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Le rapport suisse relance la thèse de l'assassinat du raïs. Retour sur un feuilleton qui n'a pas fini d'empoisonner les relations israélo-palestiniennes.
Par QUENTIN RAVERDY
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Neuf ans après la mort de Yasser Arafat, de nombreuses zones d'ombre perdurent autour des circonstances de son décès. Le rapport du laboratoire suisse, rendu public par la chaîne qatarie Al Jazeera, sur une soixantaine d'échantillons prélevés sur la dépouille du raïs - exhumée en novembre 2012 - semble pourtant confirmer la thèse d'un empoisonnement au polonium 210.
Les conclusions de l'équipe suisse du Centre hospitalier universitaire vaudois à Lausanne attestent de la présence d'un taux de polonium 18 fois plus élevé que la moyenne dans son organisme. Cet élément chimique ne présente aucun danger quand il est hors de l'organisme. En revanche, "une dose de 0,1 microgramme serait fatale si elle était ingérée dans de la nourriture ou un liquide", explique-t-on sur Al Jazeera. Un obscur poison qui en 2006 aurait été responsable de la mort foudroyante de l'ex-agent du KGB Alexandre Litvinenko.
Arafat meurt à Paris
Le 12 octobre 2004, retranché à Ramallah dans la Mouqata'a (siège de l'Autorité palestinienne), encerclé depuis des mois par l'armée israélienne, Yasser Arafat, 75 ans, est soudain pris de violentes douleurs après son dîner. S'ensuivent deux semaines de souffrance que les médecins du vieux raïs ne peuvent expliquer. Autorisé par Ariel Sharon, Premier ministre israélien de l'époque, à quitter le territoire, Yasser Arafat est admis à l'hôpital militaire de Percy, à Clamart (Hauts-de-Seine). Incapables d'établir un diagnostic sur le mal qui ronge Arafat, les médecins français ne peuvent que constater la dégradation de l'état de santé de l'homme politique palestinien.
Au matin du 3 novembre, il tombe dans un profond coma. Transféré en service réanimation, il décède le 11 novembre. Les causes de sa mort restent à ce moment-là inconnues et les rumeurs enflent : cancer, cirrhose (basée sur des rumeurs d'alcoolisme) et même le VIH. L'empoisonnement n'est qu'une hypothèse parmi d'autres.
2012 : le polonium mis en cause
Il faudra attendre juillet 2012 et la diffusion de What killed Arafat ?,documentaire d'Al Jazeera, pour que cette hypothèse resurgisse. La chaîne qatarie a fait analyser des échantillons biologiques prélevés sur des effets personnels (kefieh, brosse à dents, etc.) de Yasser Arafat obtenus avec l'aide de sa veuve. Selon l'Institut de radiophysique de Lausanne, ces éléments présentent une "quantité anormale de polonium".
La veuve du leader palestinien décide alors de porter plainte contre X pour assassinat auprès du parquet de Nanterre. Souha Arafat demande également à ce que la dépouille de son défunt mari, enterré à Ramallah, soit exhumée. Avec l'accord de Mahmoud Abbas, successeur d'Arafat à la tête de l'Autorité palestinienne, le corps du raïs est exhumé le 27 novembre 2012. Une soixantaine de prélèvements sont effectués puis remis à des experts suisses et russes, mandatés par l'Autorité palestinienne, ainsi qu'à des experts français, mandatés par le parquet de Nanterre.
"Arafat a bien été empoisonné"
Malgré l'absence "d'autopsie post-mortem effectuée sur le cadavre" en 2004, suite au refus de la veuve du leader palestinien, Souha Arafat, les analyses viennent étayer la thèse d'un possible empoisonnement. Les Suisses affirment être "sûrs à 83 % que le leader palestinien a été empoisonné avec du polonium", notamment au vu de la forte présence de l'élément chimique, huit années après. Jeudi à Lausanne, lors d'une conférence de presse, le professeur Patrice Mangin est resté d'une prudence extrême : "Est-ce que nous pouvons exclure le polonium comme cause de la mort ? La réponse est clairement non" et de renchérir : "À l'opposé, est-ce que nous pouvons dire avec certitude que le polonium a été la cause de la mort du président Arafat ? La réponse est malheureusement non."
Mais le scientifique a aussi rappelé "qu'on n'absorbe pas par accident du polonium", ce qui suppose "l'intervention d'un tiers". Une déclaration qui devrait, une fois encore, raviver la thèse du complot.
Les tensions ressurgissent
Deux jours après la divulgation du rapport qui, à l'origine, ne devait être connu que de la veuve d'Arafat et des cadres de l'Autorité palestinienne (au pouvoir en Cisjordanie), la théorie de l'assassinat prend ainsi de plus en plus d'ampleur. Aux avant-postes, sa veuve, qui peu après avoir rencontré les trois experts suisses a rappelé que, désormais, "il est scientifiquement prouvé qu'il n'est pas mort de mort naturelle", mais que "cet homme a été tué".
Si Souha Arafat n'incrimine personne directement, pour Nasser al-Qidwa, neveu du défunt raïs et président de la fondation Yasser Arafat, l'ennemi est tout désigné : Israël et son Premier ministre de l'époque Ariel Sharon.
Des rumeurs immédiatement démenties par l'État hébreu et que beaucoup d'hommes politiques continuent de défendre malgré les nouvelles révélations. "Ariel Sharon avait ordonné de tout faire pour éviter qu'Arafat soit tué par nos soldats", rappelle Raanan Gissin, porte-parole et ancien conseiller du leader israélien. "C'est pour cette raison qu'il a permis l'évacuation vers un hôpital en France d'Arafat". Et de donner à son tour sa version des faits : "Les Palestiniens feraient mieux de s'interroger sur ceux qui dans l'entourage d'Arafat avaient intérêt à sa disparition."
LIRE notre article "Arafat : Israël entre ironie et dénégation"
"On ne fait pas de la politique avec des morts"
Cette affaire est aussi (et surtout ?) l'occasion pour Souha Arafat de revenir dans la lumière. La veuve, aujourd'hui exilée à Malte avec Zahwa, l'enfant qu'elle a eu avec le leader palestinien, a été "largement désavouée par les Palestiniens, pour qui elle symbolise la dérive du Fatah (parti au pouvoir en Cisjordanie) et la corruption au sommet de l'Autorité palestinienne. Une corruption dont elle a largement profité", analyse Sébastien Boussois, spécialiste de la question israélo-palestinienne et conseiller scientifique de l'Institut Medea (Bruxelles). "C'est une façon pour elle d'exister encore dans l'ombre d'Arafat", estime Philippe Moreau Defarges, chercheur à l'Ifri.
Malgré l'indignation en Palestine à la suite de cette nouvelle, les conséquences réelles sur le plan politique devraient être ténues. Si jeudi matin, un responsable de l'Autorité palestinienne, Wassel Abou Youssef, appelait à la formation d'une "commission d'enquête internationale sur le meurtre du président Arafat", en haut lieu Mahmoud Abbas a une marge de manoeuvre plus que réduite. Le leader palestinien s'est engagé à faire en sorte que les Palestiniens renoncent à toute démarche auprès d'institutions internationales, le temps que dureront les négociations avec l'État hébreu. "L'Autorité palestinienne n'aspire donc qu'à une chose aujourd'hui : maintenir le dialogue avec Israël", constate Philippe Moreau Defarges. "Arafat, c'est du passé et ni les Palestiniens ni les Israéliens n'ont aujourd'hui intérêt à faire resurgir cette histoire." Et de conclure : "On ne fait pas de la politique avec des morts."
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