Palestine à l'ONU : les enjeux et les hésitations d'un vote
Par Benjamin Seze
Les estimations variaient de 132 votes « pour » – nombres de pays qui ont déjà reconnu l’État palestinien de manière bilatérale – à 110, ce qui correspond à peu de choses près à ceux qui ont voté pour l’adhésion des Palestiniens à l’Unesco, fin octobre 2011.
C'est finalement avec 138 voix favorables (contre 9 défavorables et 41 abstentions) que l'Assemblée générale des Nations-unies a accordé le statut d'État observateur non membre à la Palestine. La deuxième tentative du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, auprès de l’ONU (1) a donc été la bonne.
« manque de vision politique »
Le soutien de la France - annoncé par le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, mardi 27 novembre devant l'Assemblée nationale - aura été le fruit de longues tergiversations, à en croire le journal Le Monde qui le 23 novembre rapportait que le Président français s’orientait vers l’abstention, au grand dam des diplomates du Quai d’Orsay.
Officiellement, la France attendait de voir le contenu de la résolution afin de peser le pour et le contre, craignant les mesures de rétorsion qui pourraient être prises de la part d’Israël et des État-Unis et un effet contre-productif pour les négociations. « Ces hésitations de l’Élysée traduisent surtout un manque de vision et de volonté politique », estime Jean-Paul Chagnollaud, professeur de sciences politiques à l'université de Cergy-Pontoise, et spécialiste de la question palestinienne.
Paris a voulu entraîner les capitales européennes. La majorité d'entre elles semblent avoir opté pour l'abstention, à l'image de l’Allemagne, de la République Tchèque et des Pays-Bas. Les Britanniques devaient logiquement ne pas voter pour, « mais il se dit que David Cameron pourrait finalement être favorable », confiait un observateur, la veille. Quelques heures avant le vote, certains pays hésitaient encore.
Cour pénale internationale
Israël et les États-Unis, eux, se sont toujours opposés fermement à cette démarche. Israël y voit un acte unilatéral des Palestiniens qui remet complètement en cause les négociations, porte atteinte à la paix et à la création des deux États.
« Le gouvernement israélien actuel ne veut surtout pas qu’on puisse considérer la Palestine comme un État au niveau du droit international, car cela aurait des implications juridiques et politiques qui le mettraient en difficulté », constate Jean-Paul Chagnollaud.
« La Palestine reconnue, on sort de la relation asymétrique actuelle : un État face à un non-État. Du point de vue du droit international, cela change beaucoup de choses, tout comme en termes de pouvoir pour les Palestiniens », analyse Sébastien Boussois, chercheur associé à l’université libre de Bruxelles (ULB) et président du Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO).
Cette reconnaissance par l’AGNU – « forte symboliquement » - devrait appuyer les Palestiniens dans leurs revendications politiques et faciliter leur entrée dans les autres organisations internationales, dont une que redoutent particulièrement les Israéliens : la Cour pénale internationale. « On peut effectivement imaginer, même si rien n’est sûr, que les Palestiniens décident de poursuivre un certain nombre de personnes par rapport à des actes qu’ils auraient pu commettre, condamnables en droit pénal international. Notamment en 2009, pendant l’opération Plomb durci », soumet Jean-Paul Chagnollaud. Certaines chancelleries européennes ont demandé aux Palestiniens de renoncer à saisir la CPI, en échange de leur soutien.
une question de politique intérieure
L’opposition virulente dont fait preuve Washington, elle, est surprenante sans l’être. Les Américains, ont toujours soutenu Israël, ce sont eux qui ont opposé leur veto à la demande de reconnaissance des Palestiniens au Conseil de sécurité de l’ONU en septembre 2011, et le vote favorable à l’adhésion palestinienne à l’Unesco avait déclenché leur courroux. Néanmoins, au vu du discours prononcé par Barack Obama au Caire, en 2009, et de la marge de manoeuvre qu’il était censé acquérir lors de son deuxième mandat, on aurait pu espérer, selon certains observateurs dont Sébastien Boussois, une position américaine moins tranchée sur la question. Pour le chercheur, « cette position américaine pose la question du rapport des États-Unis au reste du monde. Quel est l'intérêt pour eux de se mettre à dos une majorité du Monde arabe en ne soutenant pas la candidature palestinienne ? » « Cette opposition frontale n’est pas dans leur intérêt, le rejoint Jean-Paul Chagnollaud. Elle va les faire reculer un peu plus au Proche Orient. »
Pour les Américains, la reconnaissance de l’État palestinien doit être le fruit des négociations avec Israël, point barre. Mais derrière cette question de procédure, « se cache une raison bien plus politique. Le lien indéfectible des États-Unis, et particulièrement du Congrès, avec Israël », selon Philip Golub, spécialiste de la politique étrangère américaine. « La question israélo-palestinienne est l’une des rares problématiques internationales à être devenue une question de politique intérieure », rappelle-t-il. En effet, la loi américaine prévoit explicitement de couper les fonds à toute agence de l'ONU qui accepterait d'accueillir l'Autorité palestinienne en qualité d'État membre à part entière.
Des mesures de rétorsion ?
Comment vont réagir Israël et les États-Unis à l'obtention par la Palestine du statut d'État non membre aux Nations-unies ? Ces derniers mois, les dirigeants israéliens ont multiplié les pressions, laissant planer le spectre de mesures de rétorsion, comme le gel du reversement à l’Autorité palestinienne des taxes prélevées sur le commerce extérieur palestinien - comme cela s'est déjà fait par le passé - une relance spectaculaire de la colonisation, voire l'annexion de blocs de colonies. Mi-novembre, l'AFP avait révélé l'existence d'une note du ministère israélien des Affaires étrangères proposant de « renverser le régime de Mahmoud Abbas » en cas de succès de la demande palestinienne auprès de l'ONU.
Pour Sébastien Boussois, en menaçant d'asphyxier ou de renverser l'Autorité palestinienne, Israël joue un jeu dangereux. À force de décrédibiliser les modérés qui ont choisi de jouer la carte du droit et des institutions internationales, au lieu de la lutte armée, le pouvoir israélien pourrait finir, selon lui, par devoir négocier avec le Hamas. « C'est ce qu'il s'est passé lors des élections législatives palestiniennes de 2006. »
« Israël serait bien embêté si l'Autorité palestinienne décidait de lui remettre les clés - comme elle a déjà menacé de le faire -, en disant : " En tant que puissance occupante, assumez le coût de l'occupation " », confie une source diplomatique.
Tel Aviv aurait finalement décidé de ne pas adopter de sanctions immédiates contre l'Autorité palestinienne, selon le journal Le Monde qui rapporte, dans son édition du 28 novembre, les propos d'Yigal Palmor, porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères : « Nous n'aurons pas de réponse automatique après ce vote ; nous réagirons au coup par coup, avec une réponse très ferme si les Palestiniens en font un cheval de bataille contre Israël, mais sans punitions immédiates. »
Les États-Unis, eux, n'ont rien annoncé. Suite à l’admission des Palestiniens à l’Unesco, fin octobre 2011, ils avaient décidé de suspendre leur versement à l'institution internationale dont ils étaient le principal financeur.
(1) Fin septembre 2011, Mahmoud Abbas avait fait une demande de reconnaissance de la Palestine comme État membre des Nations-Unies, auprès du Conseil de sécurité.
Par Benjamin Seze
Avec 138 voix pour, sur 193, l'Assemblée générale de l'ONU a accordé, jeudi soir, le statut d'État observateur non membre à la Palestine. Les Palestiniens ont pu notamment compter sur le soutien (tardif ?) de la France. Comment vont réagir Israël et les États-Unis ? ( Article Actualisé )
C'est finalement avec 138 voix favorables (contre 9 défavorables et 41 abstentions) que l'Assemblée générale des Nations-unies a accordé le statut d'État observateur non membre à la Palestine. La deuxième tentative du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, auprès de l’ONU (1) a donc été la bonne.
« manque de vision politique »
Le soutien de la France - annoncé par le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, mardi 27 novembre devant l'Assemblée nationale - aura été le fruit de longues tergiversations, à en croire le journal Le Monde qui le 23 novembre rapportait que le Président français s’orientait vers l’abstention, au grand dam des diplomates du Quai d’Orsay.
Officiellement, la France attendait de voir le contenu de la résolution afin de peser le pour et le contre, craignant les mesures de rétorsion qui pourraient être prises de la part d’Israël et des État-Unis et un effet contre-productif pour les négociations. « Ces hésitations de l’Élysée traduisent surtout un manque de vision et de volonté politique », estime Jean-Paul Chagnollaud, professeur de sciences politiques à l'université de Cergy-Pontoise, et spécialiste de la question palestinienne.
Paris a voulu entraîner les capitales européennes. La majorité d'entre elles semblent avoir opté pour l'abstention, à l'image de l’Allemagne, de la République Tchèque et des Pays-Bas. Les Britanniques devaient logiquement ne pas voter pour, « mais il se dit que David Cameron pourrait finalement être favorable », confiait un observateur, la veille. Quelques heures avant le vote, certains pays hésitaient encore.
Cour pénale internationale
Israël et les États-Unis, eux, se sont toujours opposés fermement à cette démarche. Israël y voit un acte unilatéral des Palestiniens qui remet complètement en cause les négociations, porte atteinte à la paix et à la création des deux États.
« Le gouvernement israélien actuel ne veut surtout pas qu’on puisse considérer la Palestine comme un État au niveau du droit international, car cela aurait des implications juridiques et politiques qui le mettraient en difficulté », constate Jean-Paul Chagnollaud.
« La Palestine reconnue, on sort de la relation asymétrique actuelle : un État face à un non-État. Du point de vue du droit international, cela change beaucoup de choses, tout comme en termes de pouvoir pour les Palestiniens », analyse Sébastien Boussois, chercheur associé à l’université libre de Bruxelles (ULB) et président du Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO).
Cette reconnaissance par l’AGNU – « forte symboliquement » - devrait appuyer les Palestiniens dans leurs revendications politiques et faciliter leur entrée dans les autres organisations internationales, dont une que redoutent particulièrement les Israéliens : la Cour pénale internationale. « On peut effectivement imaginer, même si rien n’est sûr, que les Palestiniens décident de poursuivre un certain nombre de personnes par rapport à des actes qu’ils auraient pu commettre, condamnables en droit pénal international. Notamment en 2009, pendant l’opération Plomb durci », soumet Jean-Paul Chagnollaud. Certaines chancelleries européennes ont demandé aux Palestiniens de renoncer à saisir la CPI, en échange de leur soutien.
une question de politique intérieure
L’opposition virulente dont fait preuve Washington, elle, est surprenante sans l’être. Les Américains, ont toujours soutenu Israël, ce sont eux qui ont opposé leur veto à la demande de reconnaissance des Palestiniens au Conseil de sécurité de l’ONU en septembre 2011, et le vote favorable à l’adhésion palestinienne à l’Unesco avait déclenché leur courroux. Néanmoins, au vu du discours prononcé par Barack Obama au Caire, en 2009, et de la marge de manoeuvre qu’il était censé acquérir lors de son deuxième mandat, on aurait pu espérer, selon certains observateurs dont Sébastien Boussois, une position américaine moins tranchée sur la question. Pour le chercheur, « cette position américaine pose la question du rapport des États-Unis au reste du monde. Quel est l'intérêt pour eux de se mettre à dos une majorité du Monde arabe en ne soutenant pas la candidature palestinienne ? » « Cette opposition frontale n’est pas dans leur intérêt, le rejoint Jean-Paul Chagnollaud. Elle va les faire reculer un peu plus au Proche Orient. »
Pour les Américains, la reconnaissance de l’État palestinien doit être le fruit des négociations avec Israël, point barre. Mais derrière cette question de procédure, « se cache une raison bien plus politique. Le lien indéfectible des États-Unis, et particulièrement du Congrès, avec Israël », selon Philip Golub, spécialiste de la politique étrangère américaine. « La question israélo-palestinienne est l’une des rares problématiques internationales à être devenue une question de politique intérieure », rappelle-t-il. En effet, la loi américaine prévoit explicitement de couper les fonds à toute agence de l'ONU qui accepterait d'accueillir l'Autorité palestinienne en qualité d'État membre à part entière.
Des mesures de rétorsion ?
Comment vont réagir Israël et les États-Unis à l'obtention par la Palestine du statut d'État non membre aux Nations-unies ? Ces derniers mois, les dirigeants israéliens ont multiplié les pressions, laissant planer le spectre de mesures de rétorsion, comme le gel du reversement à l’Autorité palestinienne des taxes prélevées sur le commerce extérieur palestinien - comme cela s'est déjà fait par le passé - une relance spectaculaire de la colonisation, voire l'annexion de blocs de colonies. Mi-novembre, l'AFP avait révélé l'existence d'une note du ministère israélien des Affaires étrangères proposant de « renverser le régime de Mahmoud Abbas » en cas de succès de la demande palestinienne auprès de l'ONU.
Pour Sébastien Boussois, en menaçant d'asphyxier ou de renverser l'Autorité palestinienne, Israël joue un jeu dangereux. À force de décrédibiliser les modérés qui ont choisi de jouer la carte du droit et des institutions internationales, au lieu de la lutte armée, le pouvoir israélien pourrait finir, selon lui, par devoir négocier avec le Hamas. « C'est ce qu'il s'est passé lors des élections législatives palestiniennes de 2006. »
« Israël serait bien embêté si l'Autorité palestinienne décidait de lui remettre les clés - comme elle a déjà menacé de le faire -, en disant : " En tant que puissance occupante, assumez le coût de l'occupation " », confie une source diplomatique.
Tel Aviv aurait finalement décidé de ne pas adopter de sanctions immédiates contre l'Autorité palestinienne, selon le journal Le Monde qui rapporte, dans son édition du 28 novembre, les propos d'Yigal Palmor, porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères : « Nous n'aurons pas de réponse automatique après ce vote ; nous réagirons au coup par coup, avec une réponse très ferme si les Palestiniens en font un cheval de bataille contre Israël, mais sans punitions immédiates. »
Les États-Unis, eux, n'ont rien annoncé. Suite à l’admission des Palestiniens à l’Unesco, fin octobre 2011, ils avaient décidé de suspendre leur versement à l'institution internationale dont ils étaient le principal financeur.
(1) Fin septembre 2011, Mahmoud Abbas avait fait une demande de reconnaissance de la Palestine comme État membre des Nations-Unies, auprès du Conseil de sécurité.

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