Parole à ceux qui vivent leur sexualité et leur identité au grand jour, des LGBT aux BDSM…
Comme dans toute démocratie, comme dans tout pays, et quelque soit l’ouverture offerte par la société à l’égard de ses minorités, il n’est pas toujours évident de trouver des individus prêts à témoigner de leur vie et de leur condition sexuelle ou identitaire. Ceux du « milieu » parlent souvent pour les autres. Or, il ne faut pas oublier qu’ils ne représentent bien souvent pas plus de 5 à 10% maximum du creuset non-hétérosexuel. Et pourtant, c’est ceux là qu’on peut contacter plus aisément.
Etre gay, lesbienne, trans ou genre en Israël n’est pas plus facile à vivre qu’en Europe. Mais peut être pas plus difficile non plus. La situation politique, les territoires, l’état d’urgence permanent depuis 60 ans, la prison à ciel ouvert de Gaza, tout cela est bien loin des préoccupations de la communauté. Un peu chacun son combat cela dit. Les Arabes israéliens existent bel et bien mais s’ils sont discriminés au quotidien, ils ne sont pas non plus les plus intégrés au « milieu » juif. Pour autant, la différence de traitement entre les strates socio-ethniques de la société israélienne se ressent largement quand l’on cherche à communiquer avec eux. Ils sont invisibles voire absents. Et ce parce que l’homosexualité, même si pratiquée fortement, est peut être encore plus montrée du doigt que dans d’autres sociétés. Elle est pourtant pour beaucoup un « palliatif » à la difficile accession au corps féminin avant le mariage. Là encore, tout la différence est dans les mots ! Pratiquer des actes homosexuels ne signifie pas être…homosexuel. Les Juifs majoritaires – pour combien de temps dans cet Etat incompatiblement juif et démocratique ?- témoignent eux plus aisément car ils ne sont au moins pas victimes de la double discrimination. Eux ne sont pas victimes en quelque sorte de ce que l’on pourrait appeler la « double peine ». Si beaucoup ont profité du souffle démocratique de ces vingt dernières années en Occident et donc en Israël pour afficher leur sexualité, les Israéliens sont encore beaucoup comme partout à ne pas assumer tout à fait leur identité dans des sphères sociales et socio-professionnelles peu enclines au droit à la différence. Dans un pays où la politique de l’urgence est devenue religion, ils restent tournés sur eux-mêmes et tournent le dos à leurs voisins. Un peu comme s’ils préféraient regarder la mer à Tel-Aviv plutôt que la réalité déconfite de la démocratie israélienne mise à mal.
Voici quelques personnes qui en témoignent, des citoyens lambda, des militants, des politiques. C'est-à-dire six israéliens, Juifs, membres d’associations ou non, qui rendent compte de leur vie au quotidien. Nous ne désespèrons pas pour un prochain épisode de la série de trouver des jeunes arabes prêts à le faire également. [1] En écoutant ses témoignages, on a le sentiment que tout va bien. Parce que d’un modèle socialisant, des rêves et des idéaux d’une société ouverte à tous, Israël est devenu un chantre de la sélection naturelle, communautaire…et ce ethniquement comme sexuellement.
Adi assume en grande partie sa sexualité. « Je ne suis pas dans le placard mais je ne crois pas que mon identité gay saute aux yeux des gens. Je n’ai aucun problème à rencontrer d’autres gays et à m’afficher en tant que tel. Internet m’aide beaucoup d’ailleurs à me créer de nouveaux liens sociaux avec les autres homosexuels et je vis vraiment ma sexualité comme n’importe qui d’autre. » L’homme a été marié deux fois et porte la kippa. Aujourd’hui il vit à Tel Aviv qu’il considère définitivement comme « le meilleur endroit pour les gays en Israël ». S’il souligne les endroits de fête et les clubs, il n’en oublie pas moins le rôle et la présence des associations qui lui ont permis d’assumer sa sexualité comme tout un chacun : « Les associations y sont très actives et la Municipalité a ouvert un centre gay très dynamique. A Jérusalem, il existe aussi l’Open House qui propose des programmes de sensibilisation très intéressants pour les jeunes gays. Et plus surprenant encore, il existe même aussi… une association religieuse gay appelée Havruta. » Adi ne trouve aucun problème pour sortir à Jérusalem et y rencontre des Juifs comme des Arabes relativement facilement. « J’ai de très bons amis-amants arabes et j’en suis fier ». Au regard de sa vie, être gay ne semble pas être pour lui un vrai souci en Israël même s’il nuance : « A part peut être pour les Juifs de la communauté ultra-orthodoxe, je pense que la société est très libérale et moderne et il est très facile de s’y socialiser sexuellement et identitairement parlant. » Une fois encore, Adi pense à ses coreligionnaires. En est-il de même pour les homosexuels arabes et éthiopiens par exemple ? Pas sûr. Il en va différemment pour les Russophones, qui eux ont apporté prostitution, corruption et trafics en tous genre en Israël et ont ainsi contribué à leur propre libération. Assumer son identité n’est en devenu que plus aisé.
David, à près de quarante ans, est plutôt du genre à rencontrer ses amants via Internet et clairement pour le sexe. « Je ne me rend pas dans les bars car l’âge est un critère déterminant dans le processus de séduction et la population y est souvent très jeune ». Comme souvent partout ailleurs dans le milieu. Alors il fréquente des lieux moins orthonormés comme les plages ou les bois. Quand on lui pose la question d’éventuelles relations ou contacts avec les Arabes, il répond : « J’en fréquente beaucoup dans le cadre de mon activité professionnelle et j’en côtoie certains en dehors aussi pour d’autres distractions ».
Pour Oren, la vie à la ville est tout autre. Il se considère encore « dans le placard » mais « tente quand même de rencontrer d’autres hommes grâce à Internet qui offre un relatif anonymat. ». Un peu contrit, il nous explique qu’il ne fréquente pas la vie gay à Tel Aviv et Jérusalem même s’il sait que « l’on s’y amuse sûrement beaucoup. » Il lui est arrivé un jour d’avoir une histoire avec un Arabe, mais il n’a pas peur de nous avouer que cette relation était plus d’ordre politique et symbolique que physique. Ce sont des choses qui arrivent. Pour lui, « la société israélienne est très conservatrice et dédiée aux valeurs familiales traditionnelles. » même s’il est prêt à reconnaître qu’il lui serait sûrement possible d’assumer sa gaytitude en Israël sans trop de problèmes. La religion est un poison dans une ville comme la ville sainte et le peu d’espaces constatés et consacrés aux gays ne doit pas masquer l’activité importante des associations. Mais peut on changer un état d’esprit global appesanti par trois religions castratrices ? Curieusement, nos interlocuteurs nous parlent plus de potentielles relations avec les Autres, les Arabes sans finalement se poser la vraie question : comment ceux qui sont gays peuvent-ils parvenir à vivre dans une société qui les montre encore largement du doigt avant même qu’ils ne soient affichés ?
Tal est transgenre et assumé. Elle est beaucoup moins optimiste qu’Oren sur la capacité d’accordéon de la société israélienne. « Il y a eu des actes de violence encore récemment et ce dans plusieurs villes à l’encontre de la communauté LGBT. La semaine dernière, deux gays ont été attaqués dans le centre-ville de Tel-Aviv. En réalité, la municipalité est gay-friendly et ça en dérange plus d’un. En effet, la ville promeut des voyages gay, organise des conférences sur les commerces gays,etc. » Et Jérusalem ? « La municipalité est homophobe et le milieu associatif LGBT y est plus actif. Je préfère ce milieu là mais malheureusement c’est à Tel Aviv que tout se passe ». En conclusion, Tal n’en démord pas : « C’est encore un problème d’être gay en Israël. Nous n’avons pas les mêmes droits que tout le monde et l’homophobie y est encore largement répandue. Mais peut être pas plus que dans certaines parties de l’Europe ou des Etats-Unis. » Tal a le mérite d’apporter la nuance : en deux mots comme trois, les plus acceptés sont les juifs gays, ceux que l’on ne voit pas les Arabes. Et au milieu naviguent les marges de la marge, d’ailleurs en Israël comme ailleurs.
Eran a 47 ans et vit à Tel Aviv. Juriste spécialiste des droits de l’homme, elle a défendu plusieurs associations de la communauté LGBT. Aujourd’hui, elle est conseiller juridique pour les affaires LGBT au Parti Meretz et s’est présentée comme candidate aux élections municipales de Tel-Aviv en 2008. Eran a un passif : « En 2005, j’ai gagné le Prix de la Personnalité de la Communauté pour mon activité de conseillère juridique dans le milieu LGBT ». Depuis, elle continue son combat et assume sa vie privée plus que jamais. Les quatorze ans passés avec son compagnon Yuki lui font dire que « Israël est globalement un paradis pour les gays, en dehors des questions légales en débat mais qui touchent tous les pays occidentaux et pour lesquelles nombre d’associations oeuvrent au quotidien ». Pour elle, « il n’y a pas de différence en termes de droits économiques (pensions, impôts) entre Israël et la Belgique par exemple où elle a vécu, même si le mariage homosexuel dans le second cas est reconnu. C’est le fruit de vingt ans de lutte active dans l’Etat hébreu ».
Yuki, 33 ans, est diplômé en conseil et communication. Militant du Meretz depuis l’âge de 15 ans, c’est là qu’il y a rencontré Eran : « Pour moi, c’est la gauche qui a toujours représenté la liberté en termes de droits de l’homme et notamment de droits des gays. » En 2000, il fonde le Conseil politique pour la communauté LGBT, une sorte de lobby pour faire reconnaître les droits des gays à la Knesset en matière de santé, d’éducation, de culture, etc. « M’engager dans la politique a été pour moi un bon moyen d’assumer ma sexualité et surtout ma compréhension des minorités en Israël. Ce qui manque largement à beaucoup de ses citoyens, à propos des Arabes notamment. » Problème : où est la gauche en Israël ? Où est le Meretz ? Depuis l’échec des négociations de Camp David en juillet 2000, le camp de la paix et la gauche ont sombré dans un trou noir. Le vote des Israéliens pour une droite dure, nationnaliste et antiarabe est le choix de l’intolérance. Quelle influence peuvent donc avoir Eran et Yuki ? Mineure. Et ce n’est certainement pas le gouvernement de Benjamin Netanyahou qui se positionnera en faveur du mariage gay, de l’homoparentalité, et de la reconnaissance des droits des transgenres. Non ce n’est pas son genre.
Si les droits des gays sont aux dires de nos témoins largement en bonne voie, il existe pourtant de grandes disparités entre les « genres ». Pnina par exemple, 28 ans, diplômée en linguistique et enseignante à l’Université hébraïque de Jérusalem, assume son côté BDSM[2], sa bisexualité et…son féminisme : « Ces trois termes constituent mon identité personnelle et politique. Bien sûr que c’est de l’ordre de la vie privée mais je revendique mes activités intimes entre la transgression physique individuelle et les limites symboliques comme pleinement politiques. » Et de poursuivre non sans un certain courage : « Mon identité sexuelle non normative est pratiquée dans un espace qui reste social et surtout en réaction à l’hétéronormativité. Voilà une sous-culture où le sexe entre deux femmes est encore largement discriminé. Il reste encore beaucoup à faire pour la culture BDSM et notamment auprès…des gays classiques ! ». L’année dernière, elle a dirigé l’organisation du premier char BDSM lors de la Marche des Fiertés de Tel-Aviv. Elle se souvient encore de ses propres difficultés à se faire une place au sein même du défilé LGBT où elle ressentait encore fortement le regard critique des autres, étant notamment accusée d’ « envahir » l’espace gay du défilé. Nous sommes donc encore bien loin de faire accepter à toute une société une sous-culture qui peine encore déjà se faire admettre au sein même d’une communauté qui devrait naturellement être plus clémente à son égard et ouverte…à la différence. La société israélienne en est-elle capable ? Peut-elle finalement s’ouvrir à toutes ses variantes ? Une société qui a du assimiler tant d’individus en soixante années n’est-elle pas condamnée finalement à privilégier encore et toujours le plus fort ?
A suivre….