pour ses opérations en février et mars, n’avait pas d’autorisation de la « direction politique », déraille : le commandement central de la Hagana, explique-t-il, autorise toutes les expulsions, par avance ou... rétrospectivement. Quoi qu’il en soit, ajoute l’auteur, « jamais Weitz n’a été réprimandé pour les expulsions dont il était responsable44 ».
La première discussion du « Conseil » sur l’avant-projet du plan Dalet - alors baptisé Yehosha, en hommage au commandant Yehosha Globerman, tué en décembre 1947 - se tient à la mi-février 1948, alors que l’ALA multipliait les attaques. Pourtant, note Pappé, quand les dirigeants sionistes se retrouvent le 10 mars, ils s’occupent moins d’organiser la contre-attaque que de préparer, sous la direction de Ben Gourion, un plan d’ensemble définitif. À défaut de compte-rendu de la réunion, nous connaissons ce dernier tel qu’il a été aussitôt envoyé aux troupes sur le terrain. Le plan D, précise l’historien, se réfère explicitement aux 78% de la Palestine convoités par le « Vieux » et au sort du million de Palestiniens y vivant. La conduite des opérations - stipule explicitement le texte du plan, reproduit par Ilan Pappé dans son premier livre45 - passe « soit par la destruction des villages (en les incendiant, en les dynamitant et en plaçant des mines dans leurs décombres), et spécialement ces centres de population qu’il est difficile de contrôler en permanence ; ou bien en montant des opérations de ratissage et de contrôle conformément aux directives suivantes : encerclement des villages et conduite de recherches en leur sein. En cas de résistance, les forces armées doivent être anéanties et la population expulsée hors des frontières de l’État ».
Ces ordres, ajoute l’auteur, deviennent plus spécifiques lorsqu’ils parviennent aux unités : chacune des brigades - désormais au nombre de douze - se voit assigner une partie du pays et reçoit une liste des villages et quartiers à occuper et à détruire et dont les habitants doivent être expulsés. Certains commandants font du zèle et ajoutent d’autres localités. D’autres ne réalisent pas leurs objectifs : ainsi certains villages de la zone de Wadi Ara réussissent à survivre à toute la guerre. Ces derniers constituent des exceptions, la règle étant représentée par la destruction de 531 villages et de onze quartiers et villes et l’expulsion de leurs habitants sur ordre direct donné par le « Conseil » en mars 1948. Autre précision essentielle : dans les archives des Forces de défense d’Israël déclassifiés à la fin des années 1990, on trouve la preuve que, contrairement aux affirmations d’historiens comme Benny Morris, les commandants de brigade se virent transmettre le plan Dalet sous forme d’ordres opérationnels précis à mettre en œuvre. De toute façon, selon Pappé, « avant même que les ordres directs arrivent, les troupes savaient exactement ce qu’on attendait d’elles46 ».
Et d’invoquer le témoignage de Shulamit Aloni, future ministre de la Culture, mais alors simple officier, qui se rappelle comment des officiers politiques spéciaux « excitaient » les soldats en diabolisant les Palestiniens et en invoquant le génocide. Selon l’historiographie officielle, résume Pappé en conclusion de ce chapitre, le mois d’avril 1948 aurait représenté un « tournant » : la communauté juive serait passée de la défensive à l’offensive, après avoir frôlé la défaite. Faux, assure l’historien : le rapport des forces militaires, économiques et politiques entre les deux communautés mettait la majorité des Juifs à l’abri du danger. Plus, entre le début décembre 1947 et la fin mars 1948, leur armée avait réussi à réaliser la première phase du nettoyage ethnique de la Palestine, avant même que le plan d’ensemble soit entré en vigueur. « Si tournant il y eut en avril, juge l’auteur, ce fut le passage des attaques et contre-attaques sporadiques contre la population civile palestinienne à la méga-opération systématique de nettoyage ethnique qui suivit47. »
C’est l’objet du cinquième chapitre de The Ethnic Cleansing : la mise en oeuvre du plan Dalet. À partir du début avril, chaque brigade est appelée à l’appliquer sur le terrain. « Les villages que vous allez prendre, nettoyer ou détruire - précisent les ordres - seront choisis en concertation avec vos conseillers pour les affaires arabes et les officiers des services de renseignements48. » En réalité, durant deux mois, ajoute Ilan Pappé, les ordres n’épargnent aucun village alors même que le plan Dalet prévoit leur reddition. Ainsi le plan est-il résumé à une directive : détruire les villages. Destinée, on l’a vu (chapitre III), à rouvrir la route de Tel-Aviv à Jérusalem, l’opération Nahshon est la première à unifier l’ensemble des organisations militaires juives, jetant ainsi les bases des futures Forces de défense d’Israël. Cette armée incorpore aussi bien les vétérans du Yichouv originaires d’Europe de l’Est que les nouveaux immigrants du monde arabe et de l’Europe d’après le génocide.
Pour le récit des opérations proprement dites, le lecteur se reportera aux chapitres III, IV et V du présent livre : nous ne reprendrons ici que quelques précisions et commentaires d’Ilan Pappé éclairant les événements. On sait par exemple que le nombre de victimes du massacre de Deir Yassine a été ramené par des historiens de 254 à 170 ou - selon une autre version - 93 : les dirigeants du Yichouv, estime Pappé, annoncèrent eux-mêmes un chiffre élevé pour effrayer les Palestiniens, leur promettant un sort similaire s’ils refusaient de s’enfuir. De même, l’auteur nous apprend que, lors de l’assaut contre Tibériade, le roi Abdallah avait envoyé... trente camions pour aider à l’évacuation de la population - dans ses Mémoires, il assure avoir craint un nouveau Deir Yassine. Concernant Haïfa, Pappé insiste sur le fossé entre l’attitude du maire juif, Shabtai Levi, qui souhaitait un accord amiable avec les Palestiniens, et celle de Mordehai Makhlef, officier de la Brigade Carmeli (et futur chef d’état-major des Forces de défenses d’Israël [FDI, IDF en anglais]), qui avait ordonné à ses troupes : « Tuez tout Arabe que vous rencontrerez ; mettez le feu à tous les objets inflammables et ouvrez les portes à l’explosif. » Lorsque la ville de Safed tomba, Ben Gourion notera dans son Journal qu’il n’y restait plus que « cent vieux » : ils furent « expulsés au Liban49 ».
Cet « urbicide » - selon l’expression d’Ilan Pappé - n’épargne pas Jérusalem, transformée de « cité éternelle » en « ville fantôme ». Car, là aussi, les troupes juives bombardent, attaquent et occupent les quartiers arabes de l’ouest en avril 1948. Les Britanniques empêchent la destruction de Sheikh Jarrah, mais c’est surtout l’arrivée de la Légion arabe, à la mi-mai, qui gêne les opérations en cours. Trop tard, résume l’historien : huit quartiers arabes et trente-neuf villages ont été nettoyés dans le Grand Jérusalem et leur population transférée à l’est.À Acre, l’armée diffuse par haut-parleur l’appel suivant : « Rendez-vous ou suicidez-vous. Nous vous détruirons jusqu’au dernier. » Et l’auteur d’invoquer le témoignage du lieutenant Petite, un observateur français de l’ONU, selon lequel, après avoir pris la ville, l’armée se livra à un pillage généralisé de tout ce qui pourrait servir aux nouveaux immigrants et dont la disparition découragerait le retour des Palestiniens. Dans cette ville comme à Gaza, la Hagana, pour accélérer la reddition des Palestiniens, tenta d’empoisonner l’eau avec des germes de typhoïde... Jaffa fut la dernière ville à tomber, le 13 mai, après trois semaines de siège. Au cours de l’expulsion de ses 50 000 habitants se déroulent des scènes d’horreur, comme à Haïfa : des Palestiniens sont poussés dans la mer en tentant de monter dans des embarcations trop petites, tandis que les troupes juives tirent au-dessus de leurs têtes. Avec la chute de cette ville, conclut Pappé, les forces juives avaient « dépeuplé toutes les grandes villes et bourgades de Palestine50 ». Ces réfugiés ne reverront jamais leurs villes, mais seront les porteurs de la revendication, essentielle pour la réémergence du mouvement national palestinien, du droit au retour...
L’historien revient ensuite sur les opérations menées par les différentes forces juives dans les villages avant l’intervention des armées arabes, le 15 mai. C’est en effet du 7 avril que date la décision du « Conseil » de détruire et de vider tous les villages sur les routes de Tel-Aviv à Haïfa, de Jénine à Haïfa et de Jérusalem à Jaffa. Au total, du 30 mars au 15 mai, les forces juives occuperont 200 villages, dont ils expulseront les habitants. « Voilà, insiste Pappé, un fait qui doit être répété, car il sape le mythe israélien selon lequel les ‘‘Arabes’’ fuirent dès l’‘‘invasion arabe’’. Près de la moitié de ces villages avaient déjà été attaqués au moment où les gouvernements arabes décidèrent finalement - et non sans réticence - d’envoyer leurs troupes51. » Quatrevingt- dix autres villages seront détruits entre le 15 mai et le 11 juin, date de la première trêve. Comme pour les villes, l’auteur décrit la prise de plusieurs villages. À Sirin, par exemple, les troupes juives rassemblent les musulmans et les chrétiens auxquels ils donnent l’ordre de traverser le Jourdain. Puis ils détruisent la mosquée, l’église et le monastère ainsi que toutes les maisons. Dans le Marj Ibn Amir, l’attaque de l’ALA contre le kibboutz Michmar Haemeck, le 4 avril, entraîne des représailles sanglantes de la Hagana et de l’Irgoun contre les villages environnants, malgré les réticences des kibboutznikim du Mapam. Des nettoyages en série du même type ont lieu à la même période dans la région de Safed à Tibériade, et autour de Haïfa, où quinze villages - de moins de 300 à plus de 5 000 habitants - subissent tour à tour l’expulsion de leurs habitants.
« L’expulsion et la fuite, ajoute Ilan Pappé, ne suffirent pas à sauver les villageois. Nombre d’entre eux furent chassés par les kibboutzniks marxistes de l’Hachomer Hatzaïr, qui pillèrent rapidement et efficacement leurs maisons avant de les faire exploser. » À l’époque, des hommes politiques sionistes condamnent - verbalement au moins - ces atrocités : ils fourniront à ce sujet aux « nouveaux historiens » des témoignages inexistants dans les archives. Pour Pappé, il ne s’agit pas seulement de la « tentative de politiciens et de soldats juifs ‘‘sensibles’’ de soulager leur conscience ». Ces documents obéissent au fameux « tirer et pleurer » caractéristique de l’« ethos israélien ». Pendant la guerre de 1967, le grand écrivain Amos Oz et ses amis n’ont-ils pas invité des soldats ayant participé à des opérations de nettoyage ethnique à petite échelle à une cérémonie d’absolution dans la « Maison rouge », avant qu’elle ne soit démolie ? En 1948 déjà, on organisait des manifestations du même genre pour apaiser l’angoisse de soldats « impliqués dans des atrocités et des crimes de guerre contre une population civile largement sans défense52 ».
« De nombreux corps de femmes, d’enfants et de bébés »
Car dans certains villages, note Pappé, l’armée se livre à des massacres afin de précipiter la fuite des habitants dans les villes et bourgs voisins. Et de citer trois cas : à Nasr al-Din (près de Tibériade), Ayn al-Zaytun (Safad) et Tirat Haïfa, des groupes d’hommes entre 10 et 50 ans sont exécutés afin de terroriser la population. La tuerie d’Ayn all-Zaytun a été rendue célèbre par Les Portes du soleil, le livre de l’écrivain Elias Khoury53 et le film qu’en a tiré Yousry Nasrallah. Elle se produit le 2 mai, quand le Palmah, conduit par Moshe Kalman, déjà cité pour ses crimes, pénètre dans le village après l’avoir longuement bombardé. Les soldats rassemblent au centre les femmes, les enfants, les vieillards et les quelques hommes qui n’ont pas fui avec les volontaires syriens. Certains, dont le nom figure sur une liste, sont emmenés ailleurs et abattus. D’autres, qui se rebellent, le sont à leur tour. Yusuf Ahmad Hajjar, demande, s’étant rendu, à être traité humainement : Kalman le gifle et exige qu’il choisisse trente-sept adolescents au hasard, qu’il fait fusiller les mains liées dans le dos. Arrivé plus tard, un futur journaliste, Hans Lebrecht, témoigne que les ruines du village totalement détruit étaient jonchées de cadavres : « Nous avons en particulier trouvé de nombreux corps de femmes, d’enfants et de bébés près de la mosquée locale. J’ai convaincu l’armée de les brûler. » Citant la nouvelle Between the Knotts, de Netiva Ben Yehuda, Pappé note qu’une des raisons de ce massacre, comme de beaucoup d’autres tient à l’absence de camps pour le grand nombre de Palestiniens faits prisonniers. Mais d’ajouter : « Même après l’installation de tels camps, des massacres eurent lieu lorsque de larges groupes de villageois furent faits prisonniers, comme à Tantoura et à Dawaymeh après le 15 mai 194854. »
Le 14 mai, Israël déclare son indépendance et, le lendemain, les armées arabes interviennent en Palestine : c’est le point de départ du sixième chapitre, qui oppose la « vraie guerre » à la « drôle de guerre ». Certes, les soldats arabes attaquent sur plusieurs fronts - sauf la Légion arabe jordanienne, qui, neutralise ´e par l’arrangement intervenu avec l’armée israélienne, ne se bat qu’à Jérusalem, exclue de cet accord. David Ben Gourion devra même abandonner certaines colonies isolées, ce qui lui vaudra des critiques. Il avait pourtant vu juste sur le plan militaire, rectifie l’auteur. Pour deux raisons : d’une part, aucune de ces colonies ne restera finalement aux mains des Arabes ; d’autre part, l’enjeu principal était le nettoyage ethnique. Or, on l’a déjà étudié, les troupes arabes ne furent jamais assez nombreuses pour arrêter ce dernier : « Il y eut du nettoyage ethnique la veille du 15 mai 1948, et les mêmes opérations d’épuration se poursuivirent le lendemain55. »
Tihur, en hébreu, signifie pureté. Ce terme revient régulièrement dans les ordres transmis par le haut-commandement aux unités sur le terrain, afin, précise l’historien, de galvaniser les soldats avant de les envoyer détruire villages et villes arabes. Le « Conseil » se réunit alors beaucoup moins souvent, remplacé par les institutions officielles de l’État d’Israël, et ses membres se préoccupent moins du plan d’expulsion, celui-ci se déroulant comme prévu sans qu’une coordination particulière ne soit désormais nécessaire. Leur seul souci est de fournir les troupes indispensables pour mener à la fois la guerre contre les armées arabes et contre le million de Palestiniens censés devenir, dès le 15 mai, des citoyens israéliens. Ils y réussissent sans mal. Installé dans le village de Sheikh Muwannis, vidé de ses habitants, le Matkal - l’état-major de l’armée - donne l’ordre, par exemple, à la brigade Alexandroni de nettoyer toute la zone s’étendant de Tel-Aviv à Haïfa. Au total, résume Pappé, sur soixante-quatre villages, seuls deux sont épargnés : Furaydis et Jisr al-Zarqa. Leurs habitants, expliquent les membres des colonies juives voisines à l’armée, offrent une main-d’œuvre non qualifiée utile. Le principal « trophée56 » de la brigade est le village de Tantoura, évoqué plus haut, et dont Pappé relate ici longuement le massacre.
Tantoura n’a rien d’une exception, souligne l’auteur : « D’autres massacres suivraient, commis par d’autres brigades, le pire se produisant à l’automne de 1948, quand les Palestiniens réussirent enfin, dans certains lieux, à opposer une certaine résistance au nettoyage ethnique. » D’autant que les brigades reçoivent, observe Pappé, des ordres formulés de manière plus explicite qu’auparavant. Le sort d’un village est scellé lorsque l’ordre disait le-taher (nettoyer), ce qui signifie garder les maisons intactes mais en expulser la population, ou le-hashmid (détruire), c’est-à-dire dynamiter les maisons après en avoir chassé les habitants et poser des mines pour empêcher leur retour. Il n’y eut pas d’ordre direct de massacre, mais aucun d’entre eux ne fut véritablement condamné. Et de décrire par le menu comment les brigades Alexandroni, Golani, Carmeli, Qiryati, Harel et Etzioni appliquent le plan Dalet, parfois avec l’aide de l’Irgoun. Certaines tueries, ajoute l’historien, se présentent comme des représailles à des attaques palestiniennes. L’embuscade contre un convoi se rendant à Yehiam, à la pointe nord d’Israël, vaudra par exemple à six villages d’être rayés de la carte au cours de l’opération Ben Ami, en mai 1948 - avec pour mot d’ordre « tuer les hommes, détruire et incendier ». Devant la Knesset, Ben Gourion pourra déclarer : « La Galilée occidentale est libérée57. » Il avait fallu un peu plus d’une journée pour transformer un district à 96% palestinien et à 4% juif, en région presque entièrement juive...
Pour prendre Bassa, il leur faudra aussi un peu plus d’une journée - et un massacre : « Ma grand-mère maternelle était une adolescente, témoigne Nizar Al-Hanna, lorsqu’elle vit les troupes israéliennes [y] entrer, ordonner à tous les jeunes hommes de s’aligner et les exécuter devant une des églises. » La destruction totale qui suit, ajoute Pappé, n’épargne qu’une église et une mosquée : sur ses 25 000 dounams (2 500 hectares) se dressent aujourd’hui un aéroport militaire, un kibboutz et une ville de développement... Quant aux armées arabes, à la fin mai 1948, les dirigeants israéliens ne craignaient d’elles que des attaques marginales contre des colonies juives : pour le reste, elles se montrent aussi inefficaces que l’ALA - écrit l’historien, sans revenir sur les difficultés rencontre ´es par les forces juives face aux armées arabes entre le 15 mai et le 11 juin 1948. Dans cette ambiance euphorique, et fort des armes modernes livrées quotidiennement par le bloc de l’Est, le Premier ministre et ministre de la Défense confie à son Journal qu’il entend « établir un État chrétien au Liban », avec le Litani pour frontière sud. « Nous briserons la Transjordanie, bombarderons Amman et détruirons son armée et, quand la Syrie tombera, si l’Égypte continue à combattre - nous bombarderons Port-Saïd, Alexandrie et Le Caire. » Ce sera, commente-t-il, la « revanche » de tout ce que les Égyptiens, les Araméens et les Assyriens « ont fait à nos ancêtres à l’époque de la Bible ». Quant au « Conseil », il n’est plus nécessaire, la « machinerie du nettoyage ethnique58 », selon les termes de Pappé, ayant atteint sa vitesse de croisière.
Dans son septième chapitre, Ilan Pappé couvre la période qui va de juin à septembre 1948. Dans son Journal, dès la fin mai, David Ben Gourion, entrait « méticuleusement » la liste - établie grâce à Yosef Weitz - des « villages occupés et expulsés [mefunim] », avec la superficie de leurs terres et le nombre de personnes expulsées. Deux jours après, chez lui, il convoque une réunion consacrée aux actifs confisqués aux Arabes. À partir de cette période, poursuit l’auteur, le « zèle destructeur » des troupes israéliennes n’épargne plus personne. Tous les moyens deviennent légitimes, y compris l’incendie des maisons lorsque la dynamite se fait rare. Il est vrai que le « Conseil » avait siégé chez Ben Gourion le 1er juin et, informé des tentatives de réfugiés pour retourner dans leurs foyers, avait décidé d’ordonner à l’armée de « les en empêcher à tout prix ». Pour être sûr que les ministres les plus « libéraux » ne fassent pas d’objection, Ben Gourion, le 16 juin, demande et obtient « carte blanche59 ».
Même la première trêve, du 11 juin au 8 juillet, n’arrête pas la destruction des villages. En Galilée, après avoir repoussé le contingent libanais et les volontaires d’Al-Qawuqji, les troupes israéliennes, village après village, poursuivent leur conquête destructrice. L’écrivain Muhammad Ali Taha avait dix-sept ans quand, le 28 juin, il vit à Mi’ar les soldats « tirer de manière indiscriminée sur les villageois encore affairés dans les champs à récolter la dura. Quand ils furent las de tirer, [ils] commencèrent à détruire les maisons ». Certains Palestiniens revinrent, mais furent à nouveau expulsés - sauf bien sûr les quarante morts du 20 juillet, quelques-uns des milliers de Palestiniens qui périrent dans les massacres accompagnant le nettoyage ethnique de 1947- 1949. À Majd al-Krum, en revanche, l’expulsion en cours s’arrête en raison d’une dispute entre officiers du renseignement : la moitié des habitants peut revenir dans le village, qui devient un lieu de résistance nationaliste et communiste, d’ailleurs durement réprimée. À Mghar, l’armée exécute plusieurs musulmans sur la place du village devant tous les habitants afin de pousser ceux-ci à fuir. Comme Mghar, insiste Pappé, beaucoup de bourgs ont une population mixte, dans laquelle les commandants militaires font le tri : les Druzes, qui collaborent souvent avec les Juifs, et les chrétiens évitent en général l’expulsion. Mais Saffuriyya n’a pas cette chance : tous ses habitants doivent fuir, les soldats tirant au-dessus de leur tête pour accélérer le mouvement. C’est même l’un des premiers villages victime d’un bombardement aérien, chose rare en juin mais courante en juillet. Cinquante-trois ans plus tard, Abou Salim racontera à un journaliste qu’il avait vu les soldats tuer sa mère alors qu’elle « tentait de pénétrer dans l’église de l’Annonciation60 » à Nazareth.
Comme nombre de résidents des villages proches de Nazareth, beaucoup d’expulsés fuient vers cette grande ville, que son commandant militaire a décidé de ne pas vider de sa population - les réfugiés constituent encore aujourd’hui 60% des habitants. Quel traumatisme, souligne l’historien, pour ces Palestiniens expulsés voyant des colons juifs transformer leur village aimé en moshav, comme Zippori, ou en ville de développement, comme Migdal Haemek. À Mujaydil, dont la majorité des villageois a fui, l’armée ne détruit rien, si bien qu’en 1950, après une intervention du pape, il sera permis aux chrétiens de revenir. Mais, leurs voisins musulmans ne bénéficiants pas de la même autorisation, ils refusèrent. « Israël détruisit alors la moitié des maisons et une des mosquées 61. »
Si, en juin 1948, les forces israéliennes ratissent sans mal la plupart des villages, certains opposent une résistance, avec parfois l’aide de soldats arabes ou de volontaires de l’ALA. Ainsi Qaqun est pris en mai par la brigade Alexandroni, puis repris par les Irakiens : pour s’en rendre à nouveau maîtresse, l’armée déclenche l’opération Kippa le 3 juin. Celle-ci innove linguistiquement : après le tihur et le biur, voici le nikkuy, un nouveau synonyme de « nettoyage ethnique ». Elle se caractérise aussi par la création préalable de camps de prisonniers confiés à la police militaire. En juillet, l’armée réduit ainsi une série de poches de résistance, sur la côte comme autour de Nazareth. Pas plus que celle du 11 juin, la trêve du 18 juillet n’arrête la purification ethnique. Mais, reconnaît Pappé, « il s’avère plus facile de mener des opérations de nettoyage à grande échelle durant les combats », comme entre les deux trêves, avec l’expulsion de 70 000 personnes de Lydda et Ramleh, et à nouveau après la seconde trêve, avec la reprise du nettoyage ethnique à grande échelle, au moyen de vastes opérations pour déraciner, déporter et dépeupler tant au sud qu’au nord du pays. Entre le 8 et le 19 juillet, force est de constater que « des centaines de milliers de Palestiniens furent expulsés 62 ».
Après avoir rappelé les efforts du comte Folke Bernadotte, son assassinat et sa « victoire » posthume avec l’adoption par l’Assemblée générale des Nations unies, le 11 décembre 1948, de la fameuse résolution sur le « droit au retour » des réfugiés de cette guerre, l’auteur revient sur la poursuite, malgré les pressions onusiennes, du nettoyage, mais accompagnée de tentatives diplomatiques pour la camoufler ou la justifier.
Sous le charmant village d’Ein Hod
Car la Galilée aussi est l’objet, durant l’entre-deux trèves, de campagnes visant à nettoyer totalement l’« ennemi » des villages - et les brigades Carmeli, Golani et Sept s’y emploieront jusqu’en octobre. Il en ira de même sur la côte, au sud de Haïfa, où trois villages tomberont, avant la trêve du 18 juillet. Seul Ayn Hawd échappera à la destruction, mais sa population arabe, expulsée, sera remplacée par des artistes juifs qui peupleront ce charmant village rebaptisé Ein Hod. Quant au clan Abu al-Hija, il reconstruira un village qui sera enfin reconnu... en 2005. Il faudra l’opération Policier (Shoter, en hébreu) pour venir à bout - en pleine trêve ! - des trois derniers villages qui, note Pappé, sont devenus une « obsession » pour Ben Gourion. Quand les troupes israéliennes pénètrent dans l’un deux, Ijzim, elles trouvent, avoue leur rapport, « deux cents corps, dont beaucoup de civils tués par nos bombardements 63 ».
L’historien revient ensuite sur l’opération Dani, et notamment sur les expulsions de Lydda et de Ramleh, dont le lecteur retrouvera le récit dans le chapitre III du présent livre. Quelques aspects nouveaux, soulignés par Ilan Pappé, méritent toutefois d’être relevés. D’abord sur le massacre perpétré le 13 juillet dans la mosquée Dahamish de Lydda, où de nombreux habitants - y compris des hommes armés - s’étaient réfugiés. Selon des sources palestiniennes, 426 hommes, femmes et enfants ont été tués (176 corps sont retrouvés dans la seule mosquée). Pappé invoque notamment un témoin direct, Spiro Munayar, interviewé par le sociologue Salim Tamari pour le Journal of Palestine Studies de l’été 1998. Autre témoin de poids, un jeune médecin nommé... Georges Habache, futur fondateur du Front Populaire pour la libération de la Palestine (FPLP). Les correspondants de la presse internationale confirment la brutalité de l’expulsion - Pappé cite ainsi Keith Wheeler du Chicago Sun Times et Kenneth Bilby, du New York Herald Tribune, qui ont vu les soldats israéliens tirer sur tout ce qui bougeait, comme Spiro Munayar, qui les a observés dérobant aux femmes palestiniennes les bijoux en or ornant leur cou, leurs poignets et leurs doigts, « de même que l’argent et les objets précieux suffisamment légers pour être emportées 64 ».
Si la Légion arabe a abandonné Lydda et Ramleh à leur sort, elle tient bon en revanche à Latrun, infligeant aux Israéliens leur seule grande défaite de la guerre de 1948. Elle résiste aussi à Jérusalem, en particulier à Cheikh Jarrah. Mais, le 9 juillet, les FDI reprennent leur offensive contre Nazareth, avec toutefois une dimension spécifique : Ben Gourion, note Pappé, ne souhaite pas qu’elle soit dépeuplée, sachant que « les yeux du monde chrétien, il le savait, sont braqués sur la ville65 ». Mais Moshe Kourmil, le commandant de l’opération Palmier, donne l’ordre d’expulser les 16 000 personnes (dont 10 000 chrétiens restés à Nazareth). Le Premier ministre exige - et évidemment obtient - qu’il se rétracte. Cela n’empêche pas de nombreux Palestiniens d’être arrêtés ou chassés, dans la ville et aux environs.
Ainsi le village de Hittin est-il brutalement nettoyé, le 17 juillet, par la brigade Sept. Les villageois qui parviennent à s’échapper gagnent des villages... qui seront occupés en octobre, à la fin de l’opération Palmier. Durant l’été, l’armée fait aussi appel à son aviation embryonnaire pour réaliser « une épuration ethnique aérienne » - les bombardements par avion deviendront un instrument essentiel pour détruire les bourgs, paniquer leurs habitants et les pousser à s’enfuir avant l’arrivée des troupes. Les pilotes témoignent du spectacle qu’ils contemplent depuis leur cockpit : « Des files de réfugiés portant quelques biens assemblés dans la hâte et cheminant lentement vers ce qu’ils croyaient être des refuges plus sûrs. » À l’époque, Ben Gourion s’intéresse plus au sud qu’au nord et, en juillet, le nettoyage s’étend pour la première fois au Néguev, visant les 90 000 Bédouins y vivant, répartis entre 96 tribus : onze d’entre elles sont immédiatement expulsées et dix-neuf forcées de gagner des « réserves66 » sous forme de régions militaires fermées dont on ne peut partir qu’avec un permis spécial. L’éviction des Bédouins durera jusqu’en 1959...
L’annonce de la seconde trêve, le 18 juillet, tombe mal pour l’opération. Certes, une partie du nettoyage ethnique est terminée, deux villes, Lydda et Ramleh, et 68 villages s’étant ajoutés aux 291 localités déjà épurées et occupées. Mais il reste beaucoup à faire, et c’est pourquoi les Israéliens brisent le cessez-le-feu au Nord, occupant de nouvelles localités autour de Haïfa et complétant leur contrôle de la Galilée. Au Sud aussi, ils poursuivent les hostilités, pour obtenir la reddition des Égyptiens de la poche de Faluja. Espérant que les Nations unies ne les condamneraient pas s’ils ne violaient la trêve que pour réduire des « poches arabes » dans des zones attribuées à l’État juif, les dirigeants israéliens ordonnent à leur armée de poursuivre ses opérations en août et au-delà. N’eut été la fermeté égyptienne et surtout jordanienne, ils auraient étendu leur emprise à l’essentiel de la Palestine. Même l’ONU, dont Israël devint membre en mai 1949, hésitera longtemps - observe Pappé - à désigner ces zones conquises par l’armée comme « administrées » ou « occupées67 ».
Outre le Golan, dont Igal Yadin tente de s’emparer, il ne demeure, en août, que trois zones convoitées par David Ben Gourion : le Wadi Ara, la partie occidentale de la haute Galilée et le sud du Néguev. Si bien que « septembre 1948 ressemble à août68 » : les combats réels avec les armées arabes diminuant, les troupes juives peuvent finir le travail commencé en 1947. Certes, les opérations de conquête de nouveaux territoires au delà des 78% de la Palestine espérés par le gouvernement israélien, échouent : les FDI ne prennent ni Qalqilya et Turkarem, ni le Wadi Ara (que le roi Abdallah cèdera finalement à Israël en 1949), ni le Golan. En revanche, l’épuration de la Galilée se poursuit, malgré la résistance de volontaires locaux appuyés par l’ALA.
« Finir le travail : octobre 1948, janvier 1949 » : tel est le titre du chapitre VIII de The Ethnic Cleansing, le dernier que nous étudierons ici69. Il s’ouvre sur la frustration que représente, pour les forces israéliennes, en octobre 1948, la résistance des Palestiniens et volontaires arabes en Galilée. C’est pour en venir à bout que l’armée israélienne lance l’opération Hiram, couronnée de succès après deux semaines de combats et de massacres. Pendant une brève période, observe Pappé, face à la puissance militaire largement supérieure d’Israël, des villages palestiniens, pour la première fois depuis le début du nettoyage ethnique, se transforment courageusement en « forteresses70 » face aux troupes des assiégeants. Jeunes villageois et combattants de l’ALA se battent côte à côte. La plupart des villages tombent fin octobre, souvent après des bombardements aériens très destructeurs et meurtriers. Deux mystères demeurent. Pourquoi les habitants de certains villages ont-ils été expulsés (comme ceux de Qaddita et de Mayrin) et d’autres non (comme Jish, non loin) ? Pourquoi Rama fut-il épargné et, à côté, Safsaf totalement démoli ? Faute de certitude, l’historien avance deux hypothèses : d’une part l’arbitraire du commandant local, seul habilité à décider ; et, d’autre part, la volonté israélienne de « diviser pour mieux régner », en s’appuyant sur les Druzes et, à un moindre degré, sur les chrétiens, épargnés par l’expulsion ou autorisés à revenir...
Cette période voit aussi les FDI se livrer à de nouveaux crimes de guerre. Le 29 octobre, une unité mixte de soldats juifs et druzes pénètre à Safsaf, après un violent bombardement. Le lendemain matin, ils rassemblent les villageois sur la place centrale, identifient les « suspects », en attrapent soixante-dix, leur bandent les yeux et les amènent à un endroit où ils les abattent sommairement. « Des documents d’archive israéliens confirment ce cas », précise l’auteur, avant d’ajouter que les « témoignages oraux » racontent « des atrocités bien pires ». Ainsi des survivants se rappellent « comment quatre femmes et une fille furent violées devant les autres villageois ainsi qu’une femme enceinte passée à la baïonnette ». Le 31 octobre, toute la Galilée, il y a peu palestinienne, est aux mains de l’armée israélienne. L’épuration se poursuivra, dans les mois qui suivront, avec des opérations visant des villages « oubliés » dans le nettoyage, parfois accompagnées de massacres - comme à Khirbat Wara al-Sawda. En revanche, la « judaïsation » de la région, relancée de décennie en décennie, échouera : « C’est la seule région de Palestine, se réjouit l’historien, qui a gardé sa beauté naturelle, sa saveur moyen-orientale et sa culture palestinienne71. »
À l’automne de 1948, poursuit Pappé, l’essentiel des opérations de nettoyage se combine avec un effort pour empêcher le retour des Palestiniens. À trois niveaux : destruction et transformation de tous les villages arabes en colonies juives ou en forêts « naturelles » ; résistance aux pressions internationales en faveur du retour des réfugiés, sur la base de la résolution 191 du 11 décembre 1948 ; contrôle de la démographie arabe dans les villes et villages épurés. Cette dernière mission est confiée, à partir du 12 janvier 1949, à une nouvelle unité, l’Unité minorité, formée de Druzes, de Circassiens et de Bédouins, chargée d’empêcher toute tentative de réfugiés pour rentrer clandestinement chez eux pour y vivre ou simplement afin de récupérer une partie de leurs biens. Même les villages autorisés à se maintenir, observe l’historien, « restaient menacés d’éviction forcée ou de transfert vers d’autres lieux en raison de la cupidité des fermiers juifs, spécialement des kibboutz, qui convoitaient leurs terres72 ».
La guerre tourne à ce point à l’avantage d’Israël que réapparaît, écrit l’historien, « le rêve de créer un mini-Empire73 » incluant la Cisjordanie et le Sud-Liban. Mais David Ben Gourion et le comité de cinq vétérans qu’il constitue à cette occasion préfèrent renoncer à la première, par crainte des réactions sur place mais aussi à Londres, et pour ne pas compromettre la négociation de l’armistice israélo-jordanien. Au Sud-Liban, en revanche, l’armée s’empare de treize villages et s’y livre à des exécutions - quatre-vingts à Hula, plus de cent à Saliha. Shmuel Lahis, futur directeur de l’Agence juive, y tue à lui seul trente-cinq personnes - il sera condamné à sept ans de prison avant d’être... amnistié par le président d’Israël. Le nettoyage ethnique de la Palestine s’achève - pour ce qui concerne 1948 - dans le nord et dans le sud. Novembre et décembre voient les FDI attaquer, au nord, dans le Wadi Ara. Au sud, après la prise d’Ishdud (Ashdod) et de Majdal (Ashkelon) et l’expulsion de leurs habitants vers la bande de Gaza en novembre, le mois de décembre est consacré à l’éviction des Bédouins du Néguev et de la population de Beersheba. Plus à l’ouest, non loin de Hébron, Dawayima est le théâtre des « pires événements dans les annales des atrocités de la Nakba », que la Légion arabe tiendra secrets - analyse en substance le rapport des Nations unies du 14 juin 1949 - de crainte qu’ils ne provoquent, comme ceux de Deir Yassine, un nouveau flot de réfugiés. Toujours est-il que, le 28 octobre, une demi-heure après la prière du midi, vingt blindés pénètrent dans le village et tentent d’en expulser 6 000 Palestiniens. N’y parvenant pas, les soldats tirent au hasard sur la foule, qui court se réfugier à la mosquée et dans la cave sacrée d’Iraq al-Zagh. Le lendemain, 455 personnes, dont 170 enfants et femmes, manquent à l’appel. Les soldats impliqués racontent des horreurs, écrit l’historien : « Des bébés au crâne ouvert, des femmes violées ou brûlées vivantes dans leur maison, des hommes poignardés à mort. » À défaut de rapport officiel, on a retrouvé les lettres de témoins au haut commandement : les brutalités qu’ils décrivent, ajoute Pappé, « renforcent ma confiance dans l’exactitude des descriptions [...] des crimes horribles que les soldats israéliens ont commis à Tantoura, Safsaf et Sasa74 » et que l’histoire orale palestinienne a permis de reconstituer. Au total, de novembre 1948 jusqu’aux derniers armistices de l’été 1949, quatre-vingt-sept villages seront occupés par les FDI, dont trente-six vidés de force.
Le nettoyage ethnique, conclut l’historien, « n’est pas un génocide, mais il porte en lui-même des actes atroces de tueries de masse et de boucherie ». Ce sont des milliers de Palestiniens que des soldats israéliens d’origine, d’âge et de grades divers ont tué « impitoyablement et sauvagement » : aucun d’entre eux « n’a jamais été poursuivi pour crime de guerre, malgré des preuves accablantes75 ».
1. Oneworld Publications, Oxford, 2006. 2. La présentation qui suit de l’« affaire Katz » doit beaucoup à la thèse de Sébastien Boussois, que publiera bientôt L’Harmattan sous le titre Israël confronté à son passé. Essai sur l’influence de la nouvelle histoire. 3. Abréviation de Pelugot Mahaz (troupes de choc), désigne l’unité d’élite de la Hagana de 1941 à sa dissolution en novembre 1948. Celle-ci recrutait essentiellement parmi la jeunesse des kibboutz. Nombre de ses cadres appartenaient, à l’époque de la guerre d’indépendance, au parti sioniste socialiste Mapam. 4. Les Démons de la Nakba, Les Libertés fondamentales dans l’Université Israélienne. La Fabrique, Paris, 2004, p. 55. 5. Maariv, Tel-Aviv, 21 janvier 2000. 6. Les Démons de la Nakba, op. cit., p. 56. 7. Les Emmurés, La Découverte, Paris, 2005, p. 31. 8. The Book of the Brigade Alexandroni, publication de l’armée israélienne, Tel-Aviv, 1964. 9. Les Démons de la Nakba, op.cit., p. 57. 10. Les Emmurés, op. cit., p. 31. 11. Ibidem, p. 32. 12. Hachette, Paris, 2002. 13. Les Démons de la Nakba, op.cit., pp. 77 et 78. 14. Ibidem, p. 66. 15. Ibidem, pp. 84 et 85. 16. Ibidem, pp. 85 et 86. 17. Ibidem, pp. 86 à 89. 18. Ibidem, pp. 89 à 91. 19. Ibidem, pp. 91 à 93. 20. Ibidem, pp. 95 à 98. 21. Ibidem, pp. 100 et 101. 22. Ibidem, pp. 102 à 104. 23. Op. cit. 24. I.B. Tauris, Londres et New York, 1992. 25. Et qui nous ont autorisés à reproduire ici cinq feuillets de citations extraites de ce livre. 26. The Ethnic..., op. cit., pp. xii et xiii. 27. Ibidem, pp. xiii à xv. 28. Ibidem, pp. xv et xvi. 29. Ibidem, p. 6. 30. Ibidem, p. 16. 31. Ibidem, p. 17. 32. Ibidem, p. 19. 33. Ibidem, p. 22. 34. Ibidem, pp. 41 à 44. 35. Ibidem, pp. 46 et 47. 36. Ibidem, pp. 47 et 48. 37. Ibidem, pp. 48 et 49. 38. Ibidem, p. 54. 39. Ibidem, pp. 59 à 61. 40. Ibidem, pp. 64 à 65. 41. Ibidem, pp. 66 et 67. 42. Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, Cambridge University Press, Cambridge, 1987, p. 52. 43. The Ethnic cleansing..., op. cit., pp. 72 à 74. 44. Ibidem, pp. 75 à 80. 45. Ilan Pappé, The Making of the Arab-Israeli Conflict 1947-1951, I. B. Tauris, Londres et New York, 1992, p. 92. 46. The Ethnic Cleansing..., op. cit., p. 83. 47. Ibidem, pp. 83 à 85. 48. Ibidem, p. 88. 49. Ibidem, pp. 95 à 98. 50. Ibidem, pp. 98 à 103. 51. Ibidem, p. 104. 52. Ibidem, pp. 109 et 110. 53. Actes Sud, Arles, 2003. 54. The Ethnic Cleansing..., op. cit., pp. 110 à 113. La fin de ce cinquième chapitre porte sur les réactions du monde arabe à l’expulsion de 250 000 Palestiniens en quatre mois, et notamment sur l’accord tacite passé par la Légion arabe avec les forces juives (voir chapitre VIII, infra). Elle revient aussi sur les responsabilités des Britanniques et, plus généralement, de la communauté internationale et de l’ONU. 55. Ibidem, p. 131. 56. Ibidem, p. 133. 57. Ibidem, pp. 138 à 142. 58. Ibidem, pp. 142 à 144. 59. Ibidem, p. 147. 60. Ibidem, pp. 150 à 152. 61. Ibidem, p. 153. 62. Ibidem, pp. 156. 63. Ibidem, pp. 164 et 165. 64. Ibidem, p. 168. 65. Ibidem, p. 170. 66. Ibidem, pp. 172 et 173. 67. Ibidem, p. 175. 68. Ibidem, p. 176. 69. C’est en effet avec ce chapitre que se terminent le récit et l’analyse du nettoyage ethnique proprement dit. Le chapitre IX porte, plus généralement, sur les caractéristiques de l’occupation israélienne, le chapitre X sur le « mémoricide » de la Nakba, le chapitre XI sur la négation de la Nakba et le processus de paix et le chapitre XII sur la « forteresse israélienne ». 70. Ibidem, p. 180. 71. Ibidem, pp. 184 et 185. 72. Ibidem, p. 189. 73. Ibidem, p. 191. 74. Ibidem, pp. 195 à 197. 75. Ibidem, p. 197.
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