samedi 11 mai 2013

Sur France Culture le 10 mai dernier "La révolution bleue: les enjeux de l'eau douce"


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Syndiquer le contenupar Christine OckrentLe site de l'émission
Emission Affaires étrangères
le samedi de 12h45 à 13h30
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La révolution bleue : les enjeux de l'eau douce

11.05.2013 - 12:45 Ajouter à ma liste de lectureRecevoir l'émission sur mon mobile

Le Nil près d'Assouan DR. H. SULZER © WIKIMEDIA
Sans elle, la vie n’est pas possible.  L’eau depuis la nuit des temps, a provoqué des guerres et alimenté les conflits. Aujourd’hui, avec une population mondiale de plus de 7 milliards d’individus, l’accès à l’eau douce, l’utilisation et la gestion des réserves, la préservation de ses qualités sont évidemment des enjeux majeurs. L’ONU a désigné 2013 comme l’année internationale de la coopération dans le domaine de l’eau. En clair, beaucoup de discours, mais aussi le souci d’apaiser sur tous les continents, et parfois même à l’intérieur des pays à forte croissance, de tensions qui affectent les modes de vie, les priorités en terme de développement et les conséquences environnementales.
Pour comprendre les problématiques planétaires, trois jeunes chercheurs qui travaillent sur le terrain :
David Blanchon, géographe, ancien élève de l'École normale supérieure et agrégé, il enseigne à l’université de Paris-X (Nanterre). En 2004, sa thèse sur l’espace hydraulique sud-africain, sous la direction de Jean-Paul Bravard et d’Alain Dubresson, a obtenu le prix du Comité national de géographie. Il l’a publiée aux Editions Karthala en 2009. Il est aussi l’auteur  de L'eau :  une  ressource  menacée  ? (La Documentation française, 2010). Son Atlas Mondial de l'eau aux éditions Autrement fait l’objet d’une nouvelle édition augmentée, cette année.
Géraud Magrin, ancien élève de l'ENS de Fontenay-Saint-Cloud, agrégé et docteur en géographie, il est chercheur au Cirad. Il  a consacré ses premières recherches au Gabon puis au Tchad (1996-2000), à l'étude des changements qui affectent les sociétés rurales, à travers les crises politiques ou climatiques, et les conséquences de l'urbanisation.  Il a notamment dirigé avec  Jean-Pierre Raison Des fleuves entre conflits et compromis : essais d'hydropolitique africaine(Karthala, 2009).
Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, spécialiste de la question israélo-palestinienne et enseignant en relations internationales. Collaborateur scientifique du REPI (Université Libre de Bruxelles) et du Centre Jacques Berque (Rabat), il est par ailleurs fondateur et président du Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO). Il a notamment publié Sauver la mer Morte : un enjeu pour la paix au Proche-Orient (Armand Colin, 2012).

mercredi 8 mai 2013

Paru sur le site de l'Institut MEDEA le 21 mars 2013


21 mars 2013

LE MAROC DEUX ANS APRÈS LE DISCOURS HISTORIQUE DU ROI MOHAMED VI SUR LA RÉFORME DE LA CONSTITUTION

Malgré le silence des médias internationaux, il ne faut pas oublier que des transformations politiques au Maghreb et au Machrek peuvent aussi se faire dans la douceur, progressivement, lentement mais sûrement. En effet, quotidiennement, la presse marocaine se fait l’écho des transformations que subit le pays, en bien et en mal. Et notamment des supports de presse comme le journal hebdomadaire Tel Quelqui porte la critique chaque semaine comme dans une vraie démocratie. Et il est indéniable que ce qui bouillonne au Maroc depuis l’arrivée de Mohamed VI il y a dix ans, mais surtout depuis son discours historique du 9 mars 2011 a été une étape majeure dans le règne du souverain qui sera celui de la transition vers la démocratie. La réforme en 2004 de la Moudawana, le code de la famille, était déjà en soi une révolution. Après l’abrogation de vieilles lois obsolètes comme celle qui imposait le mariage aux femmes violées, maintenait les femmes soumises à la volonté de leur père dans le choix du conjoint, il y a maintenant du neuf : polygamie désormais soumise à la décision du juge notamment si la femme est stérile, âge légal du mariage fixé à 18 ans, partage des biens entre les conjoints en cas de divorce, etc.
Le Maroc entre donc progressivement dans une nouvelle ère quoi qu’en disent les éternels critiques du Royaume, qui ne voient la transition démocratique possible en Méditerranée que par la violence ou la révolution. Il y a des voies alternatives et la Jordanie comme le Maroc s’y essaient. C’est un début. Il serait injuste en tant qu’Occidentaux, de jeter la pierre, et nuire aux membres de la société civile marocaine qui font un travail courageux et en profondeur et qui ont compris que le Maroc devait se transformer progressivement pour éviter le chaos.
Qu’en est-il précisément deux ans après le discours du roi Mohamed VI ? C’est en effet le 9 mars 2011, qu’un coup d’accélérateur a été porté au processus de réforme politique en cours depuis une décennie au Maroc. Et le oui massif du peuple le 1er juillet 2011 a marqué durablement l’accélération du processus d’édification démocratique vers l’Etat de droit. Les avancées sont spectaculaires : consécration de la séparation et de l’équilibre des pouvoirs, égalité civile et sociale entre hommes et femmes, élargissement du champ des libertés individuelles, reconnaissance de la composante culturelle amazighe et de la langue berbère, reconnaissance de l’héritage hébraïque, la transformation du poste de premier Ministre en une réelle fonction de chef de gouvernement, désacralisation de la fonction du Roi dont l’image doit toutefois rester inviolée et respectée, réduction du cumul des mandats pour les ministres, droit aux pétitions et aux manifestations pacifiques pour protester contre une action publique, etc.
Une seconde phase très attendue est prévue prochainement : poursuite de l’élargissement des droits de l’homme, décentralisation et élection des conseils régionaux, renforcement de la participation de la femme à l’exercice des droits politiques, renforcement de sa protection (6 millions de Marocaines sont victimes de violences), renforcement de la représentation des organisations syndicales dans le champ politique et économique. Il faudra plusieurs années pour que l’ensemble de ces dispositions soient intégrées au corpus constitutionnel par voie légale mais l’on estime à 2016 la réalisation législative de toutes ces dispositions.
Bien sûr qu’il reste encore beaucoup à faire pour la démocratie, les droits des marocaines, ceux des homosexuels, la question minée de la corruption, la relance du projet de réforme de la Caisse de compensation, la modernisation du makhzen comme tout système bureaucratique opaque et massif, la question du Sahara Occidental, celle de la sécurité suite aux attentats terroristes de Casablanca en 2006 et Marrakech en 2011.
On a dit le pire sur l’arrivée des Islamistes. Abdellilah Benkirane, est le chef du gouvernement et secrétaire général du PJD (Parti de la Justice et du développement) depuis deux ans, et ce n’est pas la catastrophe souvent annoncée par les experts de tous bords qui fustigent l’islam politique à tout bout de champ en oubliant qu’il a été élu démocratiquement. Il faut attendre et voir. Bien évidemment la résolution des crises politiques et économiques tout comme la rapidité avec laquelle la transition démocratique s’effectue est liée aux freins posés par les plus radicaux d’entre eux. Mais comme le soulignait l’éditorialiste de l’hebdomadaire qui ose Tel Quel ,Fahd Iraki,  « Trois ans et demi encore à tenir avec Benkirane, c’est long, très long… Mais c’est le revers de la démocratie. Et c’est un passage obligé ».  Bien sûr qu’il y a encore beaucoup à faire dans le royaume chérifien pour la démocratie à commencer par la résolution de la crise économique et sociale mais il est assurément sur la voie de la normalisation. L’avenir est dans les forces vives du pays et la jeunesse et ils sont plus de 30% de la population : de quoi laisser beaucoup d’espoir.
Sébastien Boussois

dimanche 5 mai 2013

Paru sur Grotius.fr: " La pratique homoérotique et homosexuelle masculine au Maroc en milieu urbain: un objet d’études encore trop peu analysé"


La pratique homoérotique et homosexuelle masculine au Maroc en milieu urbain: un objet d’études encore trop peu analysé

monde arabe La pratique homoérotique et homosexuelle masculine au Maroc en milieu urbain: un objet détudes encore trop peu analysé
© Sébastien boussois
L’appréciation des relations entre personnes de même sexe s’opère différemment d’une personne à une autre, qui plus est d’un pays à un autre, donc encore plus entre deux mondes aux valeurs souvent en opposition avec de telles pratiques. Cet article annonce une étude scientifique plus vaste et plus large qui paraîtra dans quelques semaines en partenariat avec un centre d’études en sciences humaines et sociales. Ces éléments sont les premiers développements de problématiques bien plus larges à venir.
Qu’est-ce qu’être « gay » au Maroc ?
Cela ne veut rien dire. Beaucoup ont des attirances multiples, mais ne se définissent pas comme bisexuels, ni homosexuels. Ils sont hétérosexuels même s’ils couchent transitoirement avec des garçons, pour détourner le mariage parfois, par jeu, par plaisir. Et puis il y a aussi des jeunes hommes qui ne voient que par les hommes.
L’homosexualité en tant que telle n’existe peut être pas au sens où nous l’entendons. Pourtant, le vocabulaire est vaste sur le sujet au Maroc. Dans un roman, très richement documenté, avec une véritable analyse sociologique sur l’homoérotisme et l’homosexualité sur place, paru sous le titre Hôtel Oasis, le journaliste italien Gianni de Martino glisse au milieu de son récit ce qu’il appelle un chapitre intitulé « Notes de Peter sur la sexualité masculine dans les pays musulmans ».
Ainsi, l’auteur explique : « Dans les sociétés arabe, persane et turque, l’érotisme entre hommes joue un rôle important ». Mais la notion d’homosexuel n’existe pas, au sens où il n’y a pas de mot pour désigner de façon univoque les personnes « homosexuelles ». « ce que nous appelons homosexualité est souvent vécue comme une sexualité de remplacement, un ersatz, ou éventuellement, une bisexualité « active »(1).
Au Maroc, on fait une large distinction entre pratiquer des actes homosexuels et être homosexuel. En effet, perçue par l’extérieur, comme une phase transitoire, le temps de la jeunesse, l’avant-projet de mariage ne peut être assimilés à une homosexualité structurelle mais plutôt d’ordre conjoncturel. Ce qui dédouane en partie ses auteurs d’un point de vue moral et religieux et constitue l’un des points les plus importants de délimitation des pratiques sexuelles entre hommes, pour certains plus importante même que la délimitation hétérosexuels/ homosexuels.
Dans son étude Amitiés particulières au Maghreb : sociabilités et discours homosexuels, Valérie Beaumont, doctorante à l’EHESS, revient sur ce point déterminant : « C’est un fait que des ressortissants du Maghreb, que nous ne pouvons évidemment pas dénombrer, traversent des périodes plus ou moins longues, continues ou intermittentes, d’activités homosexuelles pour un jour passer à une sexualité hétérosexuelle (en se mariant par exemple), passage qui pourra éventuellement être jalonné d’aventures homosexuelles.
Parallèlement, nous assistons à l’émergence d’une exclusivité homosexuelle qui perturbe la morale publique dans une proportion plus grande que le fait d’envisager que des hommes puissent avoir des rapports sexuels entre eux. Car si l’exclusivité homosexuelle implique le refus du mariage et donc, une récusation directe des normes sociales et culturelles par le choix d’un mode de vie ostentatoire défiant les représentations de la virilité, elle fait aussi planer le spectre de la confusion des genres tout en éveillant la méfiance au sujet de certaines amitiés masculines. » Quant à se pencher sur le vocabulaire employé en arabe, il est riche et recouvre différentes réalités : « assas, atai, zamel, » désigne les homosexuels chez les Maghrébins, mais en réalité toujours ceux qui se font pénétrer, précise le journaliste.
Il faut donc bien pour une question de compréhension scientifique distinguer chez les jeunes pratiquants de l’homosexualité ceux qui sont actifs et ceux qui sont passifs, ceux qui habituellement pénètrent et ceux qui se font pénétrer. Car le côté versatile des pratiques homosexuelles en Occident semblent moins évident en Orient. Et la différence morale est énorme même si a priori le sujet n’est pas étalé sur la place publique : ceux qui pénètrent sont moins condamnés que ceux qui se font pénétrer. La morale assimilant le fait que ceux qui aiment se faire pénétrer sont les vrais homosexuels, pervertis, etc.
La terminologie est vaste et ambiguë dans le monde arabe pour définir ou redéfinir la pratique homoérotique ou homosexuelle. Et elle est surtout très ancienne. Au XVe siècle, Mouhammad al-Nawadji écrivait « La prairie des gazelles, éloge des beaux adolescents », et ne faisait aucun doute sur l’objectif et l’objet de la séduction. Conquérir le cœur et le regard des jeunes adolescents faisait aussi entièrement partie, comme du temps de la Grèce et de la Rome antique, du champ des possibles amoureux, aussi bien d’un point de vue physique que spirituel. La relation d’éraste à éromène, courue en Europe, existait aussi dans le monde arabe. L’auteur de l’ouvrage livre ici un recueil de poèmes destinés à séduire l’échanson, le porteur de cuvet, l’adolescent à l’œuvre, le porteur de grain de beauté. Certains commentateurs voient là un outil de séduction destiné aux femmes, mais clairement il ne fait aucun doute que le rapport de séduction est clairement destiné aux hommes, d’homme plus mûr à jeune homme encore dans la fleur de l’âge.
D’une part la loi restrictive, de l’autre une pratique naturelle bien installée
rabat La pratique homoérotique et homosexuelle masculine au Maroc en milieu urbain: un objet détudes encore trop peu analysé
© Sébastien Boussois
Il faut donc sortir de l’angélisme d’un côté ou du colonialisme mental dans lequel nous appréhendons souvent les autres sociétés dans leur rapport au sexe, à la sexualité, aux rites de passage, ou aux pratiques institutionnalisées, à signification à géométrie variable d’un monde à l’autre. Il y a d’une part la loi, la religion, et d’autre part les pratiques.
Si la loi s’applique à tous sans exception, et si un pays condamne les pratiques homosexuelles, il y a la pratique qui se révèle toute autre et qui touche différemment les individus concernés par le passage à l’acte.
Ainsi, au Maroc, terrain encore assez vierge à part quelques études ou quelques romans qui se révèlent de véritables études sociologiques de terrain sur la pratique homosexuelle au royaume chérifien, il y a encore à ce jour un article du code pénal, l’article 489 qui condamne les relations homosexuelles (hommes-hommes, femmes-femmes) et les maintient au rang d’actes criminels. En effet, il punit « les actes licencieux ou contre nature avec un individu du même sexe. ». A ce jour, l’homosexualité reste illégale au Maroc et, si avérée, est punissable de 6 mois à 3 ans d’emprisonnement et d’une amende de 120 à 1 200 dirhams.
Au-delà de la loi, c’est la moralité qui prime et qui représente une plus lourde chape de plomb sur les jeunes homosexuels qui passeraient outre la loi en consommant et en développant des relations avec d’autres hommes. Le regard de l’autre, le rapport à la famille, à l’école, aux camarades, au voisinage, au quartier, la place dans l’espace urbain et la présence ou non de lieux dédiés génèrent bien plus d’angoisses et de peur pour franchir le cap et assumer son identité et ses attirances naturelles que la loi en tant que telle.
Globalement, peu de cas ont été avérés et conduits jusqu’à la justice depuis 2007. Mais le mal-être quotidien de milliers de jeunes homosexuels dans tous les champs de présence de la vie sociale, leur difficultés à rencontrer d’autres gays, leur difficultés de positionnement sur le passage transitoire ou permanent de leurs attirances sexuelles, la complexité de trouver des lieux de rencontre et de pratique, rendent la libéralisation de la sexualité entre personnes de même sexe encore compliquée. Pas impossible, elle est même très pratiquée entre hommes, dont certains ne se définissent même pas comme gay, mais qui voient là, un moyen d’assouvir leur pulsion dans un cadre moins affichable qu’une relation avec une femme, a priori promise à la virginité jusqu’au mariage. Il veut parfois mieux coucher avec un homme que déflorer une fille, ou d’imaginer le faire alors que la morale l’interdit tout autant.
En réalité, la dernière tentative de condamnation pénale pour homosexualité mais qui n’a pas abouti remonte à 2007 lors de l’affaire de Ksar-el-Kebir en 2007 lorsque 6 « homosexuels » avaient été accusés d’actes contre nature et de simuler un mariage gay. L’association kif kif, la seule existante au Maroc mais basée juridiquement en Espagne car non acceptée dans le royaume chérifien estime à près de 5000 « homosexuels », les individus condamnés. La dernière affaire médiatique en date remonte à décembre 2012 où un bateau de croisière avait voulu accoster à Casablanca, dans la capitale économique, mais dont l’autorisation avait été rejetée au motif que le navire avait été affrété dans une « logique » gay et pour le compte d’une majorité d’homosexuels, 1564 passagers, 95% d’hommes. En réalité, la loi ne joue pas plus pour les couples hétérosexuels puisque l’article qui suit, l’article 490 du code pénal interdit toute relation sexuelle en dehors du mariage. Les jeunes bloqués face à une telle législation la bravent pourtant avec discrétion mais ont plus de mal à passer la barrière morale.
Quelques pistes de réflexion sur la pratique homoérotique et homosexuelle au Maroc
Au-delà de ces « affaires » et fiascos juridiques pour certains, l’homosexualité et la pratique homosexuelle de tous les jours est tolérée et conduit de moins en moins jusqu’aux tribunaux. La société marocaine est homophobe. Ce qui est plus terrible pour les jeunes gays, c’est la pression morale, l’étiquetage social, et le poids de la société qui pèsent sur chaque jeune, retranché dans sa cellule familiale et privée, déconnecté de tout épanouissement et de passage à l’acte, donc bien loin de toute réalisation personnelle. Peu quittent ou parviennent à quitter le pays au motif de cet argument, beaucoup sont dépressifs voire au bord du suicide. Mais beaucoup aussi agissent malgré tout parce que le non-dit s’il est très fort matérialise aussi une forme perverse de tolérance : « L’homosexualité est tolérée au Maroc, mais on demande aux gays de ne pas se mettre en avant », note Khadija Riyadi, présidente de l’Association marocaine des droits humains (AMDH). Tolérée… Mais comment permettre à de jeunes gays, novices, de passer à l’acte face à tant de pressions ? Comment détourner le système culturel qui jette l’opprobre et la « hchouma » sur de telles pratiques ?
Le contexte politique récent n’est pas fait pour aider : les affaires avec les Européens, notamment à Marrakech tout comme l’arrivée des islamistes et du gouvernement Benkirane ne jouent évidemment pas en faveur d’une libéralisation. Les déclarations du candidat du PJD à l’époque ne laissaient pas beaucoup d’espoirs pour la suite des opérations : « Durant sa campagne électorale, le Premier ministre Abdelilah Benkirane avait donné le ton : « La liberté sexuelle est néfaste pour notre identité (…) C’est une perversion qui existe déjà, mais qu’on veut briser comme tabou. Ces gens qui la défendent et se disent laïcs, veulent juste corrompre ceux qui ont la foi. Elu, je m’y opposerai, par la grâce de Dieu. » (2).
Des espaces de pratique différenciés
Bien sûr, il faut distinguer campagne et ville, comme il faut distinguer les villes. De grandes différences résident entre Marrakech, la ville libre et Rabat, la ville administrative et plus fermée sur lesquelles se concentre notre étude à venir. D’un côté, Marrakech, influencée par la présence européenne d’une part mais surtout à l’image parfois un peu trop sulfureuse en regard de la réalité, autorise plus facilement le passage à l’acte par l’existence de lieux dédiés et de personnes disposées et moins soucieuses de la morale et du regard de l’autre. A Rabat, il n’y a pas officiellement certes, mais officieusement non plus, de lieu (bar- boite- espace public type parc- reconnu comme lieu de drague gay ou de rencontres homosexuelles.). A l’exception de l’avenue Mohamed V, grand lieu de passage et de circulation conduisant de la médina à la ville moderne, tout comme l’avenue Mohamed VI à Marrakech, il n’y a rien d’autre de très déterminé.
Et ces lieux « déterminés » ou « consacrés » sont tout simplement des lieux de forte affluence. L’homosexualité des hommes devrait a priori de toute façon rester dans le domaine du privé et de nouveaux outils lui ont permis justement de rester soit dans la clandestinité, soit dans la discrétion. Et ces outils qu’utilisent les jeunes gays, jeunes hommes cherchant des relations entre hommes, sont bien entendu les sites de rencontres sur internet qui ont révolutionné les rapports. En effet, à Marrakech comme dans d’autres lieux plus libérés que Rabat, le caractère ostensible de la quête de séduction dans les rues a pu indisposer et indispose encore. Internet a renvoyé les protagonistes de ces types de relations humaines et sexuelles dans des lieux privatifs et privés : les appartements et le logement privé.
Cultures locales et intrusion de l’Occident comme facteurs d’ouverture ?
Bizarrement, la réaction aux prises de positions communautaristes, la difficulté permanente des « gays » à vivre leur évolution, le combat d’une association comme Kif Kif, qui créa le premier journal gay du Maroc en ligne, le développement croissant des rencontres via internet montrent qu’un mouvement qui « pousse » face au rejet est en hausse et reflète l’existence d’une véritable pratique homosexuelle au Maroc, avec des revendications, des actions, et des réactions à la morale pesante, à la culture du rejet, et à la société en prise à tous les tabous qui concernent le corps. En réalité, les autorités marocaines tentent de freiner la libéralisation des mœurs « à l’occidentale », en opposition avec l’islam traditionnel bien entendu, dès l’instant que l’on met des mots sur les choses, les relations, que l’on affiche sa sexualité, ou qu’on en fait la promotion dans une œuvre culturelle. Abdellah Taia, écrivain, vivant en France maintenant comme Rachid O, écrivant sous pseudo sur l’homosexualité, œuvrent à leur façon à l’évolution de la société, intellectuels et jeunes avant tout.
C’est aussi le cas du cinéma avec des films comme ceux de Nabil Ayouch, par exemple, « Une Minute de soleil en moins » (2002) qui a soulevé un tollé à cause de la question de l’homosexualité qu’il évoque et qui lui a valu d’être censuré. Des islamistes actifs dans certains partis et d’autres d’obédience salafiste s’en sont pris au film et ont obtenu que sa version originale soit censurée. Bien entendu, ceux qui ont accès à ces sources d’ouverture, supports de promotion de la tolérance et de l’ouverture de la société ne sont qu’une minorité, ceux là même probablement qui tentent de passer à l’acte, qui fréquentent les sites internet de rencontres plutôt modernes, occidentalisés, francophones, et urbains. La culture marocaine a beaucoup apporté, en particulier la littérature, tout comme la retranscription des pratiques au Maroc par un certain nombre d’écrivains et artises occidentaux habitués du pays.
La littérature en a largement rendu compte et des écrivains aussi prestigieux et historiques comme Mohamed Choukri avec Le Pain Nu ou Abdellah Taia déjà cité avec ses romans autobiographiques, en passant par Mohamed Leftah et son Dernier Combat du Capitaine Nijmat, témoignent d’une pratique bien installée. Quant aux romans d’Abdellah Taia, si l’homosexualité est clairement affichée pour ses textes concernant la période la plus mûre de sa vie, son enfance et son adolescence ainsi narrées nous permettent de découvrir dans le monde arabo-musulman, les mêmes jeux viriles, affectifs, masculines entre potes, copains, camarades, ou frères que l’on peut trouver dans le monde occidental : ni plus mais ni moins.
Il convient enfin tout de suite de clarifier ensuite l’apport à double tranchant que les Européens ont eu dans cette évolution : d’un côté la présence de beaucoup d’artistes intellectuels occidentaux depuis un siècle au Maroc, tolérée, acceptée, du moment qu’elle restait discrète était aussi partiellement hypocrite puisque personne ne pouvait ignorer leur orientation sexuelle. « Le Maroc a accueilli cette littérature. « L’écrivain français Jean Genet repose au cimetière de Larache. Des écrivains américains dont Paul Bowles ont résidé à Tanger ». Le royaume chérifien a accueilli ce qu’il y a de plus prestigieux d’artistes homosexuels comme Pier Paolo Pasolini, ou plus récemment des personnalités comme Yves Saint Laurent, Pierre Bergé, Jean-Paul Gaultier qui ont toujours affiché leurs penchants. Depuis quelques années, cette phase d’ouverture et de tolérance est arrivée à saturation par l’afflux massif de touristes sexuels, européens, homosexuels en quête d’exotisme et de paradis articiels et naturels. A Marrakech, on a pu retrouver un ou deux homosexuels assassinés dans leur maison dans la médina, sans savoir s’il s’agissait de vulgaire rapine, d’excès punis, ou d’affaires n’ayant strictement aucun lien. Reste que le doute, la rumeur, subsistent et s’installent. L’équilibre entre l’apport d’ouverture occidental et le rejet d’une vie sexuelle trop débridée peine à tenir et la distanciation s’installe souvent entre les jeunes Marocains et les Européens.
Dans le cadre d’un rapport totalement dénué de rétribution financière, la relation du jeune gay marocain et de l’Européen, souvent un peu plus âgé, est très complexe : le poids du regard et du qu’en dira-t-on complexifie l’évidence d’une rencontre comme d’une relation. Un marocain, efféminé ou pas, ayant les attributs clichés de l’homosexuel assumé ou pas, sera regardé différemment en milieu urbain s’il est attablé à un café avec un européen que s’il est avec un autre gay marocain. Le règne de la suspicion et de la parano se conjuguent avec d’une part une société personnalisée par le jeune gay, qui se sent traqué et observé, et de l’autre côté la simple croyance que la société observe, surveille, pour brider toute velléité supérieure d’assumer sa sexualité ouvertement.
Que le regard de l’autre soit là où pas, la paranoïa de beaucoup qui se sentent persécutés opère sans aucun autre effort du sociétal sur l’individu. La réputation du jeune gay, réelle ou perception, se dégrade et peut vite être assimilé à prostitué. Beaucoup de marocains assimilent encore homosexualité à dépravation et à prostitution. Quand ce n’est pas le cas, l’image de l’occidental se fond de toute façon dans ses rapports au masculin avec homosexualité, qu’il y ait marchandisation du rapport ou pas. Peu importe encore une fois la réalité, mais l’ambiance globale morose, suspicieuse pèse sur les jeunes gays comme une chape de plomb. Donc il ne reste que peu d’alternatives pour eux : entrer dans le champ de la séduction et de la rencontre, dans un cadre rassurant, protégé, et privatisé. Et le plus souvent les deux espaces se révèlent alors être en milieu urbain leur chambre, leur ordinateur, et les sites de rencontre sur internet. C’est sur ce point que nous reviendrons largement dans notre étude.
(Suite prochainement)
(1) Hôtel Oasis, Gianni de Martino, Editions Biliki, Bruxelles, 2008, p.95.
(2) http://www.slateafrique.com/90473/maroc-liberte-sexuelle-un-sujet-chaud

Paru sur Medea.fr: "Messianisme juif et troisième temple en Israël: une idée qui séduit de plus en plus les Israéliens"


2 mai 2013

MESSIANISME JUIF ET TROISIÈME TEMPLE EN ISRAËL, UNE IDÉE QUI SÉDUIT DE PLUS EN PLUS LES ISRAÉLIENS

On parle de plus en plus de la progressive théocratisation de la vie politique israélienne et d’Israël de manière plus globale. Il est vrai que l’histoire du sionisme s’est essentiellement fondée sur des principes laïcs de construction nationale et nationaliste d’un Etat pour les juifs dès la fin du XIXe siècle. Si de nombreux principes socialisants, démocratiques, et providentiels d’un Etat qui se normalise aujourd’hui ont été en partie abandonnés, c’est parce que l’emprise du religieux et du national religieux ont cru dans l’espace public et privé israélien et séduit depuis les années 1960 de manière spectaculaire.
La société israélienne elle-même a fortement évolué en 65 ans d’existence. Florence Heymann, chercheuse sociologue au CRFJ (Centre de Recherches Français de Jérusalem) précise les faits : « La majorité juive israélienne est plurielle, tant socialement que culturellement, sans toutefois pouvoir parler à son propos de multiculturalisme. Elle se compose de trois groupes principaux : les laïcs (hilonim), classe moyenne en majorité ashkénaze, entre 40 % et 46 % ; les traditionalistes (massoratim) surtout « Orientaux  » (mizrahim), environ 32 % ; enfin les religieux (datiim), environ 27%. Ce dernier groupe se sépare en deux sous-cultures principales  : les « sionistes religieux » (tsionim datiim) ou « religieux nationaux » (datiim leumiim), environ 22 %, qui comprennent nettement plus d’Ashkénazes que de Séfarades ; les ultra-orthodoxes (haredim) autour de 5 %, dans leur écrasante majorité non sionistes ou a-sionistes. »[1] Face aux laïcs, il faut donc compter sur la forte présence ancrée des ultra-orthodoxes qui ont peu évolué, mais surtout sur ce qu’elle appelle « le religieux national nouveau » qui a su s’adapter à la société et présenter un visage plus séduisant de la religion traditionnelle et conservatrice. En politique, on constate la même évolution, au détriment des hommes en noir et au profit des sionistes religieux.
Aujourd’hui, une coalition en bonne et due forme à l’israélienne ne peut durablement se constituer sans la présence forte, soit des partis ultraorthodoxes séfarades comme ce fut longtemps le cas avec le Shas, soit aujourd’hui avec celle croissante des partis ultra nationalistes et sionistes religieux comme avec Maison juive du populaire Naftali Bennett. La nouvelle coalition Netanyahou III, tient essentiellement après les résultats décevants du Likoud, par l’alliance improbable entre le dit centre-gauche laïc de Yair Lapid et son parti Yech Atid avec Bennett. Pour ceux qui croyaient en une résurgence d’un phénomène centriste de gauche, c’est la douche froide.
Or, la création même de l’Etat d’Israël avait été largement contestée par les juifs religieux, farouchement contre la matérialisation d’un Etat juif tant que le messie ne serait pas arrivé sur terre. Aujourd’hui, les rabbins ont largement changé d’opinion parlant de « rédemption », défendant les ultra-orthodoxes soutenus même matériellement par l’Etat et devenus à part entière de grands garants avec les colons de l’identité israélienne d’aujourd’hui. Schizophrénie de la société israélienne ? Non, bouleversement idéologique et pragmatique total en quarante ans.
Dans son dernier ouvrage « Au nom du Temple, l’irrésistible ascension du messianisme juif (1967-2013) », le journaliste Charles Enderlin remet en perspective cette montée des courants nationalistes et religieux en Israël, largement incarnés par les colons des territoires de Cisjordanie d’une part, et les mouvements messianistes internes à Israël favorables à la construction du Troisième Temple d’autre part. Le messianisme juif n’est plus selon lui un courant marginal ou une idée farfelue, loin de là. Et ce sera selon lui, probablement la grande pierre d’achoppement majeure d’un futur accord entre Israéliens et Palestiniens, plus que tous les autres problèmes: un blocage désormais autour du religieux, ce qu’on avait cru pouvoir éviter. Selon Shmuel Benhamou, l’un des défenseurs du projet de nouveau Temple à Jérusalem, interviewé par un journaliste de France Info en avril 2013, « c’est à nous de monter sur l’endroit, prier et construire le Temple après l’accord du gouvernement. La construction du Troisième Temple va tout changer au  niveau du pouvoir politique, économique. Tous les sages seront réunis là-bas et le pays sera dirigé par un Roi. Le pouvoir laïc perdra toutes ses prérogatives dont la Knesset, mais si c’est écrit, nous devons le faire »[2]. Avant, les juifs n’étaient pas autorisés par les docteurs de la loi pour des raisons religieuses à pénétrer sur l’esplanade des Mosquées, puisque lieu saint musulman. Aujourd’hui, les visites de juifs se multiplient sur des motifs pratiques, sous escorte des soldats israéliens seuls maîtres à bord de la souveraineté sur l’Esplanade, en vue d’une hypothétique reconstruction du Temple.
Le processus est en réalité ancien et bien implanté dans toutes les sphères de la vie politique et sociale israélienne. Ce qui est frappant dans l’ouvrage d’Enderlin, c’est que l’on comprend que l’Etat d’Israël, s’il n’a jamais souhaité être religieux, a finalement toujours été largement influencé par le messianisme juif depuis le début sans véritablement se l’avouer. Il semble toujours y avoir eu pas très loin d’un dirigeant sioniste, un conseiller très religieux ou un pater comme garant moral. Si Herzl se défendait d’un tel risque en 1896 : « Aurons-nous une théocratie ? Non ! Si la foi maintient notre unité, la science nous libère », force est de constater que la colonisation des territoires palestiniens depuis 1967 s’est inscrite dans un processus politique mais bien religieux également. Pour Enderlin, la culture nationale juive récente se fonde sur l’idéologie du Temple et de la reconquête de la Judée et de la Samarie. La sécurisation de l’espace sanctifié israélien s’est donc fait sur deux plans : la judaïsation de Jérusalem-est, contrairement  au plan de partage du 29 novembre 1947 des Nations unies qui prônait un statut international et le symbolique contrôle sur l’esplanade des Mosquées, le Haram Al-Sharif, troisième lieu saint de l’Islam depuis 1967 et la guerre des Six Jours ; puis le contrôle des territoires par l’implantation de 350 000 colons.
Aujourd’hui, si la paix est devenue improbable pour Charles Enderlin et qu’« il n’y aura pas d’Etat palestinien », c’est parce que « l’ensemble de ces mouvements religieux alliés à la droite nationaliste, s’opposent à toute concession territoriale, et à fortiori à la création d’un Etat palestinien souverain et indépendant »[3]. Désormais, ce qu’il reste du sionisme laïc, socialiste et libéral semble être à la botte du fondamentalisme messianique juif. Preuve en est : en 2005, le retrait de Gaza et l’évacuation des colons par Ariel Sharon, alors premier Ministre, fut vécu comme une tragédie nationale. Or, de plus en plus de soldats israéliens portent la kippa blanche, un Institut du Temple a été créé pour envisager la construction d’un point de vue pratique du Troisième Temple, et les nationalistes et sionistes religieux sont désormais présents dans toutes les strates du champ politiques.
« Le conflit entre Palestiniens et Israéliens était territorial, il est en train de devenir religieux et c’est pour cela qu’il n’y aura pas d’accord » précisait Enderlin dans une interview récente.  La menace existentielle, combinée aux dangers frontaliers face au bouleversement régional inédit, tout comme la crainte iranienne que beaucoup d’Israéliens voient comme l’ennemi ultime, l’amalek[4], que même l’historien Benny Morris peu suspects d’accointances avec les messianistes a priori projetait comme le responsable à venir d’une seconde shoah dès 2008[5], et le repli sur la religion d’un nombre croissant d’israéliens déboussolés à de quoi inquiéter. Tant que l’Etat d’Israël faisait rêver, tant que la construction prometteuse de son pays et de son Etat selon l’idéologie sioniste mythique rassuraient les Israéliens, tant que l’armée était encore largement auréolée de prestige, la classe politique intègre dotée d’une vision pour le pays, les Israéliens se sentaient encadrés et protégés : leur glissement vers la droite et le religieux témoigne d’une perte de repères rationnels d’une part, mais surtout d’une grande inquiétude face à l’avenir. L’heure est en effet grave pour les laïcs, car Enderlin précise enfin : « des études sociologiques montrent que 51% des Israéliens juifs pensent que le messie va arriver. »[6] Cqfd.

Sébastien Boussois

Pour aller plus loin :
Charles Enderlin, « Au nom du Temple, Israël et l’irrésistible ascension du messianisme juif (1967-2013) », Seuil, Paris, 380 pages.


[1] « Identités erratiques et dissidences dans le monde religieux juif en Israël », Florence Heymann, Jérusalem, 2013.
[2] http://www.franceinfo.fr/monde/les-choix-de-france-info/charles-enderlin-en-israel-la-droite-religieuse-gagne-du-terrain-946275-2013-04-09
[3] Au nom du Temple, p.16
[4] Selon la Bible, Amalek est le premier ennemi des tribus d’Israël à les avoir attaquées sans raisons. Aujourd’hui, il représente l’ennemi juré, belliqueux et hostile à l’Etat hébreu.
[5] http://contreinfo.info/article.php3?id_article=397
[6] http://www.franceinfo.fr/monde/les-choix-de-france-info/charles-enderlin-en-israel-la-droite-religieuse-gagne-du-terrain-946275-2013-04-09

jeudi 11 avril 2013

Paru dans les Echos (Suisse) en mars 2013


Géographie

Un canal peut sauver la vie à la mer Morte

Creuser un canal de la mer Rouge à la mer Morte, quatre cents mètres plus bas: le projet semble sérieux. Il permettrait de sauver un site exceptionnel pour la région et les peuples qui l’occupent aujourd’hui.

2013-12-15AC’est un des endroits mythiques de la planète. Pour divers facteurs: sa position géographique – la mer Morte occupe le point le plus bas de la Terre, à -417 m sous le niveau des océans –, ses curiosités naturelles, l’extrême salinité de son eau qui permet d’y flotter aisément, ses vertus curatives, et bien sûr son lien avec la Bible.
Or, comme l’indique Sébastien Boussois dans Sauver la mer Morte, cette merveille est menacée. Le pompage de l’eau du Jourdain pour l’agriculture et la consommation fait que la mer ne reçoit plus assez d’eau pour combler l’évaporation. L’exploitation des gisements de potasse par Israël et la Jordanie pour produire de l’engrais a quasiment anéanti son bassin méridional. En 2050, peut-être, elle aura totalement disparu. Désastre écologique, mais danger pour l’homme aussi: les poches de sel proches de la mer s’assèchent et s’effondrent, causant des cratères menaçant routes et terres.

Avec deux tuyaux

Les projets de sauvetage n’ont pas manqué. Déjà en 1855 on envisageait de relier la mer Morte à la circulation maritime (cela aurait été une alternative au canal de Suez). En 1902, le père du sionisme, Theodor Herzl, soutenait l’idée de canal depuis la Méditerranée afin de profiter de la déclivité pour produire de l’électricité. Lancé à la suite de négociations entre Israéliens et Jordaniens dans les années 1990 et d’une terrible sécheresse, le projet actuel est pharaonique. C’est un canal qui relierait la mer Rouge à la mer Morte, le RSDSC (Red Sea Dead Sea Conveyance).
Il prévoit de faire venir l’eau de la mer Rouge en partant d’Aqaba par un système de conduites, peut-être deux tuyaux de 5 m de diamètre sur 180 km de long, dans la vallée de la Araba (ou Arava). On y installerait des centrales électriques et une usine de dessalement, et l’eau serait en partie utilisée pour l’agriculture et la consommation. Le projet, estimé à 15 milliards de dollars, n’est pas l’apanage de doux rêveurs: il est porté par la Banque mondiale depuis 2008.
A première vue, l’opération paraît un louable effort en faveur de la nature. Mais Sébastien Boussois ne cache pas ses dangers. Le RSDSC entraînera des travaux collatéraux. Des sites archéologiques – ils sont nombreux dans la contrée –, seront peut-être détruits et les constructions entraveront le nomadisme de la population bédouine.
La question écologique ne semble pas être le premier souci des initiants, qui veulent développer le tourisme de masse et l’industrie. Des usines Renault et Toyota ont même été planifiées au sud de la mer Morte. Tout ceci, outre l’enlaidissement du paysage, causerait beaucoup de déchets qu’il faudrait éliminer.

Une mer de sang?

Enfin, les scientifiques ignorent comment les eaux dérivées de la mer Rouge réagiraient avec celles de la mer Morte. Leur rencontre pourrait produire des micro-organismes qui donneraient une teinte sanguine à la mer. Les organisations écologiques s’opposent au projet et l’auteur reconnaît que le canal «occulte bien trop la question de la meilleure gestion» de l’eau.
Au Proche Orient, la politique n’est jamais loin. La construction du canal serait un enjeu formidable de promotion de la paix entre les Israéliens, les Jordaniens et les Palestiniens. Bien que propriétaires du tiers du bassin nord (dont Jéricho et les grottes de Qumrân), ces derniers demeurent toutefois exclus des rives de la mer. Lorsqu’on sait qu’Israël pompe actuellement près de 70% de son eau hors de son territoire de 1948, on peut supposer que les problèmes ne seront pas résolus demain.
«Peu ou prou, tous les acteurs rencontrés croient en une disparition programmée de la mer Morte, mais savent que, si solution il y a, elle devra être politique; ils ont aussi compris que si une solution n’est pas trouvée, ce sera pour des raisons politiques», dit l’auteur. Il serait aussi intéressant de connaître les répercussions du printemps arabe sur la question, un sujet à peine abordé. En attendant, le niveau de la mer Morte s’abaisse et l’on pourra descendre toujours plus bas sur notre planète. Maigre consolation.
Jacques Rime
Sébastien Boussois, Sauver la mer Morte, un enjeu pour la paix au Proche-Orient, Armand Colin/Recherches, Paris, 2012, 192 p.

Sur les traces de la Bible

De nombreux épisodes bibliques se sont déroulés près de la mer Morte. Les villes de Sodome et Gomorrhe se trouvaient dans sa partie méridionale. Du haut du Mont Nébo, qui domine la mer et Jéricho, Moïse contempla la Terre promise avant de mourir, puis Josué passa le Jourdain tout près de son embouchure. Dans une vision du prophète Ezéchiel, une source coule du côté droit du Temple et, devenue un grand fleuve, se jette dans la mer «en sorte que ses eaux deviennent saines» (Ez 47,8).
Un des sites du baptême du Christ est le bas Jourdain et son séjour au désert est fixé aux alentours de Jéricho. Un peu plus au sud, Qumrân a été le lieu d’une découverte inestimable en 1947, celle des manuscrits de la mer Morte (textes bibliques, commentaires,...). Plus bas encore, sur un éperon rocheux, se dresse la forteresse de Massada où se réfugièrent les Juifs révoltés contre les Romains. Les derniers résistants s’y suicidèrent en 73 de notre ère.

Les vignes d’Engaddi

L’auteur pense que l’Ancien Testament ne fait aucune allusion directe à la Mer morte, à la différence du Jourdain. En réalité, elle est présente sous d’autres noms: mer Salée, mer de la Araba ou mer Orientale. Le Seigneur parla ainsi à Moïse: «Votre frontière méridionale commencera du côté de l’orient à l’extrémité de la mer Salée» (Nb 34,3).
Entre Qumrân et Massada, l’oasis d’Engaddi est évoquée à plusieurs reprises dans la Bible, notamment pour avoir été le lieu de refuge de David pourchassé par Saül. Le Cantique des Cantiques compare le bien-aimé à «une grappe de cypre (une fleur odorante) dans les vignes d’Engaddi» (Ct 1,14) et le Siracide faire dire à la Sagesse divine qu’elle avait «grandi comme le palmier d’Engaddi» (Si 24,14). Nous avons là tout le paradoxe de la mer Morte: un lieu de désolation qui est aussi un lieu de vie.
JR