Par Pierre Blanc, ingénieur en chef des Ponts, des Eaux et des forêts, docteur en géopolitique (HDR), chercheur au CIHEAM (centre international des hautes-études agronomiques méditerranéennes), rédacteur en chef de Confluences Méditerranée.
A force d’évoquer des questions
ou des territoires, nos esprits finissent par les ignorer. Autrement dit
l’impression de connaître tue parfois la connaissance elle-même. La mer Morte
appartient sans doute à ces lieux finalement beaucoup trop célèbres pour être
connus. Passée l’idée commune qu’on peut y flotter en lisant un journal, les
connaissances au sujet de cette mer surnagent difficilement à un examen plus
approfondi. Les enjeux diplomatiques, géopolitiques, économiques et
environnementaux sont pourtant d’une rare intensité. Et celle-ci est d’autant
plus remarquable lorsqu’on la ramène à la relative exiguïté de l’espace en
question. Il faut dire que cette mer en cours de disparition est sise sur un épicentre
de la géopolitique mondiale. Or les épicentres n’ont pas besoin de beaucoup
d’étendue pour exprimer les forces qui les sous-tendent. Et combien ces forces
sont actives au Proche-Orient où Arabes et Israéliens se disputent la terre et
l’eau en utilisant parfois le feu militaire !
C’est bien le combat pour la
terre qui a éloigné un des trois riverains de cette mer : les Palestiniens
habitant sur la rive occidentale sont de fait exclus des atouts économiques
qu’offre la mer Morte. Mais c’est également le combat pour l’eau qui contribue
pour beaucoup à diminuer le niveau d’une mer dont le sursis semble de plus en
plus vite expirer : nous n’en serions pas à ce moment de disparition
annoncée de la mer Morte si les Israéliens n’avaient pas décidé de convoyer les
eaux du lac de Tibériade vers le Néguev réduisant de ce fait le débit du
bas-Jourdain. La disparition de la mer Morte est donc bien un phénomène
anthropique : l’accroissement de l’écoumène dans le sud d’Israël via la
mobilisation de l’eau dans le nord du pays fait avancer le désert au cœur de la
vallée du Jourdain, et ce dans une sorte de «jeu » à somme nulle. Ainsi la
disparition de la mer Morte est à tout le moins l’illustration de ces « violences
hydrauliques » qui caractérisent la région dans laquelle un pays comme Israël
s’avère particulièrement aquavore et hydro-hégémonique.
L’ouvrage de Sébastien Boussois a
ce grand mérite de préciser avec force pédagogie les enjeux multiples qui traversent
cet espace à forte résonnance géopolitique. De même son intérêt est de convoquer
les temps longs et les livres sacrés des religions abrahamiques sans pour
autant répugner à l’idée de s’intéresser aux temps très courts et aux rapports
techniques, notamment ceux qui sont écrits dans le cadre de l’étude de
faisabilité en cours sur le projet de canal mer Morte Mer Rouge. Enfin, cet
ouvrage s’intéresse aussi à toutes les dimensions du problème, depuis
l’histoire jusqu’à l’hydrologie, dans un souci d’appréhension du réel. Guidé par un auteur soucieux de travailler
avec honnêteté au décryptage d’une réalité complexe, le lecteur sort de
l’ouvrage non pas avec des certitudes mais avec à l’esprit les éléments bien
posés d’une réflexion.
Par-delà les champs
disciplinaires, l’auteur répond finalement à trois questions : que
représente la mer Morte pour les Israéliens, les Jordaniens et les Palestiniens ?
Pourquoi le niveau de ses eaux régresse-t-il ? Comment la sauver ? Sur
cette question l’auteur fait un point utile à l’heure où les choix se préparent
à l’ombre des bureaux d’études mais surtout des chancelleries. Car la
faisabilité technique sera toujours conditionnée par la faisabilité politique. Si
la catastrophe de la mer Morte est avant tout politique, son sauvetage le sera
également. Que ce sauvetage passe par le scénario improbable de la libération partielle
des eaux du lac de Tibériade par Israël, par le vieux projet de rattachement de
la mer Morte à la mer Méditerranée ou par la connexion de la mer Morte à la mer
Rouge, qui est le scénario le plus étudié maintenant, il faut avant tout une solution politique au
problème israélo-arabe, dont le cœur est le volet israélo-palestinien. Certes les
solidarités de fait sont des moteurs de la coopération mais celle-ci ne peut se
dessiner qu’avec l’idée d’avancer ensemble. Or force est d’admettre que la
dynamique en cours est plutôt centrifuge. Mais la réalité du moment n’est pas
forcément appelée à perdurer et rien ne doit empêcher les ingénieurs et les
aménageurs de penser les conditions d’un avenir plus florissant. Pour cela la
connaissance approfondie du contexte est
utile. Et cet ouvrage offre un regard précis sur un territoire précieux.
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