jeudi 11 avril 2013

Paru dans les Echos (Suisse) en mars 2013


Géographie

Un canal peut sauver la vie à la mer Morte

Creuser un canal de la mer Rouge à la mer Morte, quatre cents mètres plus bas: le projet semble sérieux. Il permettrait de sauver un site exceptionnel pour la région et les peuples qui l’occupent aujourd’hui.

2013-12-15AC’est un des endroits mythiques de la planète. Pour divers facteurs: sa position géographique – la mer Morte occupe le point le plus bas de la Terre, à -417 m sous le niveau des océans –, ses curiosités naturelles, l’extrême salinité de son eau qui permet d’y flotter aisément, ses vertus curatives, et bien sûr son lien avec la Bible.
Or, comme l’indique Sébastien Boussois dans Sauver la mer Morte, cette merveille est menacée. Le pompage de l’eau du Jourdain pour l’agriculture et la consommation fait que la mer ne reçoit plus assez d’eau pour combler l’évaporation. L’exploitation des gisements de potasse par Israël et la Jordanie pour produire de l’engrais a quasiment anéanti son bassin méridional. En 2050, peut-être, elle aura totalement disparu. Désastre écologique, mais danger pour l’homme aussi: les poches de sel proches de la mer s’assèchent et s’effondrent, causant des cratères menaçant routes et terres.

Avec deux tuyaux

Les projets de sauvetage n’ont pas manqué. Déjà en 1855 on envisageait de relier la mer Morte à la circulation maritime (cela aurait été une alternative au canal de Suez). En 1902, le père du sionisme, Theodor Herzl, soutenait l’idée de canal depuis la Méditerranée afin de profiter de la déclivité pour produire de l’électricité. Lancé à la suite de négociations entre Israéliens et Jordaniens dans les années 1990 et d’une terrible sécheresse, le projet actuel est pharaonique. C’est un canal qui relierait la mer Rouge à la mer Morte, le RSDSC (Red Sea Dead Sea Conveyance).
Il prévoit de faire venir l’eau de la mer Rouge en partant d’Aqaba par un système de conduites, peut-être deux tuyaux de 5 m de diamètre sur 180 km de long, dans la vallée de la Araba (ou Arava). On y installerait des centrales électriques et une usine de dessalement, et l’eau serait en partie utilisée pour l’agriculture et la consommation. Le projet, estimé à 15 milliards de dollars, n’est pas l’apanage de doux rêveurs: il est porté par la Banque mondiale depuis 2008.
A première vue, l’opération paraît un louable effort en faveur de la nature. Mais Sébastien Boussois ne cache pas ses dangers. Le RSDSC entraînera des travaux collatéraux. Des sites archéologiques – ils sont nombreux dans la contrée –, seront peut-être détruits et les constructions entraveront le nomadisme de la population bédouine.
La question écologique ne semble pas être le premier souci des initiants, qui veulent développer le tourisme de masse et l’industrie. Des usines Renault et Toyota ont même été planifiées au sud de la mer Morte. Tout ceci, outre l’enlaidissement du paysage, causerait beaucoup de déchets qu’il faudrait éliminer.

Une mer de sang?

Enfin, les scientifiques ignorent comment les eaux dérivées de la mer Rouge réagiraient avec celles de la mer Morte. Leur rencontre pourrait produire des micro-organismes qui donneraient une teinte sanguine à la mer. Les organisations écologiques s’opposent au projet et l’auteur reconnaît que le canal «occulte bien trop la question de la meilleure gestion» de l’eau.
Au Proche Orient, la politique n’est jamais loin. La construction du canal serait un enjeu formidable de promotion de la paix entre les Israéliens, les Jordaniens et les Palestiniens. Bien que propriétaires du tiers du bassin nord (dont Jéricho et les grottes de Qumrân), ces derniers demeurent toutefois exclus des rives de la mer. Lorsqu’on sait qu’Israël pompe actuellement près de 70% de son eau hors de son territoire de 1948, on peut supposer que les problèmes ne seront pas résolus demain.
«Peu ou prou, tous les acteurs rencontrés croient en une disparition programmée de la mer Morte, mais savent que, si solution il y a, elle devra être politique; ils ont aussi compris que si une solution n’est pas trouvée, ce sera pour des raisons politiques», dit l’auteur. Il serait aussi intéressant de connaître les répercussions du printemps arabe sur la question, un sujet à peine abordé. En attendant, le niveau de la mer Morte s’abaisse et l’on pourra descendre toujours plus bas sur notre planète. Maigre consolation.
Jacques Rime
Sébastien Boussois, Sauver la mer Morte, un enjeu pour la paix au Proche-Orient, Armand Colin/Recherches, Paris, 2012, 192 p.

Sur les traces de la Bible

De nombreux épisodes bibliques se sont déroulés près de la mer Morte. Les villes de Sodome et Gomorrhe se trouvaient dans sa partie méridionale. Du haut du Mont Nébo, qui domine la mer et Jéricho, Moïse contempla la Terre promise avant de mourir, puis Josué passa le Jourdain tout près de son embouchure. Dans une vision du prophète Ezéchiel, une source coule du côté droit du Temple et, devenue un grand fleuve, se jette dans la mer «en sorte que ses eaux deviennent saines» (Ez 47,8).
Un des sites du baptême du Christ est le bas Jourdain et son séjour au désert est fixé aux alentours de Jéricho. Un peu plus au sud, Qumrân a été le lieu d’une découverte inestimable en 1947, celle des manuscrits de la mer Morte (textes bibliques, commentaires,...). Plus bas encore, sur un éperon rocheux, se dresse la forteresse de Massada où se réfugièrent les Juifs révoltés contre les Romains. Les derniers résistants s’y suicidèrent en 73 de notre ère.

Les vignes d’Engaddi

L’auteur pense que l’Ancien Testament ne fait aucune allusion directe à la Mer morte, à la différence du Jourdain. En réalité, elle est présente sous d’autres noms: mer Salée, mer de la Araba ou mer Orientale. Le Seigneur parla ainsi à Moïse: «Votre frontière méridionale commencera du côté de l’orient à l’extrémité de la mer Salée» (Nb 34,3).
Entre Qumrân et Massada, l’oasis d’Engaddi est évoquée à plusieurs reprises dans la Bible, notamment pour avoir été le lieu de refuge de David pourchassé par Saül. Le Cantique des Cantiques compare le bien-aimé à «une grappe de cypre (une fleur odorante) dans les vignes d’Engaddi» (Ct 1,14) et le Siracide faire dire à la Sagesse divine qu’elle avait «grandi comme le palmier d’Engaddi» (Si 24,14). Nous avons là tout le paradoxe de la mer Morte: un lieu de désolation qui est aussi un lieu de vie.
JR

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