mardi 9 septembre 2008

"Docteur Benny, Mister Morris, acte II". Article à paraître prochainement, disponible en ligne

« Docteur Benny, Mister Morris, acte II »1



« 1948, a history of the First Arab-Israeli war, est son meilleur livre » selon Avi Shlaïm2
Benny Morris publie en 1988 son ouvrage pionnier, The Birth of the Palestinian Refugee Problem3, 1947-1949. Par cet acte, il pose la pierre fondatrice du courant qu’on appelle bientôt les « nouveaux historiens »4. Ce livre se fonde – pour la première fois s’agissant de la fin des années 1940 – sur l’exploitation des archives. Il apporte enfin la preuve écrite de ce qui s'est passé lors de la guerre d'indépendance d'Israël en 1948 et du premier conflit israélo-arabe, à commencer par l'expulsion massive de 700 000 à 800 000 Palestiniens par les milices juives. Grâce à un accès direct aux « traces » laissées par les acteurs de ce drame dans les dossiers du gouvernement, de l’armée et autres institutions du Yichouv comme de l’État d’Israël, il poursuit son travail même à l'aide de documents personnels de leurs dirigeants : « Morris est par exemple le premier à se concentrer sur le journal de David Ben Gourion », note Shlomo Sand, historien à l'Université de Tel Aviv5. « J’ai fait la connaissance de Benny Morris au service des archives d’État, lorsqu’il préparait son premier livre, et moi le mien, en 1982 », nous confiera Avi Shlaïm, l’autre « grand » nouvel historien.

1948 The First Arab-Israeli War6 relate la genèse de la construction d'Israël en reprenant une large partie des dernières découvertes de l'historien et de ses collègues depuis une vingtaine d'années. Dans ce livre de plus de 500 pages, dont et c'est une spécialité de Benny Morris près de 80 pages de notes de bas de pages, l'historien revient avec quelques nouveautés sur le contexte général qui a favorisé l'émergence de l'État hébreu dans une problématique locale mais aussi régionale et mondiale. Sur un plan régional, le rapport entre les grandes puissances en présence, à commencer par le Royaume-Uni qui ne sait plus comment gérer les révoltes palestiniennes successives, les attaques des extrémistes juifs et les luttes internes pour le leadership sur la terre de Palestine: « Sans aucun doute, les Britanniques ont ignoré les souhaits des habitants arabes de Palestine »7. Morris écrit longuement sur l'importance de l'URSS et des USA dans l'embrasement du conflit, généré par des soutiens ambigus ou des revirements réguliers. L'humiliation du monde arabe demeure un facteur clé de compréhension de l'antagonisme culturel, social, économique et politique permanent entre l'Etat sioniste libéral, démocratique, et occidentalisé et un monde arabe vivant dans la nostalgie de la Nahda8, la belle époque du Nassérisme: grandeur économique, politique, nationaliste et culturelle. Concernant les Palestiniens, la situation qui vire au tragique est déjà plus complexe qu'une simple nostalgie de la « belle époque ». En effet, la société palestinienne est très vite fragmentée et ce dès le début du XXe siècle. L'historien explique: « La société palestinienne était déjà divisée et les règles du mandat britannique n'ont fait qu'aggraver cette division ». Les tensions entre Juifs et Arabes s'aggravent dès les années 1910 même si ces derniers font preuve d'une mobilisation peu organisée donc peu efficace: « Les sionistes rencontrèrent bien quelques actes de violence du côté arabe dans les vingt-cinq premières années de leur installation mais les Arabes manquaient de conscience nationale et politique ».

Très vite le dialogue entre les deux sociétés se brise, les tensions s'accroissent et les « violences de 1920, 1921 ne furent qu'un prélude à la grande éruption de violence bien plus étendue de 1936-1939, la grande révolte palestinienne .» Progressivement, les milices de défense des citoyens voient le jour mais, et Morris s'attarde à juste titre dessus, jamais les milices palestiniennes ne résisteront et ne tiendront la longueur face au groupe Stern, au Lehi à l'Irgoun et au Palmah, les milices de défense juive qui soutiennent l'action de l'armée régulière, la Hagana; D'ailleurs, « durant sa brève existence, le mouvements national palestinien échoua totalement dans l'établissement de ses milices même si ce n'était pas faute d'avoir essayé »9 selon Morris. Et ils ne purent certainement pas compter sur leur armée pour compenser puisque « aucune n'avait jamais mené une guerre, à l'exception de la Légion arabe, qui avait assisté l'armée britannique dans sa conquête de l'Irak et de la Syrie en mai-juin 1944. »10 Le Lehi avait de toute façon un atout supplémentaire – et surprenant – face aux Arabes et au grand Mufti de Jérusalem qui avait été accusé de se rapprocher d'Hitler, c'est son audace. Car lui aussi, et l'historien nous l'explique de manière surprenante, n'avait pas hésité à « tenter d'établir une alliance avec l'Allemagne nazie au nom de la lutte commune contre le Royaume-Uni »11 Morris poursuit son récit jusqu'au plan de partage de 1947 et analyse brillamment la position de chacun des membres de l'UNSCOP12 avant le vote.

Puis Morris revient sur le plan D, le Plan Dalet qui vaut controverse au sein même des historiens. Ainsi pour Ilan Pappé, autre nouvel historien, il y a eu un plan clair d'expulsion et il était délibéré13. Pour Morris, l'expulsion des Palestiniens fait partie de ce que l'on a coutume d'appeler des dommages collatéraux. C'était la guerre et cela était inévitable: « L'opération Nahshon14marque un revirement d'une phase défensive à une phase offensive et le début de la mise en place du plan Dalet15, sans que même Ben Gourion ni la Hagana y prennent part directement »16 De toute façon, et Morris persiste, « le Plan D n'a jamais été lancé officiellement par la décision d'un quelconque responsable ». En réalité, la question du plan demeure parfois confuse même chez Morris puisqu'un peu plus loin, il explique que « le Plan donnait carte blanche aux milices pour conquérir les villages arabes et décider du sort de chacun d'entre eux (...), appelait explicitement à la destruction de la résistance de [ces derniers] et à l'expulsion de ses habitants »17. Pire encore: côté Hagana et Palmah18, l'ordre était donné de « tuer les plus d'hommes possibles »19.

En ce qui concerne la question qui fait aussi débat au sein des nouveaux historiens sur un prétendu appel ou non des dirigeants arabes à la résistance armée des Palestiniens, Morris n'est pas toujours clair même si, sur ce point, il confirme parfois ce qu'il écrivait auparavant: « Le Mufti [Al-Husseini, le grand Mufti de Jérusalem] et le Haut-comité arabe n'ont jamais émis d'appel à prendre les armes pour attaquer le Yichouv (...) La plupart des attaques arabes de novembre 1947 à janvier 1948 ont été spontanées et mêmes contraires aux vœux du Mufti (...) » Quant à la question de l'appel du Mufti à fuir le pays, Morris nous éclaire: « A la fin janvier 1948, les service de renseignements britanniques rapportaient que le Mufti avait même donné l'ordre aux déportés de revenir chez eux. » Cette faiblesse arabe s'est accrue avec le fameux accord secret de non-agression qui avait été passé entre Golda Meir et le roi Abdallah de Transjordanie en 1948. Révélé par Avi Shlaim20, Morris reprend l'idée et la conforte puisque selon lui, « L'Agence juive voulait un État palestinien dirigé par un Husseini comme son voisin et tous deux [Israël et la Transjordanie] firent le choix commun d'une alternative au plan de partition. »
Au delà de cette description forcément sommaire de ce dernier ouvrage, l'on voit bien que Morris reste un historien avant tout. Soucieux du détail et de la preuve par l'archive, il en ressort toutefois un certain nombre d'éléments bien plus à charge pour les Palestiniens que précédemment: la guerre de 1948 est pour lui côté arabe davantage une guerre de religion qu'un conflit nationaliste; les Palestiniens étaient de toute façon extrêmement mal encadrés; il y a bien eu quelques massacres côté arabe quand même à l'égard des Juifs mais ils sont mineurs. Une nouvelle fois, Morris conclue avec empathie : « 1948 a hanté et hante toujours le monde arabe au plus profond de sa conscience collective, de son égo et de sa fierté »21. Pourquoi tenir alors de tels propos sur les Arabes dès l'instant qu'il lève la tête de l'histoire et affronte le présent? C'est là tout le paradoxe de Docteur Benny et Mister Morris.



« Le second holocauste ne ressemblera pas au premier » Benny Morris.


Pour la promotion de son dernier ouvrage, Benny Morris a récidivé à l'égard du monde musulman. En 2007, sur son attitude ambiguë, il nous déclarait « Il est vrai que je me suis beaucoup radicalisé depuis l'échec des négociations de Camp David en 2000. Mais je sais, contrairement à ce que l'on m'a reproché à ce propos, toujours séparer mon travail d'historien et mes propres positions. Je pense faire un travail honnête d'historien mais là, l'actualité nous a tous rattrapé. » Ou bien encore: « Je suis un juif sioniste et je ne suis pas des leurs. Pourquoi des Juifs devraient-ils avoir des amis arabes? (rires) »22
1948 était son premier livre depuis ses déclarations fracassantes récurrentes depuis 2004. Dans deux articles, l'un de juillet 2007 au quotidien allemand Die Welt23, l'autre dans le New York Times du 18 juillet 200824, l'historien envisage clairement et rapidement un nouveau conflit dans les mois à venir25. Dans le premier paru l'année dernière, Morris annonçait la destruction prochaine potentielle d'Israël par l'Iran. Nous étions alors dans la théorie et la projection. Cette année, Morris revient encore plus fort.

Persuadé que l'Iran ira jusqu'au bout de ses déclarations, à travers la parole et l'action de son Président Ahmadinajed, Morris croit savoir – et il joue ici davantage au journaliste renseigné qu'il a été avant d'entrer dans les cercles universitaires – qu'Israël prendra les devants d'un potentiel conflit militaire provoqué par Téhéran: « Israël attaquera presque certainement l'Iran (...) » et ce sera dans les 4 ou 7 mois à venir. Probablement « entre le 5 novembre et le 19 janvier ». Si l'Etat hébreu ne le fait pas, « Ils [les Iraniens] utiliseront n'importe laquelle des bombes qu'ils ont fabriqué ». Et pour Morris il ne fait aucun doute que « 4 ou 5 tirs suffiront pour qu'il n'y ait plus d'Israël ». Nous ne sommes plus dans la simple idée que « Israël, croit que son existence est en péril et c'est un sentiment partagé par la majorité des Israéliens ».
L'état d'esprit apocalyptique et les visées messianiques de l'historien, devenu homme, ne sont pas nouvelles. Mais il va toujours plus loin à chaque déclaration. En annonçant de manière de plus en plus régulière la destruction prochaine d'Israël, il sort de son cadre de scientifique. Bien entendu, la réalité peut parfois rejoindre la fiction mais de là à dire que « un million ou plus d' Israéliens mourront immédiatement dans le grand Tel-Aviv, Haïfa et la région de Jérusalem », nous sommes dans le scénario catastrophe. Nous ne pouvons que souhaiter pour le Proche-Orient et pour le monde, que Morris ne dispose pas des mêmes talents pour prédire l'avenir que pour retracer le passé. Espérons-le.


Notes

1Après la parution par l'auteur de l'article « Docteur Benny Mister Morris » dans « Israël l'enfermement », Confluences Méditerranée n°54, Paris, été 2005.
2Auteur de « Le Mur de fer », Buchet-Chastel, Paris, 2008. Entretien privé.
3Cambridge University Press, Cambridge, 1987.
4 Les principaux ouvrages des nouveaux historiens sont ceux de Benny Morris: The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge University Press, Cambridge, 1987; 1948 and After. Israël and the Palestinians, Clarendon Press, Oxford, 1990 ; Victimes, histoire revisitée du conflit arabo-sioniste, Complexe, Bruxelles, 2003; 1948 A History of the First Arab-Israli Conflict, Yale University, Press, New Haven and London, 2008 ; Tom Seguev : 1949, The First Israelis, Free Press Mac Millan, New York Londres, 1986 ; The Seventh Million, Liana Levi, Paris, 1992 ; Simha Flapan : The Birth of Israel, Myths and Realities, Croom Helm, Londres et Sydney, 1987 ; Avi Shlaïm : Collusion Across the Jordan. King Abdullah, the Zionist Movement and the Partition of Palestine, Clarendon Press, Oxford, 1988 ; Ilan Pappé : Britain and the Arab-Israeli Conflict, 1948-1951, Mac Millan, New York, 1988 ; The Making of the Arab-Israeli Conflict, 1947-1951, I. B. Tauris, Londres et New York, 1992.
5Auteur de « Comment le peuple juif fut inventé? », Fayard, Paris, 2008. Entretien privé.
6Yale University Press, New Haven and London, 2008.
7Toutes les citations qui suivent sont extraites du livre de Morris. Cit. p.10
8En lien avec la renaissance politique et culturelle qui a animé l'Egypte à partir du XIXe siècle avec l'arrivée de Mohamed Ali.
9op.cit p.88
10op.cit. p.183
11op. cit. p.29
12« United Nations Special Committee on Palestine ». C'est la Commission des Nations-Unies chargée d'évaluer l'installation d'un Etat juif en Palestine.
13Lire Le Nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, Paris, 2008.
14Menée du 2 au 30 avril 1948 en pleine guerre, elle permet la levée du blocus auquel est soumis la communauté juive de Jérusalem.
15De la lettre « D » en hébreu.
16op.cit. p.116-121, 133
17op.cit. p.120
18Unité de combat de la Hagana. Palmah en hébreu est une abréviation de l'expression « troupes de choc ».
19op.cit. p.87
20Collusion across the Jordan, King Abdullah, the Zionist Movement and the Partition of Palestine, op. cit.
21op.cit. p.419
22Entretien privé.
23« The Second holocaust will not be like the first », Die Welt, 6 janvier 2007. Consultable à l'adresse http://www.welt.de/data/2007/01/06/1165992.html
24« Using bomb to stave off war », New York Times, 18 juillet 2008. Consultable à l'adresse http://www.nytimes.com/2008/07/18/opinion/18morris.html
25Même si les tensions et les provocations n'ont jamais été aussi fortes entre les deux pays.

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