On parle de plus en plus de la
progressive théocratisation de la vie politique israélienne et d’Israël de
manière plus globale. Il est vrai que l’histoire du sionisme s’est
essentiellement fondée sur des principes laïcs de construction nationale et
nationaliste d’un Etat pour les juifs dès la fin du XIXe siècle. Si de nombreux
principes socialisants, démocratiques, et providentiels d’un Etat qui se
normalise aujourd’hui ont été en partie abandonnés, c’est parce que l’emprise
du religieux et du national religieux ont cru dans l’espace public et privé
israélien et séduit depuis les années 1960 de manière spectaculaire.
La société israélienne elle-même
a fortement évolué en 65 ans d’existence. Florence Heymann, chercheuse
sociologue à CRFJ à Jérusalem précise les faits : « La majorité juive
israélienne est plurielle, tant socialement que culturellement, sans toutefois
pouvoir parler à son propos de multiculturalisme. Elle se compose de trois
groupes principaux : les laïcs (hilonim), classe moyenne en majorité ashkénaze,
entre 40 % et 46 % ; les traditionalistes (massoratim) surtout « Orientaux » (mizrahim), environ 32 % ; enfin les religieux
(datiim), environ 27%. Ce dernier groupe se sépare en deux sous-cultures
principales : les « sionistes religieux
» (tsionim datiim) ou « religieux nationaux » (datiim leumiim), environ 22 %,
qui comprennent nettement plus d’Ashkénazes que de Séfarades ; les
ultra-orthodoxes (haredim) autour de 5 %, dans leur écrasante majorité non
sionistes ou a-sionistes. »[1]
Face aux laïcs, il faut donc compter sur la forte présence ancrée des
ultra-orthodoxes qui ont peu évolué, mais surtout sur ce qu’elle appelle
« le religieux national nouveau » qui a su s’adapter à la société et
présenter un visage plus séduisant de la religion traditionnelle et
conservatrice. En politique, on constate la même évolution, au détriment des
hommes en noir et au profit des sionistes religieux.
Aujourd’hui, une coalition en
bonne et due forme à l’israélienne ne peut durablement se constituer sans la
présence forte, soit des partis ultraorthodoxes séfarades comme ce fut
longtemps le cas avec le Shas, soit aujourd’hui avec celle croissante des
partis ultra nationalistes et sionistes religieux comme avec Maison juive du
populaire Naftali Bennett. La nouvelle coalition Netanyahou III, tient
essentiellement après les résultats décevants du Likoud, par l’alliance
improbable entre le dit centre-gauche de Yari Lapid et son parti Yech Atid avec
Bennett. Pour ceux qui croyaient en une résurgence d’un phénomène centriste de
gauche, c’est la douche froide.
Or, la création même de l’Etat
d’Israël avait été largement contestée par les juifs religieux, farouchement
contre la matérialisation d’un Etat juif tant que le messie ne serait pas arrivé
sur terre. Aujourd’hui, les rabbins ont largement changé d’opinion parlant de
« rédemption », défendant les ultra-orthodoxes soutenus même
matériellement par l’Etat et devenus à part entière de grands garants avec les
colons de l’identité israélienne d’aujourd’hui. Schizophrénie de la société
israélienne ? Non, bouleversement idéologique et pragmatique total en
quarante ans.
Dans son dernier ouvrage
« Au nom du Temple, l’irrésistible ascension du messianisme juif
(1967-2013) », le journaliste Charles Enderlin remet en perspective cette
montée des courants nationalistes et religieux en Israël, largement incarnés
par les colons des territoires de Cisjordanie d’une part, et les mouvements messianistes
internes à Israël favorables à la construction du Troisième Temple d’autre part.
Le messianisme juif n’est plus selon lui un courant marginal ou une idée
farfelue, loin de là. Et ce sera selon lui, probablement la grande pierre
d’achoppement majeure d’un futur accord entre Israéliens et Palestiniens, plus
que tous les autres problèmes: un blocage désormais autour du religieux, ce
qu’on avait cru pouvoir éviter. Selon Shmuel Benhamou, l’un des défenseurs du
projet de nouveau Temple à Jérusalem, interviewé par un journaliste de France
Info en avril 2013, « c’est à nous de monter sur l’endroit, prier et
construire le Temple après l’accord du gouvernement. La construction du
Troisième Temple va tout changer au
niveau du pouvoir politique, économique. Tous les sages seront réunis
là-bas et le pays sera dirigé par un Roi. Le pouvoir laïc perdra toutes ses
prérogatives dont la Knesset, mais si c’est écrit, nous devons le faire »[2].
Avant, les Juifs n’étaient pas autorisés par les docteurs de la loi pour des
raisons religieuses à pénétrer l’esplanade des Mosquées, puisque lieu musulman.
Aujourd’hui, les visites de Juifs se multiplient, sous escorte des soldats
israéliens seuls maîtres à bord de la souveraineté sur l’Esplanade, en vue
d’une possible reconstruction du Temple.
Le processus est en réalité
ancien et bien implanté dans toutes les sphères de la vie politique et sociale
israélienne. Ce qui est frappant dans l’ouvrage d’Enderlin, c’est que l’on
comprend que l’Etat d’Israël, s’il n’a jamais souhaité être religieux, a finalement
toujours été largement influencé par le messianisme juif depuis le début sans
véritablement se l’avouer. Il semble toujours y avoir eu pas très loin d’un
dirigeant sioniste, un conseiller très religieux ou un pater comme garant
moral. Si Herzl se défendait d’un tel risque en 1896 : « Aurons-nous
une théocratie ? Non ! Si la foi maintient notre unité, la science
nous libère », force est de constater que la colonisation des territoires
palestiniens depuis 1967 s’est inscrite dans un processus politique mais bien
religieux également. Pour Enderlin, la culture nationale juive récente se fonde
sur l’idéologie du Temple et de la reconquête de la Judée et de la Samarie. La
sécurisation de l’espace sanctifié israélien s’est donc fait sur deux
plans : la judaïsation de Jérusalem-est, originellement attribué aux
Palestiniens et le symbolique contrôle sur l’esplanade des Mosquées, le Haram
Al-Sharif, troisième lieu saint de l’Islam depuis 1967 et la guerre des Six
Jours ; puis les territoires par l’implantation de 350 000 colons.
Aujourd’hui, si la paix est
devenue improbable pour Charles Enderlin et qu’« il n’y aura pas d’Etat
palestinien », c’est parce que « l’ensemble de ces mouvements
religieux alliés à la droite nationaliste, s’opposent à toute concession
territoriale, et à fortiori à la création d’un Etat palestinien souverain et
indépendant »[3].
Désormais, ce qu’il reste du sionisme laïc, socialiste et libéral semble être à
la botte du fondamentalisme messianique juif qui n’est encore pourtant qu’une
minorité numérique. Preuve en est : en 2005, le retrait de Gaza et
l’évacuation des colons par Ariel Sharon, alors premier Ministre, fut vécu
comme une tragédie nationale. Or, de plus en plus de soldats israéliens portent
la kippa blanche, un Institut du Temple a été créé pour envisager la
construction d’un point de vue pratique du Troisième Temple, et les
nationalistes et sionistes religieux sont présents dans toutes les strates du
champ politiques.
« Le conflit entre Palestiniens et
Israéliens était territorial, il est en train de devenir religieux et c’est
pour cela qu’il n’y aura pas d’accord » précisait Charles Enderlin dans
une interview récente. La menace
existentielle, combinée aux dangers frontaliers face au bouleversement régional
inédit, tout comme la crainte iranienne que beaucoup d’Israéliens voient comme
l’ennemi ultime, l’amalek[4],
que même l’historien Benny Morris peu suspects d’accointances avec les
messianistes a priori projetait comme le responsable à venir d’une seconde
shoah dès 2008[5], et
le repli sur la religion d’un nombre croissant d’israéliens déboussolés à de
quoi inquiéter. Tant que l’Etat d’Israël faisait rêver, tant que la
construction prometteuse de son pays et de son Etat selon l’idéologie sioniste
mythique rassuraient les Israéliens, tant que l’armée était encore largement
auréolée de prestige, les Israéliens se sentaient encadrés et
protégés : leur glissement vers la droite et le religieux témoigne d’une
perte de repères rationnels d’une part, mais surtout d’une grande inquiétude
face à l’avenir. L’heure est en effet grave pour les laïcs, car Enderlin
précise enfin : « des études sociologiques montrent que 51% des
Israéliens juifs pensent que le messie va arriver. »[6]
Sébastien Boussois
Pour aller plus loin :
Charles Enderlin, « Au nom
du Temple, Israël et l’irrésistible ascension du messianisme juif
(1967-2013) », Seuil, Paris, 380 pages.
[1]
« Identités erratiques et dissidences dans le monde religieux juif en
Israël », Florence Heymann, Jérusalem, 2013.
[2] http://www.franceinfo.fr/monde/les-choix-de-france-info/charles-enderlin-en-israel-la-droite-religieuse-gagne-du-terrain-946275-2013-04-09
[3] Au
nom du Temple, p.16
[4]
Selon la Bible, Amalek est le premier ennemi des tribus d’Israël à les avoir
attaqué sans raisons. Aujourd’hui, il représente l’ennemi juré, belliqueux et
hostile à l’Etat hébreu.
[5] http://contreinfo.info/article.php3?id_article=397
[6] http://www.franceinfo.fr/monde/les-choix-de-france-info/charles-enderlin-en-israel-la-droite-religieuse-gagne-du-terrain-946275-2013-04-09
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