Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, conseiller scientifique et policy advisor chez ForMENA (Bruxelles), chercheur associé au CJB(Rabat/ Maroc) et au REPI (Université Libre de Bruxelles), enseignant en relations internationales, et consultant Moyen-Orient.Il est par ailleurs président du CCMO, le Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient, écrivain, auteur de nombreux ouvrages, et éditeur. Analyses et services Contact: boussois@yahoo.fr ou 0032 (0) 476 580 677
vendredi 17 octobre 2008
Une autre approche des concepts de sionisme et post-sionisme « Le sionisme est mort. Vive le post-sionisme! »
Le sionisme et la création de l'Etat d'Israël
Et si le sionisme était mort le 14 mai 1948. A la proclamation de l'indépendance de l'Etat d'Israël à 16h au Musée de Tel Aviv, David Ben Gourion sait qu'il parachève une longue entreprise de reconquête de la Palestine. Le sionisme, dernier mouvement nationaliste du XXème siècle a gagné. Légitimée, accélérée, inévitablement incontournable après le terrible drame humain vécu par les Juifs pendant la Seconde guerre mondiale, la naissance de l'Etat « juif et démocratique » est le fruit de la foi et de l'action de milliers d'acteurs décidés à faire de la terre d'Israël, le foyer d'accueil de tous les Juifs désireux de vivre enfin en paix.
Chaque anniversaire est l'occasion, prétexte à bon escient ou pas d'ailleurs, de revenir sur l'histoire. Le courant des nouveaux historiens travaille depuis près de 30 ans sur la réalité de 1948[1]
Les soixante ans de l'Etat d'Israël ont permis de remettre au premier plan l'histoire de la Nakba, la catastrophe vécue par les Palestiniens après la mort-née de leur Etat et la non-application de la résolution du Plan de partage des Nations-Unies[2], ayant défini le 29 novembre 1947 les conditions de deux Etats, juif et arabe, et d'une zone internationalisée pour Jérusalem et les Lieux saints.
Mais les historiens comme Benny Morris, Ilan Pappé, Avi Shlaïm, Tom Segev, Idith Zertal, Shlomo Sand et de nouvelles générations d'autres encore en formation, ne sont certainement que la face émergée d'un iceberg. Faut-il rappeler que les nouveaux historiens ne sont qu'une facette de cette évolution scientifique, sociologique et culturelle qu'Israël traverse. La « nouvelle histoire » n'est qu'un « tiroir » du post-sionisme. Qu'entend-on par « post-sionisme »? Communément, ce qui suit le sionisme ou ce qui doit le suivre. Tenons nous en là pour commencer.
Deux questions naissent de ce début de réflexion afin de tenter de mesurer tout l'enjeu du débat qui agite universitaires et Israéliens lambdas. Tout d'abord, pourquoi les nouveaux historiens ont-ils une place en or à jouer au service de l'action citoyenne en Israël et à terme directement dans le processus de paix? Ensuite - et c'est bien là le coeur du sujet - en quoi le travail d'écriture et de réécriture du passé se révèle-t-il un outil majeur d'information dans la compréhension d'une société israélienne d'une part, palestinienne de l'autre, et des rapports mutuels entre les deux.
Il y aurait encore tant de questions à poser qui amèneraient tant de réponses mais qui aboutiraient certainement à une conclusion commune: la vérité historique est un viatique à la paix au Proche Orient, et le courant de « normalisation » historique et politique que vit Israël depuis vingt ans est sans précédent.
Cela pose inévitablement la question politique de l'avenir du sionisme, de la place du post-sionisme dans la société et sur un plan socio-culturel de la transition/ ou non d'un Etat « judéo-centré » à un Etat « de tous ses citoyens ».
Au sein du courant des « nouveaux historiens », l'adhésion au sionisme originel n'est pas identique d'un personnage à l'autre. Tous sont sionistes, et ce à commencer par Benny Morris, Avi Shlaïm et Simha Flapan. Un seul se trouve en être un virulent opposant: Ilan Pappé. Que pensent-ils du concept de post-sionisme? Ils ne sont pas très clairs à l'exception de Benny Morris, qui le rejette violemment. « Le sionisme était destiné à permettre l'édification d'un Etat juif, mais c'est aussi se donner tous les moyens de le garder. C'est toujours bien du sionisme et rien d'autre», nous affirmait-il en 2007[3]. Ce n'est pas aisé de trouver une définition qui fasse l'unanimité même si la plupart considèrent qu'Israël a résolument basculé dans l'ère du post-sionisme. On sait surtout tout ce que ca n'est pas.
Devant les difficultés croissantes que l'idéal sioniste a traversé depuis 1948 avec la perte de ses principaux mythes fondateurs, de l'homme nouveau au kibboutz, en passant par le mythe de l'IDF[4] toute puissante, mais aussi de l'intégration de tous les Juifs dans un pays aujourd'hui où ils risquent à tout moment de devenir minoritaires, eux Juifs dans un « Etat Juif » avec des minorités de plus en plus actives, dés-intégrées et discriminées, la « nouvelle histoire » peut être appréhendée sous un angle commun à d'autres disciplines voire d'autres arts. Celui de la découverte de l'existence de l' « Autre », avec un grand A. Celui de l'apprentissage de l'histoire de l'Autre, mais aussi de son présent. Donc des moyens intellectuels et scientifiques mis en oeuvre pour la tentative de compréhension des Israéliens à l'égard des Palestiniens mais aussi des Israéliens à l'égard d'eux mêmes.
Un rapport à l'Autre en accordéon
En une petite vingtaine d'années, plusieurs facteurs conjoncturels et structurels ont contribué à accélérer cette « révolution » normalisatrice en Israël. L'existence de relations normales entre Israéliens et Palestiniens est pourtant loin d'être parachevée. Ce phénomène permet de dire aujourd'hui pourtant qu'Israël est devenu un Etat comme les autres: puissant mais fragile à la fois, démocratique avec les limites de la démocratie, sionisto-socialiste mais avec d'énormes disparités de traitement entre les différentes strates sociales.
L'ouverture des archives liées à la guerre d'indépendance a été l'élément déclencheur et moteur de la révision historique, du mandat britannique de 1920 aux accords de paix israélo-arabe en 1949. On ne fait pas d'histoire sans compulser les traces officielles laissées par les acteurs de celle ci. Aujourd'hui, certains groupes pacifistes tentent de rattraper un peu le temps, en multipliant les enregistrements de témoignages de Palestiniens déracinés depuis soixante ans.
Sur un plan conjoncturel, la facilité pour Israël « après avoir gagné toutes les guerres mais jamais la paix » - pour reprendre un célèbre adage - de maintenir sa supériorité écrasante n'est plus aussi évidente. En 1973, la victoire face à la Syrie et l'Egypte n'avaient plus été aussi facile qu'après le succès incontesté de 1967. L'invasion du Liban en 1982 avec l'opération « Paix en Galilée » ne trouve plus guère près de trente ans après, que les sionisto-sionistes tout à fait inconditionnels pour parler d'une guerre légitime et réussie.
Puis ce sera l'intifada déclenchée en décembre 1987, marquée par l'écrasement de la révolte des pierres qui effritera un peu plus le consensus total autour d'une politique israélienne, en marche vers la colonisation accélérée des territoires. Pour autant, l'aspect positif fort est qu'Israël fait face, au delà de ses dirigeants à tout un peuple: on peut parler de « conscientisation » de la société palestinienne.
L'acalmie provoquée par d'encourageants accords d'Oslo signés en 1993 entre Yasser Arafat et Ithzak Rabin et la reconnaissance mutuelle d'Israël et de l'OLP, devenue Autorité Palestinienne, renforce l'idée et la réalité de deux entités politiques, organiques, sociales et sociétales tentant de se parler et de parvenir à une issue favorable pour la paix. En 1993, les deux sociétés seraient-elles au maximum de leur propension à la compréhension mutuelle, au maximum de leur reconnaissance vitale?
Malheureusement, l'enfoncement progressif post-opératoire des accords d'Oslo, avec l'accélération de la construction des implantations dans les Territoires occupés, la multiplication des check-points conduiront au processus destructif de l'image du partenaire de paix. Jusqu'à l'échec des négociations de Camp David, qu'Ehud Barak attribuera directement à Yasser Arafat. « Il n y a plus de partenaire de paix » deviendra le leitmotiv de plusieurs années de blackout total autour des Palestiniens redevenus infréquentables. Ariel Sharon, arrivé au pouvoir sur le terreau d'une gauche travailliste à bout de souffle, finira d'isoler le seul représentant légitime du futur Etat palestinien, jusqu'à attenter à sa vie en bombardant la Muquata à Ramallah où il est condamné au silence. Mahmoud Abbas n'a jamais eu le pouvoir d'un Arafat d'avant, car Ariel Sharon, général de l'indépendance et premier Ministre, a décidé d'évincer le Fatah des affaires. Côté israélien, c'est le trou noir le temps de la seconde Intifada. Le camp de la paix disparaît. Les écrivains les plus enclins au dialogue inter-communautaire, que sont Amos Oz, Avraham B. Yehoschua et David Grossmann, se retrouvent acculés par leurs positions anti-palestiniennes au pied du mur... et soutiennent son édification en 2002. On accuse tout la gauche travailliste d'avoir soutenu des Palestiniens dont on décrête « qu'ils n'ont jamais voulu la paix » dès l'instant qu'ils ne sont même pas capables d'accepter « l'offre généreuse » d'Ehud Barak, qui ne l'était, on le sait aujourd'hui, pas vraiment.
Lorsqu'il n' y a plus de représentant légitime aux yeux de l'adversaire, on en choisit un autre. Arrive sans surprise au pouvoir le Hamas en 2006, celui là-même qui prendra le contrôle de Gaza en juin 2007, Ismaïl Hanyheh l'ancien premier Ministre à sa tête. Quand Israël fait ses choix contre un gouvernement élu démocratiquement, sous contrôle d'observateurs internationaux des Nations-Unies, il est soutenu par les Etats-Unis et l'Europe pour achever le boycott du pouvoir palestinien en place et renforcer la radicalité des Palestiniens serrés à la gorge dans les territoires. L'idée d'un Etat palestinien, voulu par Georges W. Bush à l'horizon 2009, ne fait rapidement plus rêver personne: accélération de la colonisation, cycle sans fin d'attaques-représailles (attentats suicides condamnables, réprimande avec surenchère, droitisation de la société israélienne, édification accélérée du Mur de séparation, et relents de transfert des Arabes animent certaines franges de la société juive ashkénaze laïque.
Une seule alternative: le post-sionisme ou le néo-sionisme?
Même si le dialogue semble bien enterré pour un temps, le post-sionisme a travaillé par lames de fond et provoqué, si ce n'est des bouleversements idéologiques, à tout le moins de profonds tiraillements, dans l'image non fissurée jusqu'aux années 1980 de l'idéal sioniste. La société israélienne a démontré, à l'image du monde qui l'entoure, avoir un tropisme à la radicalisation en période de crise. Le retour du Likoud - et son credo nationaliste et religieux - est un des éléments en 2001, preuve qu'il ne serait plus question de rien céder à l'Autre de cette terre ancestrale, alibi religieux en main. Qu'était la visite d'Ariel Sharon sur l'Esplanade du Mont, le Haram-el Cherif, le 28 septembre 2000 si ce n'est un moyen de provocation pour réaffirmer l'appartenance juive du site du Temple sur lequel repose la Mosquée d'Omar.
Le retrait de la bande de Gaza, dans un acte politique d'ouverture - ou de faiblesse? - a démontré, s'il n'était besoin de le prouver, la puissance morale des colons, Torah à la main dans la légitimation du Grand Israël, Judée et Samarie avant tout mais Gaza en plus.
Et pourtant, acte fort après acte fort, les gouvernements israéliens qui se succèdent, ne peuvent plus nier le passé comme le présent. Des vigies sont là pour leur rappeler, soit ce qui a pu se passer en 1948, soit plus récemment, mais surtout pour leur montrer l'utilité de trouver une issue politique au conflit et resceller les liens des deux sociétés autour d'un destin commun.. Mais depuis les années 1990, l'Université, point de départ d'une recherche sur 1948, qui a pu se passer en dehors aussi de ses murs, a évolué.
Il y a eu un renouveau « académique » avec la transformation de la sociologie critique, la création (enfin) de départements spécifiques d'histoire de l'Etat d'Israël[5], ce qui est récent, et une spécialisation croissante d'historiens sur le sujet. La connaissance s'effectue par la transmission et l'école en est un vecteur majeur. Il y a eu des progrès substantiels depuis les années 1990: le Ministère israélien avait sous le gouvernement d'Ehud Barak introduit des manuels plus « ouverts » à l'égard de la cause arabe, plus critique sur la « guerre d'indépendance » en parlant également de la Nakba, la catastrophe pour les Palestiniens et en nommant tout simplement les Palestiniens les Palestiniens, alors qu'avant ils n'étaient encore que des...Arabes. Le manuel d'Eyal Nave a malheureusement été retiré sitôt l'arrivée d'Ariel Sharon au gouvernement en 2001. Il y a bien eu les journalistes du Haaretz (Amira Hass, la première correspondante israélienne dans les Territoires et à Gaza, ou les éditorialistes Akiva Eldar, Gideon Levy, Meron Benvenisti) que certains qualifient de post-sionistes, pour relayer l'information de ce qui se passait en Palestine mais aussi de ce qui s'était passé là-bas en 1948, notamment à l'occasion de l'anniversaire du demi-siècle d'Israël. Comme quoi les anniversaires marquent à chaque fois une étape supplémentaire dans la connaissance qu'un société a de l'autre.
Même si le nouvel historien Benny Morris nous affirme lui même[6] considérer « l'action des mouvements pacifistes comme inutile car ils ne saisissent aucun des enjeux politiques complexes de la situation et si peu pacifistes car violents », il faut bien reconnaître à ces derniers le mérite d'avoir éveillé les consciences à la cause palestinienne. Le travail de Shalom Archav -la Paix Maintenant - a certes facilité les accords d'Oslo et la reconnaissance mutuelle des deux peuples. Mais la mouvance pacifiste a fléchi après 1993 puis évolué en profondeur: d'un mouvement global, elle a glissé vers un éclatement, une radicalisation et une localisation de l'action « pacifiste » qui ne l'est plus tout à fait pour certains. C'est le cas des Anarchistes contre le Mur plus extrémistes par exemple, ou d'autres plus informatifs et commémoratifs comme Zochrot ou Taayush qui oeuvrent pour la mémoire commune des Israéliens et des Palestiniens. Ils entretiennent par exemple le souvenir des villages palestiniens vidés et détruits en 1948 et luttent contre le Mur, plus haut symbole politique d'une rupture de dialogue entre les deux sociétés et ce depuis 2002.
L'homme communique et transmet également son souvenir par la voie artistique. Le cinéma, la photographie et la peinture se développent sous un angle nouveau: on représente les Arabes, on les montre et l'on n'hésite plus à critiquer ouvertement Israël. Et ce même du côté juif. L'artiste Arnon Ben David et son oeuvre représentant la célébre arme Uzi encadrée sous verre en est un exemple. Mais c'est aussi le cas du photographe Mickaël Kratzmann qui exposait pour les « 40 ans » de l'Occupation des Territoires l'année dernière dans un quartier résidentiel de Tel Aviv.
Au plan cinématographique, le documentaire militant a de beaux jours devant lui malgré l'explosion d'un cinéma de fiction de plus en plus enclin a montrer les méfaits de soixante ans de politique du pire d'un côté comme de l'autre des esprits israélien et palestinien[7]
Le post-sionisme serait-il une « secte »?
Il en a tous les attributs selon Anita Shapira, professeur d'histoire à l'Université de Tel Aviv: « Le post-sionisme vit sa vie ici, en Israël. Il publie ses propres collections d’ouvrages, organise ses colloques. Il ressemble beaucoup à une secte, vous savez. Et pourtant, à la lecture du quotidien Haaretz, vous pourriez croire que la moitié du pays est post-sioniste ». Pour Elhanan Yakira, professeur de philosophie à l'Université hébraïque à Jérusalem, « le post-sionisme a facilité la montée des positions antisionistes. Je suis étonné de la traduction systématique des écrits de ce genre. Alors que, personnellement, j’ai du faire cinq éditeurs avant que Am Oved – l’un des plus grands en Israël,– accepte de publier mon livre, dans lequel je montre l’aspect pervers d’un certain nombre de penseurs [post sionistes]comme Adi Ophir, Idith Zertal, Azmi Bishara, ou encore Tom Segev ».
Il y aurait un vice de forme pour tous les Européens qui pensent que le post-sionisme est partout en Israël. Leur image serait biaisée par les choix politiques, éditoriaux et journalistiques des médias et maisons d'éditions européennes.
Pourtant, le simple fait de critiquer aussi violemment le « phénomène post-sioniste » ne signifie-t-il pas par essence qu'il a une place plus que de choix dans le débat israélo-israélien pour commencer? Pour les critiques comme Anita Shapira et Elhanan Yakira, qui représentent encore assez bien le dogme sioniste, pris dans ce débat entre sionisme, antisionisme, néo-sionisme et post-sionisme, l’influence qu’ont acquise, depuis près de vingt ans, les thèses post-modernistes et critiques du sionisme dans bien des sphères de la société israélienne, est dangereuse pour Israël. Et il n'y a souvent bien qu'un pas pour que l'intellectuel européen pour le plus souvent[8], critique à l'égard d'Israël comme de sa politique, devienne un vilain antisémite qui ne comprendrait plus rien à la « pureté des armes » ni à la bitakhon[9].
Il serait bien sûr faux de penser comme on l'a vu qu'il est encore facile pour les chercheurs, pour les artistes, de mener leur barque sans difficulté. Nous ne pouvons non plus exagérer leur importance mais souligner leur place croissante. Il faut bien dire que même si l'avancée a été spectaculaire jusque là (1988-2000), elle a depuis largement été bloquée par la situation politique. Mais le jour, où les négociations reprendront, on retrouvera tous les bénéfices du travail effectué par ces couches « résistantes » de la société israélienne. Il est temps de finir sur trois exemples qui montrent qu'Israël a basculé dans une remise en cause profonde de ses fondements, c'est tout à son honneur, et ce parce qu'à l'avenir, il lui faudra achever cette normalisation qui fera de lui, un Etat comme les autres. Comme le travail fait en France, en Allemagne, en Autriche, en Argentine, au Maroc, etc...
A l'époque déjà, même certains grands dirigeants sionistes n'étaient pas tout à fait convaincus qu'un jour l'injustice ne provoquerait pas le rétablissement forcé de la réalité. Et parmi eux, le premier des premiers Ministres de l'Etat d'Israël en la personne de David Ben Gourion lui même. Dans les archives en effet, on a retrouvé certains de ses propos qui ne font plus aucun doute sur la question: « Si j'étais un leader arabe, je ne signerais jamais un accord avec Israël. C'est normal: nous avons pris leur pays. Il y a eu l'antisémtisme, les Nazis, Hitler, Auschiwtz, mais était-ce leur faute? Ils ne voient qu'une seule chose: nous sommes venus et nous avons volé leurs terres. Pourquoi devraient-ils accepter cela? »[10]
Soixante ans après, Israël est face à lui-même aujourd'hui pour discuter d'à peu près tout terrain sensible, du judéocide comme de l'identité juive notamment. Ainsi, le livre de l'historien et professeur à l'Université de Tel Aviv Shlomo Sand, nouvel historien s'il en est aujourd'hui, est la preuve qu'Israël avance sur la bonne voie. Quand et comment le peuple juif fut inventé? [11] est 3ème des ventes dans le pays et selon l'auteur lui même, peu de critiques violentes ont surgi. Celles qui auraient pu l'accuser d'être « antisémite », ou de vouloir « remettre en cause l'existence d'Israël ». Et les ouvrages des nouveaux historiens[12] comme des personnalités critiques du sionisme se multiplient. Les traductions en hébreu, en anglais et en français s'accélèrent et les délais de l'une à l'autre se raccourcissent. Il ne suffira que de citer Avraham Burg et son désormais incontournable « Vaincre Hitler » paru en 2007 en Israël, en 2008 en France, où le fils de rabbin, ancien président de la Knesset, ancien directeur de l'Agence juive et du Foyer Mondial du sionisme affirme ne plus croire en son pays et en sa politique. Reconverti aux affaires, il dénonce l'emprise du culte de la mort et de la Shoah sur les esprits et dénonce ouvertement la politique israélienne brutale à l'encontre des Arabes. Pire encore, dans un entretien au Figaro le 20 mai dernier, Ephraim Halevy, ancien chef des renseignements israéliens, le Mossad, affirmait: « Il serait temps pour Israël de reconnaître le droit des Palestiniens à vivre ».
Tout ceci prouve qu'Israël est sur la bonne voie mais que la reconnaissance de ce qui s'est passé en 1948, à l'égard des Palestiniens, est encore loin d'être acceptée. Elle devra l'être symboliquement, pour qu'au cela d'un quelconque accord politique, ce soient les gens, les Israéliens eux mêmes, les Palestiniens eux mêmes qui acceptent de faire la paix. S'ils restent de part et d'autre favorables à celle-ci, la paix ne n'impose pas. Et cela prendra beaucoup de temps pour que les deux peuples se reparlent. Le post-sionisme travaille en amont pour les rapprocher. Souvenons nous pour terminer du titre du film qui fut réalisé sur le chef d'orchestre et grand militant de la paix Daniel Barenboïm qui a obtenu la nationnalité palestinienne en 2007: Knowledge is the beginning », que l'on peut traduire par: la connaissance est le point de départ.
[1] Avant de revenir au fil du temps et de l'ouverture des archives, sur les grandes étapes clés de l'Etat contemporain d'Israël en dehors de toute considération religieuse ou politique. Cela continue avec les premiers travaux sur la guerre des Six Jours en 1967 et le récent livre de Tom Segev 1967, Israel second genesis ( Keter, Tel- Aviv, 2005), grâce aux documents officiels accessibles aux historiens depuis 1997. Puis viendront d'autres travaux sur les guerres de 1973, 1982, etc, et peut être d'autres livres sur les périodes intermédiaires encore largement méconnues.
[2] Résolution 181 A.G du Conseil de Sécurité des Nations-unies.
[3] Entretien privé réalisé à Jérusalem en juin 2007 dans le cadre de la postface du livre de Dominique Vidal, Comment Israël expulsa les Palestiniens?, op. Cit.
[4] Israel Defense Forces ou « Tsahal », son acronyme en hébreu.
[5] En Israël jusqu'à il y a peu, les universités ne possédaient pas de départements spécifiques. Ainsi, des professeurs d'histoire juive notamment ou spécialistes du Moyen-âge enseignaient aussi la création contemporaine d'Israël.
[6] Entretien privé, juin 2007.
[7] Pour plus d'informations, voir plus en détail le chapitre p.182 consacré aux formes artistiques que l'on peut qualifier de post-sionistes, dans le livre Israël confronté à son passé, essai sur l'influence de la nouvelle histoire, l'Harmattan, 2008
[8] L'intellectuel européen, au nom du continent tout entier, ne ferait pas le deuil de sa responsabilité dans le judéocide et n'oserait donc prendre position contre Israël aujourd'hui.
[9] Au nom de la sacro-sainte sécurité d'Etat, tout devient possible et notamment l'occupation des Territoires.
[10] Propos tenus le 18 juillet 1948. Cité dans Courrier International, 30 avril au 6 mai 2008.
[11] Paru en septembre 2008 chez Fayard.
[12] Les ouvrages d'Ilan Pappé (Le Nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, 2007) et d'Avi Shlaïm (Le Mur de Fer, Buchet Chastel, 2008) connaissent un franc succès depuis leur publication en français. Ce dernier est régulièrement invité en Israêl pour donner des conférences. Il se déplace en Europe, en France comme en Italie notamment. Il était le 17 mai dernier invité à la journée « Paix comme Palestine » à Paris et se rendait deux jours après à un autre événement à Venise.
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