INTRODUCTION
« Tout est bruit pour qui a peur »
Sophocle
La guerre israélo-arabe de 1973, « guerre d’octobre », « guerre du Kippour » ou « guerre de Ramadan » qui est déclenchée par les forces armées conjointes syrienne et égyptienne contre l’Etat d’Israël le 6 octobre 1973, est à réinscrire dans le contexte géopolitique de l’époque, bouillonnant dans la région et dans le monde. Il n’est pas un évènement à prendre de manière isolée pour en comprendre les tenants et les aboutissements, mais aussi les conséquences sur 40 ans et ses résonnances dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui. Contexte socio-économique mondial tendu, séquelles de la guerre triomphale des Six Jours pour Israël, frustration ravalée des ennemis vaincus depuis 1948, attaque surprise arabe que même Israël n’avait anticipé, fin du mythe de l’invincibilité de l’Etat hébreu, crise pétrolière historique conséquente à la guerre: autant d’éléments qui ont marqué l’histoire du Proche-Orient et dont on ne peut nier l’unicité quarante ans après.
Avec la transformation du contexte régional démocratisant depuis 2011, les révolutions et guerres civiles que connaissent l’Egypte et la Syrie, on ne peut pas ne pas s’interroger sur les conséquences de cette déstabilisation aux frontières d’Israël, en projetant un dangereux jeu de dominos qui pourrait rappeler 1973. Depuis deux ans, les relations entre l’Etat hébreu et ses deux voisins importants, se sont largement détériorées. Après avoir effectué un rappel sur la guerre de 1973, du contexte au déroulement en passant par les conséquences immédiates et durables, nous nous interrogerons sur les éléments politiques et géopolitiques actuels des relations entre Israël et ses voisins immédiats ou plus lointain, qui peuvent faire craindre le scénario du pire –une nouvelle guerre – ou au contraire temporiser si le statu-quo se maintient entre Israël et ses deux voisins. Doit-on craindre un nouvel embrasement ? C’est peu probable. Comme en 1973, personne ne semble vouloir y croire en tout cas.
I) La Guerre d’octobre 1973 : le début de la fin de l’invincibilité d’Israël
Dans le Proche-Orient éclaté 1956-2000, l’historien Georges Corm, affirme : « Aucun doute n’est possible, le déclenchement de la guerre d’octobre 1973 est bien la décision du président Sadate. C’est aussi une décision courageuse, car elle est prise contre l’avis de beaucoup d’officiers de l’état-major égyptien qui ne croient guère possible une aventure militaire visant à traverser le canal. »[1] L’extension du territoire israélien après le 6 juin 1967, avec la prise du Golan au Nord, le Sinaï au sud, et une partie de la Cisjordanie ont accru le territoire d’un tiers et constituent autant de garanties de zones de sécurité inviolables mais également de territoires pris aux Arabes qui ne l’ont jamais accepté. Ces derniers rongent leur frein de défaite en défaite depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948, la guerre de 1956 et celle de 1967 pour avoir leur vengeance : « Le contexte de 1973 n’a en fait pas beaucoup changé. Simplement le contentieux israélo-arabe est à la fois plus lourd et plus vaste. Plus vaste car les rancoeurs se sont»[2] précise Georges Corm. En réalité, les Arabes ne comptaient pas en rester à des mots. Le président égyptien Anouar Al Sadate l’avait annoncé dès 1971, comme cité par Dominique Vidal et Alain Gresh dans Les 100 Clés du Proche-Orient : « Il n’y a plus d’espoir d’un accord pacifique, notre décision est de combattre. Les dirigeants arabes ne peuvent plus tolérer, au-delà de l’humiliation subie en 1967 à la « cause arabe », de voir une partie de leurs territoires, Golan et Sinaï en tête, sous domination et occupation israélienne, et de voir inabouties la demande des Nations unies d’amorcer la paix contre le retrait de ces territoires précisé dans la résolution 242 de l’AG des Nations unies du 22 novembre 1967. » Egypte et Syrie décidèrent donc de mener ensemble l’opération au sud et au nord pour jouer pleinement l’effet de surprise, déstabiliser totalement Israël et récupérer leur dû.
Le déclenchement de l’attaque surprise de Yom Kippour et le déroulement de la guerre
Tout ce qui avait fait la force d’Israël depuis 1948 s’effondre en quelques jours. Au-delà de la bithakhon[3], ce sentiment sécuritaire permanent, il y a un autre concept qui est ébranlé chez les Israéliens : la « tzadkanout » qui intervient régulièrement dans le discours politique israélien et qui pousse les Israéliens à agir au nom de leur survie et à considérer chacune de leur action légitime dès l’instant qu’elle touche à ce qu’ils pensent être de leur survie. Cette méfiance à l’égard de l’extérieur, voire la diabolisation des ennemis, induit un rapport de forces favorables tout comme cette construction du danger permanent qui ont galvanisé Israël et lui ont permis de remporter ses plus grands succès politiques, militaires et diplomatiques[4].
Le 5 octobre 1973, ca n’a plus marché. Au point que les Israéliens ont sous-estimé les capacités d’action et de réaction de leurs adversaires mais également leur équipement : après la guerre des Six jours, l’armée égyptienne qui fut laminée s’est modernisée et a tiré les leçons de 1956 et 1967. La construction de la ligne Bar Lev après la guerre des Six Jours devait éviter toute intrusion du territoire israélien dans le Sinaï par l’Egypte. Sadate avait toujours promis depuis son arrivée au pouvoir en 1970 de rendre à l’Egypte son intégrité. Alors que la situation économique égyptienne est catastrophique, l’hypothèse d’une vaste offensive et d’une victoire sur Israël resserrerait les rangs pendant que la Syrie s’assurait un réarmement déjà à l’époque assuré par les Russes et envisageait une reprise du Golan pour refermer la plaie de 1967. Si les services israéliens l’avaient imaginé, ils n’y croyaient en réalité pas dans l’immédiat et dans les circonstances de l’époque, et ce malgré les mouvements de troupe égyptiens, l’entraînement de l’armée à la frontière sud et au nord d’Israël côté syrien. Côté jordanien, aucune inquiétude : la Jordanie était un allié depuis au moins 1947 et l’accord secret passé entre Amman et Tel Aviv de non-agression et d’échange de territoire avant le début du premier conflit israélo-arabe.
La diplomatie ne faisant rien à la rancœur des deux pays amputés et minés, ils se lancent donc le 5 octobre 1973, en plein ramadan et pendant le nouvel an juif, Yom Kippour, dans une opération conjointe surprise. En réalité, selon les archives récemment révélées[5], Golda Meir, premier Ministre, organise une réunion de crise le 6 octobre 1973 au matin à 8h05 parce que « dans la nuit, le Mossad l’a avertie de l’imminence d’une guerre. De source sûre – qui se révélera être le beau-fils de nasser, Ashraf Marwan- l’Egypte et la Syrie s’apprêtent à attaquer Israël. Pourtant certains en doutent encore »[6] Alors pour l’ensemble de la population israélienne, la surprise est plus que totale. Même dans les dernières heures, il est très difficile pour l’Etat-major israélien d’avoir une idée de la véracité des faits, et au pire de l’heure du déclenchement de la guerre. C’est à 13h58, que les Syriens attaquent en premier au nord avec 1000 chars et trois divisions d’infanterie, puis à 14h18, l’armée égyptienne avec 1500 chars au sud.
Près de 500 000 soldats engagent donc la guerre contre Israël : les Syriens récupèrent le Mont Hermon, les Egyptiens près de 500 km2 de leur ancien territoire. L’opération égyptienne Badr de reconquête du Canal de Suez est fulgurante : persuadés que les Israéliens vont réagir violemment et rapidement, les Égyptiens dotés d’armes capables de détruire des tanks avancent et bombardent en même temps des positions stratégiques israéliennes, aéroports compris. La ligne Bar Lev se brise et près de 2800 soldats égyptiens perdent la vie dans cette ouverture. L’infanterie égyptienne est importante et face à elle, l’aviation israélienne pourtant puissante ne peut enrayer l’avancée inexorable vers le Sinaï d’un tel déferlement d’hommes. 60 000 hommes finissent par traverser le Canal de Suez. Côté syrien, le président Hafez Al Assad sort renforcé par la réforme de la constitution de début 1973 et engage son armée qui pénètre sur le plateau du Golan sur plus de 5 km : seulement près de 200 tanks israéliens faisaient face aux 1400 tanks syriens, l’échec assuré. Equipés comme les Egyptiens d’armes anti-chars fournis par les Soviétiques, l’ébranlement de l’armée israélienne est facile. Le 7 octobre, à 14h50, Moshe Dayan, Ministre de la Défense, de retour du terrain, entre en réunion avec les plus hautes autorités du pays dont Golda Meir : il « décrit une situation dramatique dans le nord – où il est difficile de refouler les Syriens- et dans le Sinaï : (…) Là où nous pouvons évacuer, nous évacuerons. Et dans les endroits où nous ne pouvons le faire, nous laisserons les blessés. Ceux qui s’en sortiront, s’en sortiront. S’ils décident de se rendre, ils se rendront. Nous devons les avertir ‘nous ne pouvons pas vous aider, tâchez de vous enfuir ou rendez-vous’ ». Pire Dayan prévoit l’embrasement d’autres fronts sous la poussée d’autres armées arabes. Il déclare lors de cette réunion de retour du terrain : « Les Arabes se battent mieux qu’avant (…) Ils veulent conquérir Eretz Israel, en finir avec les juifs »[7]. Les archives déclassifiées révèlent qu’à ce rythme Israël ne pourra tenir qu’une semaine.
« Il faudra une semaine pour que les généraux israéliens se ressaisissent, et que leurs chars reprennent l’initiative sur les deux fronts » précise Dominique Vidal dans les 100 clés du Proche-Orient[8]. Côté israélien, soldats et réservistes montent à 350 000 hommes et une fois la surprise de Kippour passé, Israël tente de reprendre l’avantage. Mais cela ne pourra se faire sans l’appui logistique américain. En 2 jours, la donne géopolitique locale a changé : Israël est affaibli et déstabilisé. Il se met à bombarder des sites stratégiques clés pour la Syrie et l’Egypte. Frédérique Schillo l’explique : « C’est une situation folle s’inquiète, s’inquiète Meir. Dayan se montre le plus catastrophiste. La veille, il aurait déclaré en privé que le Troisième temple, c’est à dire Israël, était menacé de destruction. Il en appelle désormais à mobiliser tous les hommes, jeunes, vieux, et jusqu’aux juifs de Diaspora. Meir ne relève pas et garde son sang-froid. Elle lance néanmoins une « idée folle » en demandant à se rendre secrètement à Washington pour obtenir de Nixon des armes de défense. Il n’y a pas d’autres choix, Israël est au bord du gouffre. » Alors que l’URSS vient en renfort à ses deux alliés arabes, les USA finissent par apporter leur soutien matériel à l’Etat hébreu.
Dans un premier temps, la victoire arabe résida dans l’effet de surprise plus que dans sa capacité à aller jusqu’au bout de son rêve : conquérir tout Israël n’était même pas envisagé. Corm le précise : « Militairement, la conduite des opérations par l’armée égyptienne ne laisse aucun doute sur le caractère limité de la guerre qu’elle entreprend. Traverser le canal et ne plus bouger de sa rive orientale quoi qu’il en coute »[9].
Fin de la guerre et méditation internationale
Pourtant, le 17 octobre 1973 a lieu dans le Sinaï l’une des plus grandes batailles de chars de l’histoire contemporaine et l’embargo sur le pétrole est décrété le même jour au Koweït pour faire plier les Occidentaux. Le 22 octobre, un cessez le feu est voté par l’adoption de la résolution 338 du Conseil de Sécurité des Nations unies que Syrie et Egypte acceptent, pendant qu’Israël est censé revenir sur les lignes du 22 octobre. L’URSS vient en renfort militairement et fait plier Israël. La bataille diplomatique se joue aux Nations unies avec le vote d’une nouvelle résolution, la 340 du Conseil de Sécurité des Nations unies qui réitère les dispositions de la résolution 338. Tout cela se fait sous l’égide du secrétaire américain, Henry Kissinger qui arrive à faire signer à Israël et l’Egypte un accord le 11 janvier 1974. Ce dernier décide du retrait des troupes israéliennes du canal, de la mise en place d’une force d’observation onusienne et de la réouverture du canal de Suez par l’Egypte. Quant au volet syrien, Israël finit par céder et se retirer du territoire conquis pendant le conflit mais conserve le Golan conquis en 1967.
Les conséquences de la guerre de 1973 : leçons régionales et internationales
Les conséquences immédiates
L ’une des plus grandes leçons symboliques de cette guerre est peut-être, qu’à l’heure des satellites, des services de renseignements ultra-efficients, et du développement de l’information militaire électronique et des avions de reconnaissance, la technologie ne remplace pas le bon sens. Dans les années 1970, c’est l’explosion des technologies de guerre dont se dotent les pays de la région : elle ne sont pas garantes de plus de sécurité pour autant. Cette guerre se fonde sur deux conceptions erronées de son propre ennemi : Israël n’avait pas imaginé que les Arabes puissent lancer l’offensive tout comme ces derniers n’avaient pas soupçonné un quart de seconde ébranler autant en 48 heures cet Etat. Frédérique Schillo l’explique : « Ne pas mésestimer l’ennemi : tel est (…) l’enseignement de la guerre qui a imposé à Israël d’opérer une véritable révolution mentale. »
L’incompréhension se poursuit entre Israéliens et Arabes au-delà du déclenchement de la guerre, mais sur les objectifs finaux. Les archives révèleront que « la peur panique de Dayan, était largement irraisonnée : Sadate n’avait en réalité aucune intention d’envahir Israël ou de mener une guerre longue. Premier surpris par son succès militaire, il devait s’en tenir à son plan originel de contraindre Israël à négocier le retrait du Sinaï et refusera de prêter main fort à Assad. De même, la guerre du monde arabe n’aura pas lieu : si la Jordanie, l’Irak, mais aussi le Koweït, la Libye, le Soudan, le Maroc et l’Algérie enverront bien des troupes au Caire et à Damas, celles-ci n’arriveront pour la plupart qu’après des combats ». D’après les archives, il y avait pourtant possibilité pour Golda Meir de prendre les devants et de se préparer à la guerre, ce qui ne fut pas le cas. Elle aurait même envisagé le recours à l’arme nucléaire, dont Israël s’est récemment doté et dont il a toujours nié la possession. Il y a donc un grand écart entre l’insouciance israélienne qui ne croit pas en la guerre et la détermination arabe d’avant conflit, mais aussi entre la gravité de la menace arabe largement surestimée ensuite et ce qu’Israël en perçoit : pourtant, « Très vite, il apparut qu’Israël disposait de tous les éléments pour prévoir la guerre. L’Aman avait enregistré onze alertes stratégiques sur les fronts syrien et égyptien depuis 1972. Aucune n’avait été prise au sérieux, y compris après que Hussein de Jordanie eut averti Meïr des intentions belliqueuses de Damas le 25 septembre 1973, que les troupes égyptiennes eurent entamé de vastes mouvements et reçu l’ordre de rompre le jeûne du Ramadan le 4 octobre, ou que l’URSS eut fait évacuer ses ressortissants d’Egypte et de Syrie le 5, veille de la guerre. »
La guerre de 1973 a aussi des conséquences humaines terribles et les pertes sont lourdes: côté israélien, 2700 morts, 5000 blessés, « un bilan sans précédent pour cette nation d’à peine 3 millions d’habitants, qui a vu en ces jours sacrés sacrifier une génération de soldats » : côté arabe, 12 000 morts égyptiens et 3000 syriens. C’est le conflit le plus meurtrier de l’histoire à ce jour entre les deux parties belligérantes.
Le contexte socio-économique mondial est très tendu, depuis l’échec des politiques keynésiennes de relance par la demande et la fin des Trente Glorieuses et des taux de croissance élevés. La guerre de 1973 enclenche historiquement largement la récession mondiale. La crise pétrolière historique liée dès 1974 à la guerre d’Octobre n’apaisera rien des tensions mondiales puisque l’OPEP décide l’embargo sur tous les pays soutenant Israël le 17 octobre 1973.
Côté israélien, l’ébranlement politique est de taille suite à la guerre de 1973. Après la démission de Golda Meir en 1974 et le départ du ministre de la défense Moshe Dayan, Menahem Begin, premier Premier ministre Likoud de l’histoire d’Israël, parvient au pouvoir, après le discrédit de la gauche travailliste et le mécontentement croissant de l’opinion israélienne, C’est l’arrivée du bloc de la foi, des religieux, des nationalistes, et des inconditionnels de l’argument sécuritaire après 1973 pour préserver Israël d’un nouveau cataclysme. Charles Enderlin, journaliste à France 2 et fin connaisseur de l’histoire d’Israël revient sur les débuts de l’effritement de l’image de l’armée et des politiques auprès des Israéliens: « La guerre d’octobre 1973 a totalement remis en question la confiance des Israéliens envers les chefs politiques et militaires. Après le rapport de la commission d’enquête judiciaire dirigée par le juge Agranat, le chef d’Etat-major et la plupart des patrons des renseignements militaires ont été limogés. » Schillo précise: « La guerre du Yom Kippour provoqua une rupture entre le peuple et ses élites. Ou, plutôt, elle aggrava le clivage entre le vieil establishment ashkénaze sioniste-socialiste, aux affaires depuis 1948, et les élites émergentes des droites libérale, nationaliste et religieuse, portées par la communauté sépharade d’immigration récente ». Désormais, les dirigeants du pays ne sont plus intouchables : « La chute du mythe Dayan prouve qu’aucun responsable, fût-il un héros, n’échappe désormais à la défiance populaire. La première grande leçon de la guerre du Yom Kippour est bien celle là : le fragile État d’Israël ne pourrait souffrir un leadership défaillant.»
Conséquences durables, régionales et mondiales
Sur le plan régional, les relations entre Israël et ses voisins ont changé, mais elles changent aussi entre l’Egypte et ses voisins suite au conflit et au traité de paix de Camp David. Elles s’apaiseront entre Israël et Syrie pendant des décennies, jusqu’aux tensions locales issues de la guerre civile entamée en 2011, sans pour autant que des négociations de paix aboutissent jamais sur un accord. La Syrie devient le pire des ennemis, mais l’ennemi stable. Côté égyptien, la paix avec Israël sera signée en 1978, lors des accords de Camp David 2, et est conclue par la droite israélienne, arrivée au pouvoir en 1977 pour la première fois de son histoire. L’Egypte, à l’occasion de la paix, récupère le Sinaï et un soutien financier des USA (près de 2 milliards de dollars par an). Symbole de fierté en 1973, elle devient paria ensuite. Les conséquences pour l’Egypte du traité de paix sont en revanche graves pour ses frères arabes : elle est exclue de la Ligue arabe, elle qui l’accueillait et Sadate paiera de sa vie cette paix. Il sera assassiné en 1981 par un membre de l’armée.
La guerre de 1973 s’inscrit dans la transformation de la nature des conflits dans le monde depuis 20 ans, et s’applique rétroactivement à la dernière guerre entre Etats qui eut lieu entre Israël et des pays arabes. Pour Denis Charbit, professeur à l’Open Université de Tel Aviv, « depuis 1973, Israël combat des organisations et celles-ci comme le Hezbollah ou le Hamas sont capables aujourd’hui de déstabiliser les Etats dès que leur autorité est affaibli. C’est peut-être la faillite du système étatique régional et surtout l’explication claire qu’il est beaucoup plus difficile pour Israël de gagner ses guerres »[10]. Depuis 1973, l’Etat hébreu ne gagne plus une guerre, au sens où l’objectif initial n’est jamais véritablement atteint. Cela signifie plus profondément qu’Israël se positionne aussi depuis la surprise de 1973 dans une logique de prévention et de guerres offensives pour montrer encore et toujours la puissance de son arsenal, et jouer l’intimidation. Si l’Etat hébreu venait à frapper l’Iran, prochainement ou plus tard, ce serait la première fois qu’il se réorienterait sur l’attaque militaire d’un Etat depuis quarante ans. Au Liban, comme à Gaza, et ce dans les guerres successives depuis l’opération Paix en Galilée en 1982 à Beyrouth jusqu’à Pilier de Défense en 2012 à Gaza, Israël cherchait à déloger les mouvements terroristes et faire taire les roquettes qui s’abattent dans le nord et le sud du pays. Aujourd’hui, les groupes sont toujours là malgré les guerres et en sont même sortis renforcés en terme d’image, d’arsenal, et de politique. Depuis la guerre de 1973, l’armée israélienne a évolué : moins fondée sur les réservistes, elle s’st professionnalisé et a mis de plus en plus l’accent sur les appelés et les engagés.
Ce que certains, comme Michel Warschawki, pacifiste israélien, appellent encore le « tremblement de terre », c’est d’un conflit aussi inattendu que violent, aussi moderne que meurtrier, et qui eut des conséquences à long terme sur les Arabes comme sur les Israéliens. Yigal Palmor, porte-parole du Ministère des Affaires Etrangères est convaincu que 1973 représente la somme de toutes les peurs pour les Israéliens, mais peut-être pas seulement: « On ne peut pas sous-estimer l’impact permanent de la guerre du Kippour sur les consciences israéliennes et qui touche autant à l’âme israélienne que juive. Yom Kippour est devenu synonyme de la claque nationale, de la terrible surprise, d’être pris quand on s’y attend le moins, de voir briser son rêve, de la désillusion dotale, de la rétribution de l’arrogance, de la catastrophe imminente. On n’est pas loin, encore aujourd’hui de ce qu’on pourrait qualifier de jour du jugement : les premiers jours de la Guerre ont été ressentis véritablement comme l’apocalypse. On y a perdu ces jours là la chose la plus importante de l’époque : notre innocence. »
L’avenir prochain du travail des historiens se concentrera encore sur 1973. Ce n’est pas pour rien que l’ouverture des archives a provoqué un tollé en Israël. La blessure profonde a ressurgi en 2011 car pour la majorité des Israéliens, le pays a bien failli disparaître il y a 40 ans. Schillo revient sur le contexte de 2011, année du déclenchement des révolutions arabes et du bouleversement régional: « A l’automne dernier, la publication en ligne des minutes du Cabinet de guerre d’octobre 1973 a provoqué une vaste polémique en Israël. (…) Ils révèlent la prégnance du spectre de l’anéantissement de l’Etat hébreu dans la guerre du Kippour, et font écho aux dysfonctionnements politico-militaires actuels. Ils pointent ainsi les fragilités d’un pays, qui paradoxalement, continue de privilégier l’option armée ». Il y a encore beaucoup de choses à découvrir, et parmi elle, il y a une chose qu’on ne peut savoir encore aujourd’hui. C’est Georges Corm qui dans son ouvrage déjà cité met le doigt dessus: « Les historiens de la prochaine génération pourront dire si la guerre d’octobre 1973 est la première victoire des Arabes face aux Israéliens ou leur dernière défaite. »[11]
II) 1973-2013 : un contexte géopolitique défavorable à Israël ou la recristallisation de la somme de toutes les peurs
Les relations entre Israël et la Syrie n’ont jamais été aussi tendues que depuis deux ans, la chute de Moubarak et l’arrivée des Frères musulmans, et la guerre civile en Syrie. Pourtant, la présence des dictateurs assurait à Israël une stabilité rare. L’arrivée de la démocratie est inquiétante pour ses frontières et surtout l’attitude israélienne d’observation risquerait de ne pas durer si de véritables aggressions étaient portées côté Golan et côté Sinaï à la frontière sud du pays. Les attaques contre le gazoduc, la rupture du contrat gazier privilégié entre Tel Aviv et le Caire, les infiltrations de certains terroristes et l’attentat perpétré contre un bus israélien en 2011 dans le sud, tout comme la poudrière que pourrait représenter le Sinaï inquiète l’Etat hébreu. Côté du front nord, le Golan est surprotégé par Israël, mais n’a pas empêché quelques infiltrations il y’a un an et surtout les tirs depuis la Syrie.
Les relations entre Israël et ses voisins, on l’a vu, ont fortement évolué en 40 ans. L’Egypte, minée lors la guerre des Six Jours en 1967 comme après 1956 et la crise de Suez, puis lors de ses représailles en 1973 lors de la guerre du Kippour, évolue progressivement vers le dialogue pour faire le choix d’une paix glaciale avec Israël en 1979. Anouar Al Sadate, le président égyptien paie le prix de sa vie, assassiné au Caire. Si la paix est signée sur le papier elle reste froide dans les faits et l’Egypte bascule dans la doxa d’ex espoir du renouveau arabe à premier pays « traître » à la cause arabe. Quant aux urgences, il semble que l’Iran demeure la première des menaces, tout en surveillant le Liban. D’autres pays comme la Jordanie ne représentent historiquement aucun danger pour Israël.
La multiplication des menaces extérieures depuis 2011
Comme l’affirme Pierre Berthelot, chercheur à l’IFAS à Paris : « Israël est une puissance du statu-quo » qui favorise ainsi « la conservation de la supériorité acquise et de la prospérité qui en procède »[12] Il n’y a plus uniquement le Liban et l’Iran qui posent problème désormais aux gouvernements israéliens. Avec le dit « Printemps arabe », il est clair que les transformations régionales liées à la chute d’Hosni Moubarak, tout comme la chute à terme du régime alaouite en Syrie posent plus que jamais la question de la sécurité future de l’État hébreu. Israël observe tout cela. Yigal Palmor l’assure: « Nous n’intervenons pas. Dans les déclarations publiques, nous nous efforçons de maintenir un ton réservé, pour ne pas laisser dire que nous cherchons l'ingérence. Car s'il y a une chose que nous voulons surtout éviter, c'est bien l'interventionnisme, direct ou indirect. » Tel Aviv garde en souvenir les conséquences de la révolution iranienne en 1979 qui mit fin brutalement à leurs relations privilégiées, puis à la victoire du Hamas en 2006. Elle craint les gouvernements islamistes par dessus tout. Sans minorer le risque iranien, dont on parle amplement tout comme celui de la crise libanaise latente, nous nous concentrerons à l’image de ce qui s’est passé en 1973, essentiellement sur les relations qu’Israël peut/doit entretenir avec l’Egypte nouvelle et la Syrie en cours de transition.
Les relations actuelles entre Israël et l’Egypte : quelques constats et projections
Côté égyptien, si la paix a bien eu lieu sur le papier entre Israël et l’Egypte, la société égyptienne n’a jamais accepté dans les faits cette paix froide. L’arrivée des Frères musulmans, ennemis jurés de Moubarak et de l’establishment, a été perçue comme un risque immédiat. Pourtant, ces derniers, coincés entre le marteau et l’enclume, se sont engagés à ne pas rompre le traité de Paix. Le pays étant déjà dans une grave crise économique, il ne peut se passer de l’aide américaine issue du traité de paix. Mohamed morsi, s’il a joué le médiateur en décembre 2012 entre les Palestiniens du Hamas et Israël, avec l’aide de l’ancienne secrétaire américaine, Hillary Clinton, lors de l’opération « Pilier de Défense », menée par l’Etat hébreu contre la bande de Gaza, il a assuré à l’image de son prédécesseur, de ne jamais mettre les pieds en Israël ; en tout cas pas avant qu’une paix soit effective entre Israéliens et Palestiniens.
La peur d’Israël de disparaître comme l’obsession sécuritaire du pays ressurgit surtout de là, après les années de succès, de confort et d’indolence post-1967. C’est important pour comprendre la situation régionale d’aujourd’hui et la position d’Israël face aux « Révolutions ». Si pour Dominique Vidal, historien, l’évidence frappe, c’est surtout parce qu’au vu du contexte régional actuel, « la guerre de Kippour est la dernière période de belligérance entre Israël, l’Egypte et la Syrie »[13] . Depuis cette guerre, Israël ne concède plus aucun risque sur sa sécurité et prends tous les devants en prévention pour éviter une nouvelle guerre. Jusqu’à aujourd’hui, la sécurité d’Israël ne semblait pas menacée outre-mesure mais la transition démocratique de l’Egypte depuis deux ans et l’arrivée des frères musulmans qui attendaient le pouvoir depuis 80 ans, en la personne du Président Morsi, et la Syrie de Bachar al Assad qui se transforme en poudrière géopolitique régionale, changent la donne. Pour Denis Charbit, professeur de sciences politiques à l’Open Université (Tel Aviv), « ce qui se passe actuellement est peut-être la fin d’un cycle durant lequel les zones frontalières furent des zones de sécurité et les Etats capables de contrôler parfaitement la situation. Aujourd’hui, et demain, ce ne pourra plus être le cas ».
A raison, la chute du raïs, et la victoire des Frères musulmans avec à sa tête le président Mohamed Morsi, avaient très rapidement inquiété la communauté internationale et Israël. En réalité, la situation est à l’heure actuelle sous contrôle sur la frontière même si quelques incidents peuvent inquiéter et rapidement dégénérer. Le problème majeur concerne la péninsule du Sinaï, enjeu majeur du traité de paix israélo-égyptien depuis 1978 . D’autres signes d’inquiétude : l’attaque de l’ambassade d’Israël le 10 septembre 2011 et l’inaction de la police égyptienne qui a semé l’inquiétude chez les Israéliens puis l’accueil d’une représentation du Hamas au Caire en juillet 2012. S’il y avait rupture du Traité de paix, Israël pourrait vouloir surtout reprendre le Sinaï pour des raisons de sécurité. Or, les tensions s’y multiplient depuis plusieurs mois. L’attentat en août 2011 contre un bus israélien de la compagnie Egged assurant la liaison du nord du pays vers Eilat shooté par une roquette en provenance de la frontière égyptienne tout comme la volonté du Caire d’alléger le blocus à Gaza pourrait contrarier Israël. Preuve en est, avec la première étape : Le Caire a rouvert le passage de Refah, poste-frontière gazaoui côté égyptien le 23 août 2012.
En réalité, l’embrasement du Sinaï peut se déclencher à tout moment, comme cela aurait pu être le cas suite à l’attaque des 17 garde-frontières égyptiens - a priori par des Islamistes - le 15 août 2012 et qui de là a mis en perspective l’islamisation croissante de la péninsule désertique. Rejetant la faute sur Israël, le Hamas accusait plutôt Tel Aviv de vouloir déstabiliser l’actuel pouvoir égyptien en ayant orchestré cette opération. Le Hamas qui règne dans la bande de Gaza depuis 2007, à la suite de l’effondrement du gouvernement d’union nationale Fatah-Hamas dans les Territoires palestiniens, est sorti renforcé de la victoire des Frères musulmans aux élections du 10 mai 2012.
Il faut maintenant scruter de près l’évolution du président égyptien Mohamed Morsi et de son gouvernement. D’autant qu’il a congédié en août dernier le général Mohamed Tantaoui, héritier de la dynastie Moubarak et ancien chef du Conseil suprême des forces armées et donc a priori garant du maintien du traité de paix avec Israël. En attendant, les mouvements de l’armée en direction du Sinaï inquiètent par intermittences Israël qui cherche pourtant à renforcer son contrôle de la zone jugée comme non sécurisée par Tel Aviv. La question va plus loin pour Israël et pose surtout l’hypothèse d’une réintervention possible à terme dans le Sinaï. Cet espace géostratégique majeur était l’argument de poids dans la signature du traité de paix avec l’Egypte, qui pourrait payer le prix fort d’une réoccupation du désert. Israël craint la militarisation du Sinaï, avec ce que beaucoup d’analyses israéliens redoutent : le retranchement de bédouins armés hostiles au gouvernement égyptien islamiste, des éléments djihadistes qui ont combattu en Libye, au Mali aujourd’hui et en Somalie et dotés des restes des arsenaux de Kadhafi.
Afin de stabiliser durablement le front sud, d’empêcher officiellement l’immigration clandestine, Israël construit une barrière de sécurité sur près de 240 km . Le gouvernement assure que grâce à ce chantier, les terroristes de la mi-août n’ont au moins pas pu pénétrer en Israël pour aller y commettre des attentats. L’inquiétude ultime d’Israël concerne l’approvisionnement en gaz naturel, dont elle reçoit via l’Egypte les ¾ de sa consommation annuelle. En réalité, la découverte lors de la chute de Moubarak du contrat très avantageux dont bénéficiait Israël a scandalisé les nouvelles autorités, qui ont pu mesurer l’ampleur de la perte sèche dont était victime le pays depuis trois décennies et l’ont remis en cause. Le gaz était en effet vendu à très très bon marché. La tension s’est accrue aussi depuis la chute de Moubarak avec les nombreux sabotages de la conduite opérés dans le Sinaï. Afin de pallier aux défaillances futures, Israël se rapproche désormais de l’Azerbaïdjan, à même de lui rendre toute autonomie énergétique à l’égard de son ancien allié.
Les relations actuelles entre Israël et la Syrie : Israël doit-il finalement redouter l’effondrement du régime alaouite ?
Côté syrien, les relations sont bien plus complexes puisqu’aucune normalisation des relations politiques et diplomatiques n’a jamais abouti. Depuis 1967, et le début de l’occupation du Golan jusqu’à son annexion en 1981 en faisant le plus haut point stratégique d’Israël (1411m), les relations sont glaciales entre Damas et Tel Aviv. Le refus d’Israël de rendre le plateau syrien, même après le vote de la résolution 242 de l’Assemblée Générale des Nations Unies, dont les fondements ont été réitérés par la résolution 338 en 1973 suite à la guerre du Kippour, n’ont pas eu d’écho. Les relations complexes entre Israël et son voisin libanais, suspecté d’influence syrienne pendant de nombreuses décennies, n’ont pas arrangé les choses, d’autant que le Hezbollah libanais créé en 1982 n’est pour Israël que l’ombre menaçante directe de Damas. Les maigres tentatives de négociation de 1996 à Wye Plantation, entre le président américain Bill Clinton, le premier ministre israélien de l’époque Benjamin Netanyahu et le président syrien Hafez El Assad finirent dans l’impasse. Il est communément admis qu’Israël ne rendra jamais le Golan pour des raisons stratégiques évidentes, pour des raisons hydrographiques surtout et enfin pour des raisons économiques et touristiques .
Depuis mars 2011 et le début du Printemps syrien, Israël est en alerte maximale. D’autant plus, que dès le 15 mars 2011, des manifestants syriens sont parvenus à pénétrer sur le plateau du Golan. L’armée israélienne avait fait feu et la porte-parole de l’armée n’avait pas hésité à dénoncer la gravité de la situation: «C'est un acte très grave et violent qui menace la sécurité des habitants d'Israël et qui viole son territoire». Au même moment, des heurts et échanges de tirs côté libanais à la frontière avaient fait plus de 70 blessés, côté palestinien alors que ces derniers commémoraient la nakba . Les missives diplomatiques accusaient mutuellement Tel Aviv et Damas d’attiser le feu.
Le renforcement de la clôture métallique sur le plateau du Golan de 120 km de long a lieu depuis plusieurs mois afin d’éviter les infiltrations antérieures de personnes et de marchandises diverses. Avec les quelques infiltrations connexes, le début de la révolte en Syrie est considéré comme l’un des actes d’agression les plus graves entre les deux pays depuis la fin de la guerre du Kippour en 1973. Depuis, l’embrasement en Syrie contamine davantage la Turquie et le Liban qu’Israël directement. Mais à la mi-juillet 2012, Israël a porté plainte contre l’incursion de près de 500 soldats syriens sur le plateau du Golan dans la zone démilitarisée de 6 km de long, normalement sous observation de la FNUOD comprenant près de 1000 casques bleus. Ce que redoute le plus Israël, c’est bien entendu le transfert depuis la Syrie déstabilisée d’armes lourdes (missiles sol-sol pouvant atteindre directement Israël depuis le sud-Liban) et chimiques à destination du Hezbollah libanais. Preuve en est, son intervention à la frontière syro-libanaise le 31 janvier dernier par des frappes ciblées qui ont visé, non pas des convois d’armes à destination du mouvement islamiste, mais bien un centre de recherches militaires syrien.
Mythe ou réalité comme pour l’Irak de 2003, la Syrie est considérée au-delà du risque de déstabilisation à l’heure actuelle comme le plus important réservoir d’armes chimiques au monde. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s'est ainsi dit plus inquiet par ce « qui pourrait arriver aux stocks d'armes chimiques, aux roquettes et missiles » qu'au sort du régime de Bachar Al Assad lors d'une interview à la chaîne de télévision américaine Fox le 22 juillet dernier . Il est fort à parier cela dit, qu’une fois le régime alaouite tombé, le Golan redevienne une zone troublée comme il y a 40 ans, donc de passage et de convoitises. Pour Yigal Palmor, il n y a pas grand choses d’autre à faire pour le moment qu’observer l’évolution côté syrien : « Au Golan, il est inutile d'envisager autre chose que le statu-quo tant que la situation en Syrie n'est pas définitivement stabilisée. »
Reste à savoir si Israël pourrait s’entendre avec le régime qui succèdera à celui des Alaouites, avec des représentants élus démocratiquement du Conseil National Syrien par exemple pout affaiblir le Hezbollah et les Islamistes que les Syriens laïcs craignent fortement. Des rumeurs ont circulé un temps sur l’appel de certains de ses éminents représentants à Israël à les aider à renverser le régime baasiste de Bachar Al Assad. On pourrait voir un intérêt à une véritable coopération entre Israéliens et Syriens du nouveau régime pour plusieurs objectifs communs : la mise à l’écart des velléités islamistes antisionistes et la construction d’un nouvel axe dynamique régional inédit entre Damas et Tel Aviv, clé d’effondrement de l’arc chiite.
Les relations actuelles entre Israël et le Liban : une stricte observation du jeu de dominos possible si effondrement du régime de Damas il y a
Israël a très tôt tiré un constat d’échec de son retrait du sud-Liban en 2000 sous la détermination d’Ehud Barak, alors Premier ministre. Le Hezbollah en est sorti renforcé, considérant ce retrait comme une victoire, comme le Hamas le prétendra également en 2005 lors du retrait de Gaza. La guerre des 33 jours de 2006, contestée en interne par le rapport Winograde et décriée par la communauté internationale pour violation du droit international et de la souveraineté d’un Etat, n’est toujours pas acceptée par la majorité des Israéliens comme un échec de Tsahal. Or, pourtant, tel est bien le cas.
Le renforcement du Hezbollah, la peur de la « hezbollahisation » de l’armée libanaise tout comme la multiplication des incidents à la frontière et l’envoi de roquettes sur le nord du pays inquiètent Israël et la guerre n’y a rien changé. L’arsenal du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, accusé par Tel Aviv de posséder des dizaines de milliers de roquettes, pousse aujourd’hui Israël a plutôt se protéger en construisant un nouveau mur au nord du pays, plutôt que de repartir dans une guerre offensive dont il sait qu’il n’en a ni les moyens ni l’avantage. L’année dernière, Nasrallah, à la tête du premier parti politique du pays avant tout, insistait encore sur l’interaction nécessaire entre la résistance et l’armée régulière libanaise. La crise syrienne et l’embrasement à Tripoli, voire au reste du pays entre chiites pro-Assad et sunnites anti pourrait redistribuer les cartes.
Les relations actuelles entre Israël et la Jordanie : un partenaire historique et le seul front stable pour l’Etat hébreu
A l’image du traité de paix avec l’Egypte, celui signé entre la Jordanie et Israël en 1994 est un accord de politiques à politiques, qui n’a jamais gagné l’enthousiasme des peuples. L’agitation qu’a connue Amman dès le printemps 2011 avec les mouvements de protestation des chefs bédouins demandant au roi des mesures économique d’urgence et une réduction du train de vie du Palais, a en partie porté ses fruits. Même si l’on observe une véritable division de l’opposition qui a du mal à faire front commun contre ces avancées jugées insatisfaisantes, le départ du roi Abdallah II n’est pas demandé. Un statu quo qui serait donc favorable à Israël. Pourtant, l’importance des Frères musulmans, tout comme la force démographique et politique que représentent les Palestiniens (70% de la population) peuvent se retourner à tout moment contre le pouvoir actuel et par conséquent l’Etat hébreu. La simple nomination en avril 2012 de Fayez Tarawneh à la tête du gouvernement, ancien négociateur de la paix avec Israël, a déclenché des mouvements importants de la part de la jeunesse et des islamistes qui demandaient la fin de l’accord de paix. La Jordanie est un pays pauvre sans ressources, et faisant partie des dix Etats les plus arides au monde. Les Frères ont comme annoncé boycotté les élections législatives de janvier 2013, source de nouvelles tensions à venir, et ce pour protester contre la maigreur des réformes engagées dans le royaume hachémite mais également la loi électorale qui leur était défavorable . La victoire des loyalistes, clientélistes, au mode de fonctionnement politique tribal, risque d’être dans un avenir assez proche une nouvelle source de crise politique face aux Frères musulmans mécontents et à même de prendre davantage racine dans la société pour combler les lacunes étatiques en matière sociale.
Le risque d’embrasement et l’épée de Damoclès iranienne
Israël ne peut gérer toutes les menaces à la fois. Pour Ygal Palmor, il faut gérer au mieux en amont : « Il n'y a pas de lien direct entre Kippour 73 et les évènements actuels, et personne ne semble en faire. Mais ce le lien est ce qui perdure dans les consciences: cette idée de ne plus jamais baisser la garde et être pris par surprise, ne jamais minimiser le menace auquel nous faisons face, et toujours préparer des plans de contingence, au cas où. Faut-il laisser entrer des troupes égyptiennes au Sinaï, à l'encontre de l'accord de paix? On en comprend la nécessité, mais on reste sur nos gardes, en se souvenant de la surprise du Kippour. Et que penser de ce qui se passe en Syrie? D'abord, qu'il ne fallait surtout pas que toutes ces horreurs se passent sur le Golan et sur les bords du Lac de Tibériade, et que l'on a bien fait de se méfier des Assads et de leur régime. Et qu'il faut rester sur le qui-vive permanent sur ce front et ne rien laisser au hasard. »
Pour le gouvernement israélien, la menace immédiate semble donc plutôt ailleurs et l’échiquier a changé depuis 1973. L’obsession israélienne de la menace iranienne depuis plusieurs années se trouve imbriquée plus que jamais dans ces enjeux géopolitiques nouveaux. On annoncait souvent la date du 1er octobre 2012 comme la date déterminante à laquelle l’Iran serait à même d’être doté de sa première bombe nucléaire. Depuis : rien. En effet, au delà de la frilosité de la communauté internationale à vouloir frapper Téhéran (question de l’efficacité israélienne d’une telle guerre, coût de celle ci, soutien ou non des USA à Israël à l’approche des élections américaines en novembre prochain), cela pose la question du véritable danger ou non que représente Téhéran pour la région. L’Iran pourrait-il s’affaisser de lui même au vu des dissensions internes ? Il risquerait alors d’en aller de même pour le Hezbollah libanais probablement diminué un temps mais rien n’est moins sûr, et qui posera quoi qu’il en soit la question de ses relations guerrières avec Tel Aviv et de sa position politique au sein même des affaires internes libanaises afin d’éviter une autre ingérence extérieure. Dans de telles conditions, Israël prendra-t-il le risque d’une intervention hasardeuse contre l’Iran alors que son image est déjà largement écornée et que la communauté internationale craint pour l’équilibre de la région ? La guerre unilatérale d’Israël peut-elle alors ouvrir de nouvelles failles de déstabilisation ? Il est loin le temps où Israël et Iran coopéraient ensemble contre le pouvoir de Saddam Hussein qui possédait des armes chimiques et bactériologiques et bataillait contre son ennemi perse de 1980 à 1988 lors de la première Guerre du Golfe qui fit près d’un million de morts.
Au regard de la transformation globale de la région depuis plusieurs mois, la question de la menace iranienne aurait pu rétrograder dans la conscience des politiques israéliens. Or, il n’en est rien. Selon Yigal Palmor, le porte-parole du MFA : « La menace iranienne n'a jamais été la seule. Mais elle était, et elle reste, la plus importante à ce jour. » Près d’un an après l’emballement médiatique et la réélection de Barack Obama, puis les nouvelles élections israéliennes, il n’est plus question de guerre à court terme, et les médias n’en parlent quasiment plus. De plus, Israël s’est révélé largement non préparé pour protéger sa population en cas de riposte plus que plausible de Téhéran aux agressions. L’opération de communication qui a sévi plusieurs semaines à la fin 2012 peut ressurgir à tout moment autour de ce conflit possible entre Israël et l’Iran. Pourtant, à l’automne dernier, c’était la première fois de l’histoire qu’un gouvernement se retrouve aussi isolé sur un tel choix stratégique, politique et militaire. Israël veut il apporter la paix, se maintenir comme garant d’une certaine démocratie dans la région ou s’abattre sur l’Iran en déstabilisant un peu plus encore le fragile équilibre des rapports de force actuels dans la région ? Pour Benny Morris, historien à l’université du Negev, assurait en 2009 que si l’Iran se dotait de la bombe, nous irions vers un Second Holocauste. Cela signifie-t-il que nous passerons par une nouvelle guerre régionale voire mondiale pour y échapper ? Ce qui est sûr c’est qu’Israël n’est pas prêt à revivre à nouveau le cataclysme de 1973, et qu’il est prêt préventivement à anéantir ses ennemis. Parfois même avant qu’ils le deviennent ou sans avoir la certitude qu’ils frapperont en premier.
Montée des menaces et bouclier anti-missiles : état des lieux d’un système de défense encore imparfait. Multiplication des drones
Plus Israël renforce la protection de son territoire, plus les menaces extérieures semblent s’accroître. Le déclenchement d’une guerre avec l’Iran et l’enchaînement des alliances pourraient voir le Hezbollah bombarder de nouveau le nord du pays, à commencer par Haïfa, à portée de tir du sud-Liban. Les batteries anti-missiles du dôme sont en train d’être installées au sud du pays également devant l’instabilité de la frontière égyptienne . Tout est parti du nord. En 2006, la troisième ville du pays avait essuyé des tirs et des dommages de roquettes Quassam et de missiles Grad. En 2006, 4000 missiles étaient tombés sur le nord d’Israël. Désormais équipé de missiles Zelzal, le Hezbollah peut directement toucher Tel Aviv et on estime son arsenal total dont ceux là à près de 40 000 roquettes. Le mouvement chiite se lassera-t-il avant que le dôme détruise toutes ses roquettes en vol ? Au delà du cynisme, la question se pose surtout de l’efficacité de l’armée israélienne, disposant de près de 400 avions de combat, de 200 hélicoptères, et de drones alors qu’il suffit de simplement de semer la panique dans le nord du pays avec ces roquettes désuètes mais efficaces et requérir l’installation d’un tel dôme de protection dont les résultats ne sont pas assurés à 100% à ce jour.
L’armée israélienne sera-t-elle cette fois-ci à même de protéger sa propre population dans l’engrenage de la violence au Nord et au Sud alors qu’en 2006, près d’un million d’Israéliens avaient été obligé de fuir le nord du pays face au danger? Rien n’est moins sûr. Le paradoxe comme l’exprime J.B Beauchard, chercheur à l’IRSEM, est le suivant : « Toute modification de la stratégie militaire israélienne engendre une menace plus importante. La sanctuarisation du territoire israélien a donc largement concouru à l’essor de la menace aérienne qui se soustrait de la notion de frontière, érigée en véritable totem par l’Etat hébreu. » L’armée israélienne a progressivement commencé à déployer des radars au nord du pays et au sud afin d’alerter les Israéliens de l’arrivée d’une roquette ou d’un missile ; ces radars sont les éléments préliminaires du grand dispositif de dôme anti-missiles déployé étape par étape depuis avril 2011. L’objectif à terme est de développer des batteries anti-aériennes permettant de les intercepter en vol et de protéger l’ensemble du territoire israélien à partir du cœur névralgique du dispositif à Beer Sheeba.
Mais les problèmes sont à l’heure actuelle encore bien nombreux : coût exorbitant du projet, défaillances techniques et nombreux échecs d’interceptions, aucune garantie de son efficacité à 100% tant que l’ensemble du dispositif n’est pas installé pour couvrir tout le territoire à l’image du Mur, inutilité du dôme en cas de missiles longue portée, inadaptation totale à une guerre avec l’Iran. Palmor reconnaît la faillibilité du système : « Le Dôme de Fer est efficace a 80%, ce qui veut dire que, malgré la prouesse technologique que tous les experts admirent, il ne permet pas une défense hermétique.
» Problème majeur supplémentaire à la marge de 20% d’échecs : chaque missile intercepté coûterait 30 000 euros. Le problème est qu’il ne sait pas arrêter des missiles tirés à plus de 70 km, ce qui exclut donc bien son efficacité pour ceux provenant d’Iran. Quand au délai de réaction de l’armée de l’air israélienne, il restera toujours beaucoup trop long avant que l’impact de ces missiles hostiles ne se fasse au sol en territoire israélien. En janvier dernier, Tel Aviv installait deux nouvelles batteries anti-missiles au nord sur le plateau du Golan pour se prémunir d’éventuelles représailles syriennes après son intervention aérienne.
Quarante ans après la guerre de 1973, et au vu de notre exposé, faut-il craindre le pire pour Israël et ses voisins? Si la situation est tendue, voire explosive aux frontières d’Israël, le monde arabe divisé a probablement d’autres priorités à l’heure actuelle que de se retourner contre son « ennemi juré ». les tensions internes aux Etats complètement morcelés comme l’Egypte et la Syrie en premier suffisent largement à anéantir toute opération d’envergure contre l’Etat hébreu. Pour Charles Enderlin, s’il n’y a pas de risque régional, il y a des risques locaux en nombre : « Pour ce qui est du Sinaï et du Golan, aujourd’hui, la situation est entièrement différente du contexte de 1973. Il n’y a pas de risque d’offensive militaire massive mais la possibilité d’infiltrations, d’attaques terroristes voir de tirs de roquettes en direction du territoire israélien. Il faut souligner qu’avec l’Egypte, malgré tout, le traité de paix entre les deux pays est appliqué. Les relations entre l’armée égyptienne et les Israéliens sont permanentes et discrètes. Sur le Golan, Israël ripostera à toute attaque sérieuse au cas où ». Warschawki ajoute : « Une des leçons tirées de 1973 a été de tenter d’éviter une situation où Israël est en guerre sur les deux fronts (égyptien et syrien) en même temps. La tension à la frontière nord oblige Israël à normaliser au maximum avec l’Egypte. Puisque la frontière nord est calme (grâce à Bachar Al Assad), la question du Golan n’est pas pour le moment posée. Quant au Sinaï, il est considèré d’ores et déjà par Israël comme une zone de non-droit où trafiquants et groupes armés plus ou moins autonomes font la loi et d’où essaient de venir des migrants (considérés comme un problème existentiel par les Israéliens). Réponse israélienne depuis plusieurs mois : un mur. »
N’a-t-on oublié personne ? Et les Palestiniens dans tout cela ? Il y a peu à dire de nouveau. Voilà probablement l’acteur politique régional le plus perdant de cette reconfiguration régionale. Les Palestiniens pâtissent aujourd’hui des nouvelles menaces régionales que subit Israël, maintenant le blocage des négociations, contrecarrant toute initiative diplomatique palestinienne et poursuivant le blocus à Gaza. La menace palestinienne ne semble plus vraiment en être une, y compris les rumeurs circulant depuis des mois d’une troisième Intifada. Les Palestiniens des Territoires sont sortis épuisés de la seconde Intifada, et se sont bien rendus compte que la violence ne leur avait rien apporté, et que leur gouvernement impuissant n’était pas plus efficace en période de résistance non-violente. En cela, le statu quo peut dégénérer et la situation exploser, par dépit plus que par stratégie. Palmor le dit lui même : « Il n'y a pas de "danger" palestinien, il y a un conflit en attente de solution, en attente de réconciliation. » Mais depuis deux ans, Netanyahu a tout bloqué et poursuivi la colonisation des Territoires et de Jérusalem-Est. En effet, jamais Barack Obama n’est parvenu à faire plier le premier ministre israélien depuis son arrivée à la maison blanche, et l’enjeu de sa réélection en 2012 passé, devrait s’il est réélu lui permettre de tenter le tout pour le tout en faisant plus ample pression avec sa secrétaire d’Etat Hillary Clinton pour une relance des négociations sans préalable, un arrêt de la colonisation, une reconnaissance de la nécessité d’un Etat palestinien et la signature d’une paix juste et durable tant attendue et espérée depuis 60 ans. Or, près d’un an après, l’on ne voit toujours rien de concret venir, ni avec Obama ni avec son nouveau secrétaire, John Kerry. Ce qui est bien la preuve que le statu-quo est bien plus efficace que la guerre pour Israël.
[1] Georges Corm, Le Proche-Orient éclaté 1956-2000, Folio Histoire, Paris, 2000. Une actualisation a eu récemment lieu en 2012 ; p.341
[2] Op. cit. p.345
[3] « Sécurité absolue ».
[4] Voir à ce sujet, Jean-Baptiste Beauchard et Sébastien Boussois, Le Défi sécuritaire d’Israël, CCMO Le Cygne, Paris, 2011.
[5] Et dont l’essentiel des révélations est détaillé dans l’article que nous citerons régulièrement de Frédérique Schillo, « Une énième réplique au séisme de 1973. Publication des archives de la guerre du Kippour », La Vie des idées, 26 août 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Une-enieme-replique-au-seisme-de.html
[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] Dominique Vidal et Alain Gresh, Les 100 Clés du Proche-Orient, Hachette Pluriel, Paris, 2003.
[9] Op.cit. p.346
[10] Entretien privé réalisé en mai 2013.
[11] OP. cit. p.355
[12] Cahiers du CCMO, « Le monde face aux révolutions arabes. Analyses et réactions des puissances régionales et mondiales », éditions du Cygne, Paris, 2012.
[13] Entretien privé réalisé en mai 2013.
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