vendredi 14 décembre 2012

Paru sur le site de l'Institut Medea le 14 décembre 2012

14 décembre 2012

La Jordanie à l’approche des élections législatives de janvier 2013 : le calme avant la tempête ?

Certains pays du Moyen-Orient ont une actualité relativement discrète au cœur du bouleversement géopolitique régional et pour l’opinion, ils semblent même épargnés par les « révoltes arabes ». On a longtemps cru cela de la Jordanie comme du Maroc d’ailleurs. Or, il n’en est rien. A l’image du Roi du Maroc qui depuis deux ans a accéléré le processus démocratique et a modernisé constitution et code de la famille, le roi Abdallah de plus en plus critiqué, peine pourtant à satisfaire aux protestations de son peuple.
En réalité, la Jordanie dispose de peu de ressources et n’est pas un pays très riche ; de plus le déséquilibre politique, économique et social, lié à l’absorption massive de Palestiniens depuis 1948 et qui représentent la moitié de la population jordanienne, n’a jamais été rattrapé et il faut désormais  ajouter à cela l’afflux massif des réfugiés Syriens. Ils sont actuellement pas moins de 250 000 sur une population de 6 millions d’individus.
Les Palestiniens se sont toujours sentis discriminés et la situation des syriens dans l’urgence de la guerre n’est pas simple. Les conséquences de ces freins sévères au développement économique et sociales sont terribles : le taux de chômage avoisine les 30% de la population active. Quant à la  dette publique, elle a certes diminué  depuis des années, passant de 85% du PIB en 2004 à un peu moins de 60% en 2011. Malheureusement, elle reste très lourde (2 milliards d’euros) et a des conséquences directes sur la politique économique et sociale du pays.
Les manifestations qui ont suivi les évènements en Tunisie et en Libye ont pourtant bien démarré dès janvier 2011 et se sont égrenées régulièrement depuis. Le « mouvement des jeunes du 24 mars », proche des Frères musulmans, qui se créé deux mois plus tard fait pression dans la rue et demande davantage de réformes que ce que concède Abdallah 2 ; pour la première fois, les attaques ne se sont pas porté sur le gouvernement et sur le Roi, mais sur le train de vie de sa femme Rania qui fait scandale. Tout cela pendant que les Jordaniens protestent vigoureusement contre la hausse des denrées de première nécessité et de l’énergie. Un moyen détourné pour viser directement cette fois l’ensemble de l’exécutif et titiller le fonctionnement de la Monarchie.  Les 36 chefs des tribus bédouines, traditionnellement du côté du Roi,  lancèrent pour la première fois un appel au Palais en demandant au Roi de bien vouloir accélérer les réformes en matière économique et sociale. En mars et avril 2011, les manifestations s’accélérèrent et les confrontations anti et pro-régime avec la police se multiplièrent. Après la répression de la grande manifestation du 25 mars 2011 à Amman, puis celle de Zarka au nord opposant des pro-régimes aux islamistes, le mouvement ne s’est pas affaibli pour autant et a eu par la suite raison de deux nouveaux premiers ministres. Depuis lors, les manifestations se sont calmé dans le pays jusqu’en avril 2012. C’est le moment où arrive Fayez Tarawneh, un nouveau nouveau premier ministre qui se penche alors sur une nouvelle loi électorale.
Finalement votée par le Parlement début juillet, la loi devrait desservir l’opposition lors de prochaines élections en rejetant la proportionnelle et le souhait de voir 50% des sièges réservés aux partis politiques. Le maintien du vote tribal favorable au régime et au clientélisme tout comme le manque de soutien clair à la visibilité des partis politiques au sein du Parlement ont provoqué l’ire des opposants à commencer par les Frères musulmans. 1500 protestataires dont de nombreux membres du Front Islamique d’Action, premier parti du pays et aile politique des Frères et qui sait d’emblée qu’il ne pourra obtenir la majorité des sièges, défilèrent le 13 juillet dernier dans les rues d’Amman pour appeler au boycott des prochaines élections législative dont on sait maintenant qu’elles se tiendront le 23 janvier prochain.
Crise économique, crise de la dette, révolte sociale, et impossibilité pour l’opposition d’accéder au pouvoir risquent fort de voir un printemps enfin véritablement survenir début 2013 en Jordanie. Pourtant la réforme de la constitution engagée en avril 2011 a fait de nombreuses avancées : abaissement de l’âge légal pour être candidat, création d’une haute cour constitutionnelle, création d’une commission de supervision du bon fonctionnement des élections. Et ce n’est pas non plus la création d’un Comité National pour le Dialogue qui suffira à apaiser la colère de l’opposition et des Frères musulmans qui n’ont qu’un  objectif : accéder au pouvoir par les urnes si le peuple lui donne raison pourvu que le système électoral le lui permette enfin.
Pour l’instant le Roi n’a pas encore perdu la tête, il la garde bien et fait traîner tant que personne n’a encore ouvertement et violemment condamné la monarchie. Mais pour combien de temps encore ? ll semble bien long et semé d’embûches en Jordanie le chemin pour accéder à une solution du moindre mal pour Abdallah : celle de la monarchie parlementaire. En attendant, il tente de se maintenir à l’international et se ménager une place de médiateur régional de par ses relations avec Israël et les pays arabes. Tout cela avec le soutien des Européens et des Américains. Et cela commence stratégiquement par un soutien aux Palestiniens, que ceux de l’intérieur apprécieront : visite à Ramallah et rencontre avec Mahmoud Abbas le 6 décembre dernier et engagement pour accueillir de nouvelles relances des négociations entre les deux protagonistes en Jordanie en février prochain. Ce n’était que la troisième visite en Cisjordanie d’un roi depuis 1967 et la perte de ce territoire par Amman. Cela pourrait-il le réconcilier avec au moins la moitié de son peuple ? Tous se souviennent de « septembre noir » en 1970.

Sébastien Boussois

paru dans Témoignage Chrétien le 28 novembre 2012

Palestine à l'ONU : les enjeux et les hésitations d'un vote

Par Benjamin Seze

Mahmoud Abbas à l'ONU.
 Copyright : AFP
 
Avec 138 voix pour, sur 193, l'Assemblée générale de l'ONU a accordé, jeudi soir, le statut d'État observateur non membre à la Palestine. Les Palestiniens ont pu notamment compter sur le soutien (tardif ?) de la France. Comment vont réagir Israël et les États-Unis ? ( Article Actualisé )
Les estimations variaient de 132 votes « pour » – nombres de pays qui ont déjà reconnu l’État palestinien de manière bilatérale – à 110, ce qui correspond à peu de choses près à ceux qui ont voté pour l’adhésion des Palestiniens à l’Unesco, fin octobre 2011.

C'est finalement avec 138 voix favorables (contre 9 défavorables et 41 abstentions) que l'Assemblée générale des Nations-unies a accordé le statut d'État observateur non membre à la Palestine. La deuxième tentative du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, auprès de l’ONU (1) a donc été la bonne.

« manque de vision politique »

Le soutien de la France - annoncé par le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, mardi 27 novembre devant l'Assemblée nationale - aura été le fruit de longues tergiversations, à en croire le journal Le Monde qui le 23 novembre rapportait que le Président français s’orientait vers l’abstention, au grand dam des diplomates du Quai d’Orsay.

Officiellement, la France attendait de voir le contenu de la résolution afin de peser le pour et le contre, craignant les mesures de rétorsion qui pourraient être  prises de la part d’Israël et des État-Unis et un effet contre-productif pour les négociations. « Ces hésitations de l’Élysée traduisent surtout un manque de vision et de volonté politique », estime Jean-Paul Chagnollaud, professeur de sciences politiques à l'université de Cergy-Pontoise, et spécialiste de la question palestinienne.

Paris a voulu entraîner les capitales européennes. La majorité d'entre elles semblent avoir opté pour l'abstention, à l'image de l’Allemagne, de la République Tchèque et des Pays-Bas. Les Britanniques devaient logiquement ne pas voter pour, « mais il se dit que David Cameron pourrait finalement être favorable », confiait un observateur, la veille. Quelques heures avant le vote, certains pays hésitaient encore.

Cour pénale internationale

Israël et les États-Unis, eux, se sont toujours opposés fermement à cette démarche. Israël y voit un acte unilatéral des Palestiniens qui remet complètement en cause les négociations, porte atteinte à la paix et à la création des deux États.

« Le gouvernement israélien actuel ne veut surtout pas qu’on puisse considérer la Palestine comme un État au niveau du droit international, car cela aurait des implications juridiques et politiques qui le mettraient en difficulté », constate Jean-Paul Chagnollaud.

« La Palestine reconnue, on sort de la relation asymétrique actuelle : un État face à un non-État. Du point de vue du droit international, cela change beaucoup de choses, tout comme en termes de pouvoir pour les Palestiniens », analyse Sébastien Boussois, chercheur associé à l’université libre de Bruxelles (ULB) et président du Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO).

Cette reconnaissance par l’AGNU – « forte symboliquement » - devrait appuyer les Palestiniens dans leurs revendications politiques et faciliter leur entrée dans les autres organisations internationales, dont une que redoutent particulièrement les Israéliens : la Cour pénale internationale. « On peut effectivement imaginer, même si rien n’est sûr, que les Palestiniens décident de poursuivre un certain nombre de personnes par rapport à des actes qu’ils auraient pu commettre, condamnables en droit pénal international. Notamment en 2009, pendant l’opération Plomb durci », soumet Jean-Paul Chagnollaud. Certaines chancelleries européennes  ont demandé aux Palestiniens de renoncer à saisir la CPI, en échange de leur soutien.

une question de politique intérieure

L’opposition virulente dont fait preuve Washington, elle, est surprenante sans l’être. Les Américains, ont toujours soutenu Israël, ce sont eux qui ont opposé leur veto à la demande de reconnaissance des Palestiniens au Conseil de sécurité de l’ONU en septembre 2011, et le vote favorable à l’adhésion palestinienne à l’Unesco avait déclenché leur courroux. Néanmoins, au vu du discours prononcé par Barack Obama au Caire, en 2009, et de la marge de manoeuvre qu’il était censé acquérir lors de son deuxième mandat, on aurait pu espérer, selon certains observateurs dont Sébastien Boussois, une position américaine moins tranchée sur la question. Pour le chercheur, « cette position américaine pose la question du rapport des États-Unis au reste du monde. Quel est l'intérêt pour eux de se mettre à dos une majorité du Monde arabe en ne soutenant pas la candidature palestinienne ? » « Cette opposition frontale n’est pas dans leur intérêt, le rejoint Jean-Paul Chagnollaud. Elle va les faire reculer un peu plus au Proche Orient. »

Pour les Américains, la reconnaissance de l’État palestinien doit être le fruit des négociations avec Israël, point barre. Mais derrière cette question de procédure, « se cache une raison bien plus politique. Le lien indéfectible des États-Unis, et particulièrement du Congrès, avec Israël », selon Philip Golub, spécialiste de la politique étrangère américaine. « La question israélo-palestinienne est l’une des rares problématiques internationales à être devenue une question de politique intérieure », rappelle-t-il. En effet, la loi américaine prévoit explicitement de couper les fonds à toute agence de l'ONU qui accepterait d'accueillir l'Autorité palestinienne en qualité d'État membre à part entière.

Des mesures de rétorsion ?

Comment vont réagir Israël et les États-Unis à l'obtention par la Palestine du statut d'État non membre aux Nations-unies ? Ces derniers mois, les dirigeants israéliens ont multiplié les pressions, laissant planer le spectre de mesures de rétorsion, comme le gel du reversement à l’Autorité palestinienne des taxes prélevées sur le commerce extérieur palestinien - comme cela s'est déjà fait par le passé - une relance spectaculaire de la colonisation, voire l'annexion de blocs de colonies. Mi-novembre, l'AFP avait révélé l'existence d'une note du ministère israélien des Affaires étrangères proposant de « renverser le régime de Mahmoud Abbas » en cas de succès de la demande palestinienne auprès de l'ONU.

Pour Sébastien Boussois, en menaçant d'asphyxier ou de renverser l'Autorité palestinienne, Israël joue un jeu dangereux. À force de décrédibiliser les modérés qui ont choisi de jouer la carte du droit et des institutions internationales, au lieu de la lutte armée, le pouvoir israélien pourrait  finir, selon lui, par devoir négocier avec le Hamas. « C'est ce qu'il s'est passé lors des élections législatives palestiniennes de 2006. »

« Israël serait bien embêté si l'Autorité palestinienne décidait de lui remettre les clés - comme elle a déjà menacé de le faire -, en disant : " En tant que puissance occupante, assumez le coût de l'occupation " », confie une source diplomatique.

Tel Aviv aurait finalement décidé de ne pas adopter de sanctions immédiates contre l'Autorité palestinienne, selon le journal Le Monde qui rapporte, dans son édition du 28 novembre, les propos d'Yigal Palmor, porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères : « Nous n'aurons pas de réponse automatique après ce vote ; nous réagirons au coup par coup, avec une réponse très ferme si les Palestiniens en font un cheval de bataille contre Israël, mais sans punitions immédiates. »

Les États-Unis, eux, n'ont rien annoncé. Suite à l’admission des Palestiniens à l’Unesco, fin octobre 2011, ils avaient décidé de suspendre leur versement à l'institution internationale dont ils étaient le principal financeur.


(1) Fin septembre 2011, Mahmoud Abbas avait fait une demande de reconnaissance  de la Palestine comme État membre des Nations-Unies, auprès du Conseil de sécurité.

dimanche 9 décembre 2012

VIENT DE PARAITRE et déja disponible en livre numérique


SAUVER LA MER MORTE
Téléchargez le livre :  Sauver la mer Morte

Sauver la mer Morte


Sébastien Boussois 

Editeur : Armand Colin 

Format : ePub
Compatible Numilog eBook Reader pour iPad – Android

Lire un extrait        

15,99 €
RÉSUMÉ DU LIVRE - MOT DE L'AUTEUR - MOT DE L'ÉDITEUR
Sous l’effet de l’explosion démographique et du réchauffement climatique, l’eau est devenue l’objet de toutes les convoitises. Dans l’aride Proche-Orient, les rapports entre les pays qui possèdent les sources d’eau, ceux qui en prennent le contrôle et ceux qui subissent sont complexes et tendus.

Autour de cette nouvelle perception des enjeux hydrauliques et politiques, le sauvetage de la mer Morte, le plus grand lac salé du monde, se révèle un cas pratique original. Carrefour des représentations historiques, mythologiques, religieuses, et géopolitiques, l’environnement de la mer Morte est désormais en grand danger : le détournement du Jourdain, l’industrie à outrance, et l’inadaptation des cultures au milieu désertique ont profondément fragilisé cet écosystème unique. Un projet pharaonique est présenté comme la solution à cette désintégration prévisible mais aussi à la raréfaction de l’eau dans la région : le canal mer Rouge mer Morte, porté par Israël, la Jordanie et, en partie, les Territoires palestiniens.

Fondé sur un important travail de terrain, cet ouvrage offre une toute nouvelle lecture des relations israélo-jordaniennes et israélo-palestiniennes. Et si le sauvetage de la mer Morte se révélait être, au nom d’un intérêt supérieur, un premier pas vers la résolution du conflit israélo-arabe ?

Sébastien BOUSSOIS est docteur en sciences politiques, spécialiste de la question israélo-palestinienne et enseignant en relations internationales. Collaborateur scientifique du REPI (Université Libre de Bruxelles) et du Centre Jacques Berque (Rabat), il est par ailleurs fondateur et président du Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO).

Préface de Henry Laurens

Paru sur le site du Monde (8 juin 2012)


Tel Aviv, la capitale homosexuelle du Moyen-Orient

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  • A drag queen singer in heavy makeup performs in front of tens of thousands of participants, during the opening of the annual Gay Pride parade in the Mediterranean city of Tel Aviv on June 8, 2012. AFP PHOTO/JACK GUEZ
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Crédits : AFP/JACK GUEZ

Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont défilé, vendredi 8 juin, dans les rues de Tel Aviv pour participer à la 14e Gay Pride organisée dans cette ville balnéaire israélienne. Après une semaine dédiée à la "culture gay", rythmée notamment par le concert de Madonna - lors duquel elle a par ailleurs représenté Marine Le Pen avec une croix gammée - les festivités continuent : parades, danseurs et drag queens ont succédé aux discours de différentes personnalités politiques, telles que Dan Shapiro, l'ambassadeur américain en IsraëlRon Huldai, le maire de Tel Aviv, mais aussi Sheli Yacimovich, leader du parti Labor, ou Nitzan Horowitz (Meretz), qui a déjà révélé publiquement son homosexualité.

Depuis une dizaine d'années, Tel Aviv s'est construite comme une ville au statut unique au sein d'Israël, une sorte de capitale homosexuelle très influencée par la culture occidentale, avec ses boîtes de nuit, ses bars "gay-friendly" et sa vie associative gay très développée. Une ville très tendance qui rappelle l'Europe, avec le soleil en plus, et élue meilleure destination touristique de 2011 par le site américain GayCities.com (largement devant New York et Toronto). "Tel Aviv est une exception dans la région, par rapport à ses voisins arabes, mais aussi au sein d'Israël, explique Sébastien Boussois, spécialiste de la question israélo-palestinienne et collaborateur à l'Université libre de Bruxelles. Elle s'est construite comme l'antithèse de Jérusalem, située à pourtant quelque 45-50 km seulement, où les juifs orthodoxes empêchent la tenue d'une Gay Pride depuis de nombreuses années."
Le surnom de la ville, "La Bulle", n'est d'ailleurs pas anodin. Cette expression a été créée par la droite israélienne pour pointer du doigt son évolution différenciée par rapport au reste du pays. Une expression négative pour dénoncer son autarcie et la corruption morale d'un mode de vie à l'occidentale qu'ils rejettent. Mais ce surnom a très vite été repris par la communauté homosexuelle, à l'exemple du titredu film réalisé en 2002 par le réalisateur israélien Eytan FoxThe Bubble, qui raconte l'histoire d'un amour impossible entre un Israélien et un Palestinien à Tel Aviv.

DANS L'ARMÉE, MIEUX VAUT UN GAY ASSUMÉ
Si le gouvernement israélien n'a décriminalisé l'homosexualité qu'en 1988, six ans après la France, les homosexuels israéliens ont acquis de nombreux droits en très peu d'années. En plus de la reconnaissance des mariages homosexuels contractés en dehors du pays et de la légalisation des adoptions par des couples de même sexe, il existe de nombreux autres exemples de lois destinées à faireavancer les droits des homosexuels, comme l'adoption d'une politique anti-discriminatoire au sein de l'armée israélienne dès 1993.
A la même époque, les Etats Unis mettaient en place la loi "Don't ask, don't tell" ["Ne demandez pas, n'en parlez pas"], qui interdisait d'évoquer l'orientation sexuelle des recrues militaires, et qui a été annulée il y a seulement un an. Au contraire, depuis dix ans, l'armée israélienne a vécu "un véritable revirement : la franchise quant à l'orientation sexuelle est désormais encouragée par l'état-major, pour qui un gay assumé met moins son unité en danger"comme l'explique ce reportage du magazine Têtu réalisé en avril 2012.
Pour Sébastien Boussois, cette libéralisation des mœurs s'explique par le fait qu'Israël a toujours été "une terre de passage, un refuge avec une très grande influence extérieure et une importante connexion avec l'Europe, qui a toujours accueilli une grande diversité de nationalités et d'identités". Mais il s'agit de bien différencier les pratiques propres au "Milieu", c'est-à-dire la communauté homosexuelle très libérée, qui se revendique et s'affiche à Tel Aviv. "Le 'Milieu' ne représente qu'environ 10 % des homosexuels. Seul ce qui est assumé est visible", nuance Sébastien Boussois. La grande majorité des homosexuels subissent une forte pression sociale. "C'est facile d'assumer son homosexualité quand on est issu d'un milieu progressiste de juifs ashkénazes, mais c'est plus difficile pour les séfarades de Jérusalem", rappelle le chercheur.

UNE "GÉNÉRATION DU MUR" GAY-FRIENDLY
Cette problématique a récemment été illustrée dans le film de Haim Tabakmansorti en 2009, Eyes Wide Open [Tu n'aimeras point, en français], dans lequel, pour reprendre les mots de Jean-Luc Douin"un homme marié et père de quatre enfants tombe amoureux d'un jeune et bel étudiant. L'aîné est boucher, l'autre devient son apprenti. Ils sont religieux l'un et l'autre, et les collègues de synagogue menacent de faire savoir à tout le quartier que la viande de ces gars-là n'est pas casher".

Dans une tribune publiée jeudi sur le site du quotidien israélien Haaretz, le chanteur de hip-hop Y-Love, converti au judaïsme ultra-orthodoxe en 2000, raconte la manière dont il a vécu la découverte de son homosexualité, secrètement, et acceptant les rendez-vous et vacances avec des femmes organisés par la communauté. Mais depuis son "coming-out", il y a quelques semaines, il a été étonné par l'ouverture avec laquelle il a été accueilli par son public, gagnant trois fans homosexuels à chaque fois qu'il en perdait un désapprouvant son orientation sexuelle.
Il dessine également les contours d'une "génération du Mur" en Israël, comparable à celle des pionniers homosexuels de New York en 1969. "Pour la première fois, même des adolescents orthodoxes ont accès à des refuges soutenant les LGBT[lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres], à des groupes de soutien et à des alliés. Et les voix anti-gay sont en train d'être marginalisées par une culture qui n'est plus nourrie par la bigoterie", écrit-il.
La question est de savoir si le virement religieux qu'est en train de vivre Israël risque ou non de rogner ces droits acquis au cours des vingt dernières années. Pour Sébastien Boussois, le pays est "en train de vivre une époque transitoire, à un moment où Benyamin Netanyahou ne peut se séparer des religieux pour dirigerle pays, mais malgré les tensions sociales des derniers mois, les droits des homosexuels ne devraient pas être remis en cause".

samedi 8 décembre 2012

Paru dans Zayman (décembre 2012)


La Palestine à l’ONU : qu’est-ce qui va changer ?

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La reconnaissance officielle par l’ONU du statut d’état observateur non-membre de la Palestine, le 29 novembre, constitue une avancée légale importante pour les Palestiniens. Mais face à la détermination israélienne de poursuivre la colonisation, seul un nouveau rapport de forces politique, local et régional, pourra infléchir la fuite en avant de Tel Aviv.

Une annonce historique. Le vote, à la majorité des voix, du statut d’état observateur non-membre pour la Palestine à l’Assemblée générale de l’ONU le jeudi 29 novembre constitue une étape importante pour le peuple palestinien et ses leaders. Après l’adhésion de la Palestine à l’Unesco, le 31 octobre 2011, les Palestiniens semblent donc avancer inexorablement vers une reconnaissance internationale plus grande de leur existence politique. Pourtant, loin des décors officiels de la diplomatie et comme indifférente aux décrets des Nations Unies, la colonisation israélienne se poursuit en Palestine. Que peut changer pour les Palestiniens, dans ces conditions, l’obtention formelle d’un statut d’Etat face à la politique dure du Premier ministre israélien Netanyahu ?

De nouvelles armes institutionnelles pour les Palestiniens
Beaucoup de choses pour le docteur en science politique et spécialiste de la question israélo-palestinienne, Sébastien Boussois, auteur de Sauver la mer Morte : un enjeu pour la paix au Proche-Orient (Armand Colin). «La Palestine n’est plus un territoire occupé mais un Etat occupé, ce qui change des données dans les rapports entre Israéliens et Palestiniens. Cela va probablement pousser les Israéliens à relancer une partie des négociations qu’ils enterrent depuis dix ans» explique M. Boussois. Le chercheur ajoute que «cela permet à la Palestine de pouvoir négocier de grands traités, de rentrer dans des organisations comme l’OMS et donc de ré-émerger». Autrement dit, devenir un Etat officiel devrait offrir aux Palestiniens de nouveaux leviers juridiques, économiques et institutionnels susceptibles de renforcer leur position à la table des négociations. Parmi ces nouveaux atouts, l’arme suprême des dirigeants palestiniens sera sans aucun doute la saisine de la Cour pénale internationale (CPI). «Ils auront cette possibilité s’ils adhèrent au statut de Rome et rejoignent la CPI», confirme Jean-Paul Roche, membre de l’association France Palestine solidarité. «Des individus coupables de crimes de guerre commis sur le territoire palestinien pourraient effectivement être déférés devant la CPI», ajoute-t-il.
La solution passera par le politique
Mais ces nouvelles dispositions suffiront-elles à infléchir sérieusement l’unilatéralisme israélien ? Pas si sûr. D’après Sébastien Boussois, il manquerait aux Palestiniens une manière de contraindre légalement l’Etat d’Israël à respecter ses engagements internationaux sur des sujets comme «la relance de la colonisation sur le terrain», à l’image de la mesure du 30 novembre décidée par Netanyahou, «annonçant 3.000 nouveaux logements pour rattacher Male Adoumim à Jérusalem-est». Cette politique du fait accompli illustre, selon lui, cette volonté de faire disparaître matériellement l’Etat palestinien. D’autres font valoir que la solution sera in fine politique et non juridique, à commencer par le rétablissement de l’unité interpalestinienne entre le Fatah et le Hamas. Jean-Paul Roche en est convaincu. S’il constate sur ce sujet, «des signes d’espoir», il reconnaît qu’il faudra aller plus loin car «si la Palestine reste divisée en deux entités, c’est un cas de faiblesse extrême». L’émergence de nouveaux acteurs politiques de poids dans la région, comme la Turquie, le Qatar et surtout l’Egypte, pourrait aussi changer la donne palestinienne. «L’Egypte est le seul pays à bien s’entendre avec les Etats-Unis et à être dans une relation de paix, économique et politique, majeure avec Israël depuis le traité de paix de Camp David en 1978. Il est le seul également à pouvoir relâcher le blocus israélien sur Gaza», déclare M. Buisson.

Quid des réfugiés palestiniens ?
Mais sur le terrain, les militants de la cause palestinienne restent plutôt pessimistes et ne se font pas d’illusions. «Cela ne changera rien. On passera juste de l’Autorité palestinienne à l’Etat palestinien. Il y a même le risque qu’on se satisfasse de cet Etat et qu’on en oublie les millions de Palestiniens réfugiés» affirme ainsi Taymour Ahmad, responsable des relations externes à la GUPS (Union générale des étudiants de Palestine) pour Paris, qui concède néanmoins qu’«un petit pas en avant diplomatique» a bien été fait.
Paris