samedi 9 février 2013

Recension de "Sauver la mer Morte" parue dans Confluences Méditerranée en janvier 2013



Par Pierre Blanc, ingénieur en chef des Ponts, des Eaux et des forêts, docteur en géopolitique (HDR), chercheur au CIHEAM (centre international des hautes-études agronomiques méditerranéennes), rédacteur en chef de Confluences Méditerranée.

A force d’évoquer des questions ou des territoires, nos esprits finissent par les ignorer. Autrement dit l’impression de connaître tue parfois la connaissance elle-même. La mer Morte appartient sans doute à ces lieux finalement beaucoup trop célèbres pour être connus. Passée l’idée commune qu’on peut y flotter en lisant un journal, les connaissances au sujet de cette mer surnagent difficilement à un examen plus approfondi. Les enjeux diplomatiques, géopolitiques, économiques et environnementaux sont pourtant d’une rare intensité. Et celle-ci est d’autant plus remarquable lorsqu’on la ramène à la relative exiguïté de l’espace en question. Il faut dire que cette mer en cours de disparition est sise sur un épicentre de la géopolitique mondiale. Or les épicentres n’ont pas besoin de beaucoup d’étendue pour exprimer les forces qui les sous-tendent. Et combien ces forces sont actives au Proche-Orient où Arabes et Israéliens se disputent la terre et l’eau en utilisant parfois le feu militaire !
C’est bien le combat pour la terre qui a éloigné un des trois riverains de cette mer : les Palestiniens habitant sur la rive occidentale sont de fait exclus des atouts économiques qu’offre la mer Morte. Mais c’est également le combat pour l’eau qui contribue pour beaucoup à diminuer le niveau d’une mer dont le sursis semble de plus en plus vite expirer : nous n’en serions pas à ce moment de disparition annoncée de la mer Morte si les Israéliens n’avaient pas décidé de convoyer les eaux du lac de Tibériade vers le Néguev réduisant de ce fait le débit du bas-Jourdain. La disparition de la mer Morte est donc bien un phénomène anthropique : l’accroissement de l’écoumène dans le sud d’Israël via la mobilisation de l’eau dans le nord du pays fait avancer le désert au cœur de la vallée du Jourdain, et ce dans une sorte de «jeu » à somme nulle. Ainsi la disparition de la mer Morte est à tout le moins l’illustration de ces « violences hydrauliques » qui caractérisent la région dans laquelle un pays comme Israël s’avère particulièrement aquavore et hydro-hégémonique.  
L’ouvrage de Sébastien Boussois a ce grand mérite de préciser avec force pédagogie les enjeux multiples qui traversent cet espace à forte résonnance géopolitique. De même son intérêt est de convoquer les temps longs et les livres sacrés des religions abrahamiques sans pour autant répugner à l’idée de s’intéresser aux temps très courts et aux rapports techniques, notamment ceux qui sont écrits dans le cadre de l’étude de faisabilité en cours sur le projet de canal mer Morte Mer Rouge. Enfin, cet ouvrage s’intéresse aussi à toutes les dimensions du problème, depuis l’histoire jusqu’à l’hydrologie, dans un souci d’appréhension du réel.  Guidé par un auteur soucieux de travailler avec honnêteté au décryptage d’une réalité complexe, le lecteur sort de l’ouvrage non pas avec des certitudes mais avec à l’esprit les éléments bien posés d’une réflexion.
Par-delà les champs disciplinaires, l’auteur répond finalement à trois questions : que représente la mer Morte pour les Israéliens, les Jordaniens et les Palestiniens ? Pourquoi le niveau de ses eaux régresse-t-il ? Comment la sauver ? Sur cette question l’auteur fait un point utile à l’heure où les choix se préparent à l’ombre des bureaux d’études mais surtout des chancelleries. Car la faisabilité technique sera toujours conditionnée par la faisabilité politique. Si la catastrophe de la mer Morte est avant tout politique, son sauvetage le sera également. Que ce sauvetage passe par le scénario improbable de la libération partielle des eaux du lac de Tibériade par Israël, par le vieux projet de rattachement de la mer Morte à la mer Méditerranée ou par la connexion de la mer Morte à la mer Rouge, qui est le scénario le plus étudié maintenant,  il faut avant tout une solution politique au problème israélo-arabe, dont le cœur est le volet israélo-palestinien. Certes les solidarités de fait sont des moteurs de la coopération mais celle-ci ne peut se dessiner qu’avec l’idée d’avancer ensemble. Or force est d’admettre que la dynamique en cours est plutôt centrifuge. Mais la réalité du moment n’est pas forcément appelée à perdurer et rien ne doit empêcher les ingénieurs et les aménageurs de penser les conditions d’un avenir plus florissant. Pour cela la connaissance approfondie du contexte  est utile. Et cet ouvrage offre un regard précis sur un territoire précieux.

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