samedi 24 novembre 2012


Faute de les avoir suffisamment compris, Israël contraint de subir les conséquences des "printemps arabes"

Le cessez-le-feu entre Israël et le Hamas à Gaza entré en vigueur mercredi soir après une semaine d'hostilités meurtrières a été respecté jeudi. Les "printemps arabes" ont bouleversé la géopolitique de la région, et l’État hébreu doit s'adapter.

Moyen-Orient

Publié le 23 novembre 2012
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Il est nécessaire que l'Etat hébreu revoie sa politique globale régionale.
Il est nécessaire que l'Etat hébreu revoie sa politique globale régionale. Crédit Reuters
Sébastien Boussois : La transition démocratique qui se fait dans la région après les printemps arabes ne se fait pas du tout en faveur d'Israël, et c'est un paradoxe qui pose un vrai problème au gouvernement de droite et d'extrême-droite au pouvoir dans le pays.
Il est nécessaire que l'Etat hébreu revoie sa politique globale régionale. Depuis 1948, une série de guerres, de conflits, de complications politiques empêche Israël d'avoir des relations normales et normalisées avec un certain nombre de ses voisins. Mis à part la Jordanie et  l'Egypte  avec qui elle a signé des accords de paix, c'est compliqué avec les autres pays.
L'Egypte est le grand gagnant de l'accord trouvé sur la trêve mercredi 21 novembre car le pays part de très loin dans la perception qu'on pouvait se faire du nouveau régime après le printemps arabe, notamment sur les islamistes, l'image même du président Mohamed Morsi, et la fin de Moubarak. Israël avait un intérêt énorme dans la stabilité qu'elle entretenait dans ses relations avec l'Egypte de Moubarak et la Syrie de Bachar al-Assad.
Le rapprochement du Hamas avec l'Egypte est aussi un élément qu'il faut noter. Jusqu'à l'année dernière, le mouvement était majoritairement soutenu par l'Iran et la Syrie, qui n'étaient plus des alliés stables, au final. Ce rapprochement permet à l'Egypte de devenir peut-être un grand médiateur régional au détriment de la Turquie, qui a des relations très compliquées avec Israël. On se retrouve avec une Egypte proche du Hamas, mais qui reste quand même en paix avec Israël, et trouve un terrain d'entente avec cette dernière sur le contrôle blocus de Gaza. Ce terrain d'entente permet de relâcher la pression et de faire de Gaza un endroit qui n'est pas complètement fermé  au reste du monde.
L'opération "Pilier de défense", tout comme la guerre en 2008, a été le reflet de l'impossibilité de la politique israélienne de s'adapter à la transformation de la région mais aussi des forces en présence et des conflits. L'accord sur la trêve,  survenu très rapidement, malgré les 163 morts palestiniens et les 6 morts israéliens à déplorer, n'amène en rien une évolution, ni dans les relations immédiates avec les voisins, ni dans la question de la résolution du conflit.

La perspective des élections législatives israéliennes du 22 janvier a-t-elle pu influencer la trêve mercredi 21 novembre ?

Plus les jours avançaient, et plus l'opinion israélienne soutenait une intervention terrestre.  Au début de l'opération "Pilier de défense", seuls 30% des Israéliens soutenaient une intervention terrestre. Hier, ce pourcentage avait doublé.
L'attentat, et les roquettes qui ont touché Tel-Aviv et ses environs provoquent un sentiment de panique compréhensible, et le sentiment d'un environnement dangereux que représentent les pays arabes réfractaires et hostiles à l'encontre des Israéliens. Les services secrets de l'Etat hébreu ont  d'ailleurs mis une semaine à découvrir l'arsenal colossal du Hamas fourni entre autres par l'Iran et la Lybie, ce qui souligne leur mauvais fonctionnement. L'attentat visant un bus dans la capitale Tel-Aviv qui a fait 17 blessés mercredi 21 novembre n'est que le parachèvement du lancement de roquettes vers la ville. C'est la première fois de l'histoire que des roquettes lancées par les factions palestiniennes arrivent jusque dans "l'aire géographique" de Tel-Aviv.  





























Le gouvernement israélien avait lancé l'offensive terrestre de novembre 2012  pour affaiblir ou éliminer le Hamas, mais ce dernier a une base électorale, et le non respect des résultats des élections en 2006 et 2007 a renforcé le pouvoir et la place du mouvement. Suite au dernier conflit , il a gagné dans une position de court-terme qui fait qu'il est toujours au pouvoir à Gaza. Le grand perdant du conflit de la bande de Gaza, c'est Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne. Il est resté invisible cette semaine, et s'est révélé totalement impuissant. Pourtant, les Israéliens n'ont pas compris qu'Abbas était le plus enclin, le plus maniable et le plus ouvert aux négociations. On ne sait qui arrivera derrière.


Quelle peut être la politique de l'Egypte, et des autres pays arabes vis-à-vis d'Israël et des Palestiniens?  

L'Egypte est nostalgique du panarabisme. Depuis l'effondrement de Nasser, elle n'a plus droit au régional. Or, elle est un des plus pays avec la plus grosse démographie dans la région. Elle abrite aussi la Ligue Arabe, dont on n'entend pas tant parler que ça, et qui n'est pas forcément très efficace par ailleurs. Elle reste la puissance majoritairement  capable d'avoir une médiation régionale.
La Turquie, elle, est dans une relation très compliquée avec Israël depuis la seconde Intifada, mais aussi depuis l'affaire de la flottille et la non volonté par Israël de reconnaître ses erreurs sur ce dossier. Il ne faut pas non plus oublier ce qui se passe dans le Golfe persique, et le Qatar par exemple. L'Emir du pays est venu dans la bande de Gaza quelques jours avant l'explosion du conflit . Il y aura une tension entre les pétro-monarchies qui tentent clairement d'avoir l'influence de "soft power", de "hard power" et d'"emporwement" régional, et l'Egypte qui est entre tradition et avenir, et qui tente de revenir en force via son expérience. Il faudra voir ce que donne la diplomatie qatarie, et ce qu'on peut en attendre.


jeudi 22 novembre 2012

Israël et la reconfiguration des alliances, paru sur le site Grotius International

Face à un environnement régional hostile, Israël a noué un certain nombre d’alliances stratégiques avec des pays puissants musulmans non-arabes comme l’Iran dans les années 1970, comme la Turquie, l’Azerbaïdjan ou d’alliances « démographiques » avec l’Ethiopie (immigration des juifs éthiopiens par exemple dès les années 1980).
 
A rebours, il est intéressant de réaliser que l’Iran et la Turquie ont donc été parmi les premiers pays de la région à reconnaître Israël, à effectuer des échanges d’ambassades et à nouer des accords de coopération militaire. Aujourd’hui, ébranlement régional et islamisme montant obligent, Tel Aviv redéfinit ses amitiés électives et construit de nouvelles alliances, notamment avec Athènes pour pallier la dégradation de sa relation avec la Turquie, et Bakou pour pallier à celle avec l’Egypte.
 
  La Turquie, l’ancien allié historique
 
En 1949, la Turquie reconnaissait donc Israël. De là naquit un partenariat privilégié sur la base d’accords stratégiques et militaires. Avec des ennemis communs (Syrie et Iran en tête), un tropisme européen, des forces militaires dominant le Moyen-Orient, une laïcité historique, Israël et la Turquie disposaient de véritables intérêts communs dans la région. Mais l’arrivée de l’AKP[1] au pouvoir en 2002, le parti islamiste modéré, va progressivement transformer la donne, au fur et à mesure que la Turquie va développer une forme de néo-ottomanisme avec volonté de leadership et de médiateur régional.
Mais la seconde Intifada à la même période brisée par Israël, l’affaire de la flottille Navi Marmara affrétée par une ONG turque et arraisonnée par l’armée israélienne en eaux internationales le 30 mai 2010 dans sa route pour briser le blocus de Gaza, va avoir raison de cette bonne entente. Ankara exige des excuses, refusées par le gouvernement israélien, malgré la condamnation internationale et des Nations Unies. Y a-t-il un risque de dégradation à long terme de ces bonnes relations entre ces deux pays ? Pour Yigal Palmor, porte-parole du Ministère des affaires étrangères israélien aucun n’en a l’intérêt : « La Turquie est loin d’être perdue pour Israël, pas plus qu’Israël n’est perdu pour la Turquie. Les Turcs savent reconnaitre un allie fiable et crédible lorsqu’ils en reconnaissent un, Et aujourd’hui, plus que jamais, c’est – objectivement –  Israël ».
La Turquie aujourd’hui, se trouve à devoir gérer la crise syrienne, les réfugiés arrivant en nombre sur son sol, et la déstabilisation de sa frontière commune orientale et redoute un effondrement du régime de Bachar Al Assad. La crise syrienne pourrait-elle rapprocher de nouveau les deux pays ? Les deux y auraient en effet un intérêt majeur afin de sécuriser la zone depuis la Turquie, le Liban, jusqu’au nord d’Israël. Il semble déjà que les deux jouent la carte Kurde contre Ankara sur le territoire turc. En effet, Israël s’est rapproché de nouveau des Kurdes indépendantistes, ennemis de l’Iran et de l’Irak également, depuis plusieurs mois aussi vite que son éloignement avec la Turquie fut rapide depuis 2010. Aujourd’hui, les alliances sont reconstituées autrement et on sait que des instructeurs israéliens opèrent depuis le Kurdistan irakien contre l’Iran. C’est ainsi un atout supplémentaire fort pour Israël en cas de guerre contre Téhéran[2]. Le problème est que de son côté, Bachar Al Assad a soutenu les rebelles kurdes contre Ankara afin d’éviter qu’ils basculent dans l’opposition et qu’ils prennent des positions à la frontière entre Syrie et Turquie.
 
  La nouvelle carte grecque
 
Mais le changement d’alliances qui s’est opéré entre Israël et la Turquie a eu un autre dommage collatéral pour Ankara : le rapprochement inédit de Tel Aviv et d’Athènes, depuis deux ans. Les intérêts sont multiples pour Tel Aviv : Grèce membre de l’Union européenne, possibilité d’un nouvel espace aérien exploitable de substitution en remplacement de la Turquie pour permettre à Israël d’entraîner ses pilotes, déstabilisation d’Ankara contre la Grèce dans le dossier chypriote.
Même si le nouvel allié grec pèse bien moins que le Turc, en terme de démographie et de puissance, il permet aussi d’envisager Athènes comme un nouveau médiateur des tensions au Moyen-Orient, intégré à l’Europe, bordé par la Méditerranée, encore relativement mieux vu par Bruxelles que la Turquie a qui elle a quasi fermé les portes européennes.
 
  La stabilité offerte par Moubarak à Israël révolue ?
 
La chute du raïs, et la victoire des Frères musulmans avec à sa tête le président Mohamed Morsi, ont très rapidement inquiété la communauté internationale et Israël. Y avait-il des risques de rupture unilatérale du traité de paix israélo-égyptien ? Cela semble exclu.
Que ferait de toute façon l’Egypte sans les 2 milliards de dollars que lui octroient annuellement les USA en échange de la paix ? En réalité, la situation est à l’heure actuelle sous contrôle sur la frontière même si quelques incidents peuvent inquiéter et rapidement dégénérer. Le problème majeur concerne la péninsule du Sinaï, enjeu majeur du traité de paix israélo-égyptien depuis 1978 [3]. D’autres signes d’inquiétude : l’attaque de l’ambassade d’Israël le 10 septembre 2011 et l’inaction de la police égyptienne qui a semé l’inquiétude chez les Israéliens puis l’accueil d’une représentation du Hamas  au Caire en juillet 2012.
S’il y avait rupture du Traité de paix, Israël pourrait vouloir surtout reprendre le Sinaï pour des raisons de sécurité. Or, les tensions s’y multiplient depuis plusieurs mois. L’attentat en août 2011 contre un bus israélien de la compagnie Egged assurant la liaison du nord du pays vers Eilat frappé par une roquette en provenance de la frontière égyptienne tout comme la volonté du Caire d’alléger le blocus à Gaza pourrait contrarier Israël.
Preuve en est, avec la première étape : Le Caire a rouvert le passage de Refah, poste-frontière gazaoui côté égyptien le 23 août dernier[4]. En réalité, l’embrasement du Sinaï peut se déclencher à tout moment, comme cela aurait pu être le cas suite à l’attaque  des 17 garde-frontières égyptiens – a priori par des Islamistes – le 15 août dernier et qui a mis en perspective l’islamisation croissante de la péninsule désertique. En attendant, les mouvements de l’armée en direction du Sinaï inquiètent Israël qui cherche pourtant à renforcer son contrôle de la zone jugée comme non sécurisée par Tel Aviv.
La question va plus loin pour Israël et pose surtout l’hypothèse d’une réintervention possible à terme dans le Sinaï. Cet espace géostratégique majeur était l’argument de poids dans la signature du traité de paix avec l’Egypte, qui pourrait payer le prix fort d’une réoccupation du désert. Israël craint la militarisation du Sinaï, avec ce que beaucoup d’analyses israéliens redoutent : le retranchement de bédouins armés hostiles au gouvernement égyptien islamiste, des éléments djihadistes qui ont combattu en Libye, au Mali et en Somalie et dotés des restes des arsenaux de Kadhafi.
Enfin, les multiples « attentats » dans le désert contre les conduites d’approvisionnement en gaz vers Israël ont poussé Tel Aviv à se tourner davantage vers son allié historique dans le Caucase, l’Azerbaïdjan, pour sécuriser son indépendance énergétique.
 
 L’Azerbaïdjan, futur pivot régional et allié de poids
pour Tel Aviv au Caucase
 
Depuis 1992 et l’indépendance du pays, Azerbaïdjan et Israël ont développé une coopération régionale très discrète mais réelle. L’inquiétude d’Israël quant à l’acheminement du gaz naturel en provenance d’Egypte l’a poussé à accroître ses relations de partenariat énergétique avec Bakou, richement doté en la matière. La signature du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan (en Turquie) intéresse au plus haut point Israël, l’un des principaux exportateurs de gaz et pétrole d’Azerbaïdjan.
En attendant, Israël discute la possibilité actuelle d’augmenter ses importations de gaz naturel de la mer Caspienne. Benjamin Netanyahu s’est rendu sur place en 1997 lors de son premier mandat de premier ministre, et l’actuel président Shimon Pérès en 2009 pour renforcer la coopération économique et militaire. Israël équipe ainsi Baku en matière de systèmes anti-missiles et de drones, pour qui l’Iran constitue autant une menace que pour Tel Aviv. Le contrat d’1,6 milliard de dollars fut signé récemment en février 2012, probablement en prévention du conflit à venir.
Plus important peut être encore, les rumeurs comme quoi l’Azerbaïdjan aurait autorisé Israël à disposer de bases navales afin d’attaquer l’Iran. Révélée par Wikileaks, la nouvelle a été reprise dans la presse rapidement [5], d’autant qu’Israël dispose alors d’un point de ravitaillement stratégique unique directement aux prises avec l’Iran, dont l’Azerbaïdjan a une frontière commune au sud.
Les inquiétudes américaines semblent se confirmer, d’autant qu’ils craignent avec ce nouvel élément, qu’une guerre avec l’Iran n’implique plus seulement le Golfe persique mais également désormais le Caucase. Lors d’une visite à Téhéran en mars 2012, le ministre azerbaïdjanais de la Défense démentait formellement : «La république d’Azerbaïdjan, comme toujours par le passé, n’autorisera jamais aucun pays à utiliser son territoire, ou ses aérodromes, contre la République islamique d’Iran, comme nous considérons comme un pays ami, un pays frère.»[6]
Or, en étudiant la question de plus près, on découvre qu’un autre problème résiderait pour conforter la réalité de l’appui azerbaïdjanais ou non à Israël : pour arriver en Azerbaïdjan et pour revenir en Israël, les avions israéliens n’ont d’autre choix que de traverser l’espace aérien de la Turquie et de la Russie. Or cela est exclu puisque ces deux pays sont résolument opposés à l’intervention contre l’Iran. Ils ne donneraient par conséquent pas leur autorisation à ce genre de passage. A supposer déjà que la guerre survienne un jour.



[1] Parti pour la Justice et le Développement.
[2] http://www.slate.fr/story/59677/syrie-joue-carte-kurde-israel
[3]L’article 3 du traité précise que chacun des signataires doit « s’assurer que des actes ou menaces de guerre, hostilité, violence ne doivent pas provenir de ou vers  son territoire, par aucune de ses forces ou sujet sous son contrôle ou par aucune force stationnée sur son territoire ».
[4] http://www.haaretz.com/news/middle-east/egypt-reopens-rafah-crossing-with-gaza-sources-say-1.460671
[5] http://www.slate.fr/story/52415/israel-iran-azerbaidjan-guerre
[6]Ibid.