Qui aurait dit que les Français n'aimaient plus lire, à l'occasion de la soirée d'ouverture du 28ème Salon du livre, Porte de Versailles, au vu de la cohue et des bousculades qui ont eu lieu dès 18h?
Mais il y avait une autre raison. Il faut dire que ce Salon a fait couler beaucoup d'encre depuis plusieurs semaines et avant même son ouverture. Le service de presse de l'évènement doit être d'ores et déjà heureux. Evidemment, l'invité d'honneur cette année n'y était pas pour rien. Un anniversaire, çà se fête et les 60 ans de l'Etat d'Israël comme les 60 ans de la Nakba(la « catastrophe ») pour les Palestiniens aussi.
Les organisateurs du Syndicat national de l'édition, à commencer par Serge Eyrolles, son président, devaient bien s'attendre à déclencher la polémique. Malgré l'écho international de l'évènement, les attaques violentes, les critiques contre l'occupation des Territoires, les appels au boycott de la part des pays arabes, ils ont résisté au nom du livre et pour le peuple du livre qu'ont été symboliquement les Juifs..
Hier, pour l'inauguration du Salon par le Président israélien Shimon Perès, les organisateurs et le service d'ordre en ont eu toujours plus pour leurs frais. En effet, accompagné de la ministre de la Culture Albanel, le Président de l'Etat hébreu, depuis l'année dernière seulement1, achevait sa tournée officielle en France entamée lundi dernier.
Shimon Perès a fait toutes les couvertures ou presque des journaux en France cette semaine. C'est un homme politique unique en Israël bien connu des Français. A 84 ans, il est une légende vivante qui a encore la beauté rare d'un octogénaire toujours actif au service de son pays. Perès, considéré comme le plus « français » des Israéliens – et qui pourtant donnait sur place des interviews à la télévision en hébreu- jouit d'une stature internationale depuis qu'il a été couronné Prix Nobel de la Paix avec Ithzak Rabin et Yasser Arafat en 1994 à la suite de son combat pour la paix et la signature des accords d'Oslo l'année d'avant.
Accueilli plus tôt dans la semaine par le Président Nicolas Sarkozy, le Premier ministre François Fillon, et différentes personnalités de premier plan comme Laurence Parisot du Medef, Shimon Perès est venu quatre jours à Paris en ami et admirateur de la France. Et cela dure pour lui depuis des décennies, même si les relations ont pu être parfois houleuses entre les deux pays. Considérée comme pro-arabe, depuis des décennies la France aura tourné une page depuis le départ de Jacques Chirac. Nicolas Sarkozy l'avait affirmé et certifié à son arrivée à l'Elysée: la France est amie d'Israël et « elle sera toujours au côté d'Israël quand son existence sera mise en cause ». Ce voyage était donc fondateur d'un renouveau entre les deux pays2.
Malgré l'attentat horrible perpétré cette semaine et tuant 9 civils, dans une école talmudique à Jérusalem, malgré les roquettes sur Sderot, malgré la situation catastrophique à Gaza et les raids de l'armée israélienne, Tsahal, faute d'un dialogue entre Israéliens et Palestiniens, l'heure était au moins au dialogue entre la France et Israël. Shimon Perès a maintenu son voyage coûte que coûte.
L'appel au boycott d'un certain nombre de pays arabes plus que criticable, n'y a rien fait. Certains côté israélien, semblaient exagérer en parlant d'autodafé: on ne brûle ni les livres, tout comme on ne peut bannir des écrivains d'un tel évènement. L'Egypte, le Maroc, la Tunisie, entre autres, ont décidé d'annuler leur participation au Salon de cette année. D'autres, peut être plus malins, ont appelé à convoquer la Palestine comme prochain invité d'honneur pour l'année prochaine.
En attendant, Shimon Perès s'est rendu hier soir, sous la plus haute sécurité, au Salon pour inaugurer le pavillon consacré exclusivement à la littérature israélienne « de langue hébraïque ». La sécurité s'est prise de panique quand un panneau s'est détaché du plafond à quelques mètres de l 'équipe présidentielle. Bien sûr, les principaux écrivains israéliens de renom avaient fait le déplacement et dédicaceront leurs ouvrages cette semaine: la vieille garde comme Amos Oz, Avraham B. Yehoschua ou encore David Grossman. Bien sûr qu'il y'avait des jeunes incarnant la relève de la littérature de langue hébraïque comme Etgar Keret par exemple. Mais à l'image d'un Israël qui n'est pas tout à fait encore l'Etat de tous ses citoyens, la discrimination perdurera aussi à Paris le temps d'un Salon.
En effet, on assistait déjà à un autre boycott hier soir. Non pas du côté des Arabes mais bien du côté Israélien. Il était venus, ils étaient tous là sauf deux catégories majeures de la société: les écrivains arabes israéliens que l'on a oublié d'inviter (sauf Sayed Kashua, écrivain arabe israélien mais qui écrit en hébreu). Et, fait encore plus représentatif, les historiens, critiques ou non du sionisme d'ailleurs, obligés de se rendre à des conférences en marge de l'évènement public dans les jours à venir.
La littérature, c'est la fiction. Mais la littérature, est aussi le récit d'une réalité dont elle s'inspire largement. Et l'absence officielle des historiens est en soi une autre discrimination. Une telle politique culturelle ne peut exclure une telle culture politique. Même le temps d'un Salon qui aurait pu être l'occasion d'un dialogue. Shimon Perès, dernier des pères fondateurs d'Israël avec Ariel Sharon, aurait du s'en souvenir dans son discours d'ouverture.
1Après la démission forcée de Motshe Katzav en 2007 pour harcèlement sexuel.
2A cette occasion, Nicolas Sarkozy se rendra en Israël au mois de juin, et non plus au mois de mai comme prévu initalement.
Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, conseiller scientifique et policy advisor chez ForMENA (Bruxelles), chercheur associé au CJB(Rabat/ Maroc) et au REPI (Université Libre de Bruxelles), enseignant en relations internationales, et consultant Moyen-Orient.Il est par ailleurs président du CCMO, le Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient, écrivain, auteur de nombreux ouvrages, et éditeur. Analyses et services Contact: boussois@yahoo.fr ou 0032 (0) 476 580 677
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