dimanche 4 avril 2010

VIENT DE SORTIR: CONFLUENCES MEDITERRANEE "LA PALESTINE EN DEBAT 1945-2010

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Maxime Rodinson (1915-2004) disparaît à la fin de la seconde Intifada et n’a donc pas connu cette période actuelle d’impasse totale des relations entre Israéliens et Palestiniens dans laquelle nous nous trouvons en 2009. En aurait-il été surpris pour autant ? Non, car la sagesse et le recul tout comme un certain pessimisme avaient gagné cet homme à la fin de ces jours. Connu comme l’un des premiers intellectuels français défenseurs de la « cause » palestinienne, il est reconnu surtout comme l’un des plus éminents spécialistes mondiaux du monde arabe et de l’islam. Intellectuel total, linguiste, anthropologue, sociologue et historien, il passe par les Langues O avant de s’échapper au Proche-Orient grâce à une allocation de recherche du futur CNRS. En 1940, il part respectivement pour Saïda, Beyrouth, Damas où il sera à la suite professeur, rédacteur puis bibliothécaire entre 1940 et 1947. Il revient en France à 32 ans d’une expérience de vie unique. Un temps au Parti communiste français dans lequel il a baigné toute son enfance et son adolescence, il s’en éloigne en 1958 tout en restant profondément attaché aux idéaux marxisants toute sa vie.

Ses premiers succès scientifiques, il les doit à la parution de son ouvrage Mahomet en 1961, rapidement considéré comme un classique même chez les intellectuels arabes. Sept ans après la fondation de l’Union Générale des Etudiants palestiniens en 1959, Maxime Rodinson se rend au premier meeting organisé sur la question palestinienne en France en 1966 mais également à plusieurs meetings de l’Union des Etudiants Juifs de France. Il y est à chaque fois chaleureusement accueilli car respecté pour ses premiers écrits sur les arabes et l’islam mais parce que de surcroît, il est juif et ce n’est pas un détail.

La révélation majeure de son art aux yeux du public sensible à la question israélo-palestinienne, il la doit à la publication de son article de plus de soixante dix pages « Israël fait colonial ? » figurant en guise d’introduction d’un numéro exceptionnel de la Revue des Temps modernes en mai 1967 intitulé « Le Conflit israélo-arabe ». Jean-Paul Sartre revenait d’Egypte où il venait de rencontrer Nasser en 1966. Naturellement, il avait de la sympathie pour Israël car c’était le pays des « rescapés ». La gauche française avait une tradition philosémite[1] et dans le même temps, Sartre défendait l’Algérie libre, critiquait les Américains au Vietnam et tous les régimes impérialistes. La revue notamment dirigée par Jean-Paul Sartre et Claude Lanzmann ambitionnait de présenter, de manière équilibrée, un certain nombre de contributions plutôt favorables à Israël et les autres favorables aux Palestiniens. L’année 1967 est une année phare pour la question et elle va marquer un bouleversement. A la parution du numéro, nous sommes à quelques jours de la Guerre éclair des Six jours menée par Israël et dans l’intelligentsia française, il faut bien dire que jusque là, le milieu est encore empreint d’Auschwitz et bon nombre d’intellectuels s’assoupissent autour des récits des rescapés plus que des Israéliens sur place qu’ils soutiennent fermement à gauche comme à droite. D’ailleurs le 25 mai 1967, une partie des intellectuels de gauche dont Sartre, Beauvoir, Vidal-Naquet, ont publié un document favorable à Israël tout en soutenant l’amitié avec les Arabes. Maxime Rodinson de son côté crée rapidement avec François Châtelet et Jacques Berque le GRAP, le Groupe de Recherche et d’Action pour la Palestine. Jusque là, le combat pro-palestinien était surtout par les cercles gauchistes, communistes et trotskystes. Il s’enracine désormais dans le milieu intellectuel.

Presque de manière symétrique, la Guerre des Six Jours déclenche en France une explosion de sympathie israélophile d’un côté et de l’autre une remise en cause violente de la politique israélienne, en raison de l’occupation de Jérusalem, de la Cisjordanie, de Gaza, du Sinaï et du Golan. Elle émane de la gauche mais aussi de certains gaullistes. A commencer par le premier d’entre eux. La conférence de De Gaulle le 27 novembre 1967 va changer la donne puisque si, côté pro-palestinien et proarabe on se souvient surtout de ses propos qualifiant les Israéliens comme « ce peuple d’élite fier de lui et dominateur », on en oublie souvent la nuance et un aspect essentiel que nous rappelle Théo Klein dans son dernier livre : « De Gaulle dit et confirme ce qu’il avait dit aux autorités israéliennes : si on vous attaque, ripostez. Mais sinon, n’attaquez pas. « SI Israël est attaqué, nous vous soutiendrons. Si Israël attaque, nous vous critiquerons ».

La politique française devient dès lors plus équilibrée et la critique israélienne donne naissance en accéléré à l’éveil d’une conscience forte de soutien à la cause palestinienne. Mais ce n’est pas un combat facile et Rodinson va régulièrement en faire les frais. Farouk Mardam Bey, ancien directeur de la Revue d’Etudes palestinienne témoigne de cette époque : « Il y a eu dans les années 1970, dans beaucoup d’ouvrages, un certain nombre de pamphlets contre des intellectuels qui défendaient les Palestiniens et qu’on qualifiait pour simplifier de « pro-arabes ». Le plus vilipendé a été Maxime Rodinson. Il a été le Juif le plus attaqué par les sionistes en France. On trouve des textes vraiment infects. » Pourtant, Rodinson avait sa judéité comme force et une place particulière au carrefour des cultures juive et musulmane. Mardam Bey poursuit : « Nous savions que l’opinion soutenait encore massivement Israël et qu’il y avait une certaine antipathie à l'égard des Arabes. A l’époque, je me souviens d’un sondage très intéressant lors des premiers jours de la guerre des Six jours : 2% des Français seulement avaient de la sympathie pour les pays arabes, 58% pour Israël. Et 40% ne savaient pas, n’aimaient pas les deux, ou les deux. Cela a complètement changé aujourd’hui ».

A la lumière de ce contexte politique de l’époque posé, que disait Rodinson de si fameux dans son article des Temps Modernes ? Rodinson pose le débat : « Dans la controverse idéologique qui, à l’accoutumée, accompagne, double, amplifie, orchestre la guerre froide, chaude ou tiède selon les époques entre les Arabes et le yishouv juif palestinien devenu l’Etat d’Israël, le thème du colonialisme judéo-israélien joue un, rôle central ». Puis l’auteur reprend un à un les arguments des uns et des autres, Nasser, Ben Barka et Aaron David Gordon notamment comme des Juifs ou des Arabes en général. Il tente alors de prendre du recul pour tenter d’éclaircir le débat avec force de ses propres arguments. « Il n y a pas de colonialisme et d’impérialisme en soi. Il y a une série de phénomènes sociaux montrant entre eux de multiples analogies ». Pour être plus précis, il dresse ensuite l’historique du mouvement sioniste, des manifestes pour l’émancipation aux textes de l’organisation socialiste et nationaliste. Il cite jusqu’aux propos chocs de certains universitaires qui penchent pour la logique expansionniste et colonialiste de fait et affichent clairement leur parti pris : « Un Etat juif peut être obtenu, si jamais il l’est, que par la guerre » affirmait en 1947 Judah L. Magnes, président de l’Université hébraïque de Jérusalem. Puis à l’égard des Arabes : « A-t-on jamais vu un peuple donnant son territoire de sa propre volonté ? »[2]. Maxime Rodinson revient sur le premier conflit israélo-arabe tentant de départager les responsabilités des Juifs et des Arabes dans l’échec de la création de l’Etat palestinien mort-né et le maintien des discriminations à l’égard des Arabes restés dans les frontières de l’Etat israélien bien-né. Rodinson conclue avec courage de la sorte : « Je crois avoir démontré dans les lignes qui précèdent que la formation de l’Etat d’Israël sur la terre palestinienne est l’aboutissement d’un processus qui s’insère parfaitement dans le grand mouvement d’expansion européano-américain des XIXè et XXè siècle pour peupler ou dominer économiquement et politiquement les autres terres. (…) Il est bien évident qu’il s’agit d’un processus colonial qui présente des caractères particuliers – comme beaucoup d’autres d’ailleurs. » Comme beaucoup d’autres aussi.

Certains l’ont accusé d’être antisémite, d’autres d’être un traître à la cause. Arguments banalisés aujourd’hui mais qui revêtent une violence inouïe encore à l’époque. Peut être aura-t-il été le juif le plus vilipendé de France. En tout cas, son fils témoigne de la violence des attaques: « Je me souviens de cet article du journal pro-israélien La Terre retrouvée qui s’intitulait « Rodinson, le plus grand antisémite de France », mais aussi de cette lettre anonyme reçue à la maison et qui portait sur l’adresse, au crayon rouge : « M. Maxime Rodinson, juif renégat ». On alla encore plus loin : « Mon père résista à toute cette pression, quoi que ces insultes aient pu coûter personnellement à quelqu’un dont les parents – nos grands-parents – étaient morts à Auschwitz. Il avait ses convictions et elles ne découlaient aucunement d’une hostilité aux Juifs ou d’un amour pour les Arabes. » Et il poursuit : « Apprécier plus ou moins tel peuple plutôt que tel autre, juger les hommes en fonction de leur appartenance nationale ou ethnique, voilà un sentiment qui était totalement étranger à un universaliste comme lui. Ses convictions découlaient de l’analyse, des faits dûment vérifiés et tout simplement de la raison, pour laquelle ses origines juives ne devaient en aucune façon influer sur son jugement, ni dans un sens ni dans l’autre. A une époque qui devait être dominée, de plus en plus, par ce qu’il a appelé dans un article « la peste communautaire », et où le bon sens commun voudrait que chacun juge, indépendamment de tout le reste, en donnant raison à la supposée « communauté » dont il est issu, cela en dérangeait plus d’un. »[3]

Mais Rodinson est entouré dans son combat pour la reconnaissance des droits des Palestiniens et notamment par nombre d’intellectuels arabes français. Parmi eux Samir Amin qui se souvient encore de cette période trouble dans le débat public : « En 1968, il y avait des comités pour la Palestine un peu partout. Ses documents étaient des outils utilisés par tous. Sans lui, nous aurions été démunis. La condamnation du sionisme chez Rodinson est totale et ne faiblira pas sa vie durant »

Bibliographie

Mahomet, Club Français du livre, Seuil («Politique»), Paris, 1961.

Islam et capitalisme, Seuil, Paris, 1966.

«Israël, fait colonial?», in Les Temps Modernes, Le Conflit israélo-arabe, n° 253 bis : 17-88, éditions de minuit, Paris, 1967.

Israël et le refus arabe, 75 ans d’histoire, « L’Histoire immédiate », Paris, Seuil, 1968.

Marxisme et monde musulman, Seuil, Paris, 1972.

Les Palestiniens et la crise israélo-arabe, avec la collaboration de Jacques Berque, Jacques Couland, Louis-Jean Duclos et Jacqueline Hadamard, Textes et documents du Groupe de recherches et d’action pour le règlement du problème palestinien (GRAPP), 1967-1973. Paris, Éditions sociales, Paris, 1974.

Les Arabes, PUF, Paris, 1979.

La Fascination de l’islam, Maspero,« Petite collection », Paris, 1980.

Peuple juif ou problème juif ? Maspero, « Petite collection », Maspero, Paris, 1981.

L’islam : politique et croyance, Fayard, Paris, 1993.

Souvenirs d’un marginal (posthume), Fayard, Paris, 2005.




[1] Attitude bienveillante à l’égard des Juifs

[2] Martin Buber, Judah-L Magnes,” the Bi-national Approach to Zionism, dans Towards Union in Palestine”, Essay on Zionism and Jewish –Arab Cooperation , Ihud Association, Jérusalem, 1947.

[3] Extrait de la préface de « Maxime Rodinson, un intellectuel du XXè siècle », par Michel Rodinson, Riveneuve éditions, Paris, 2008.

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