mercredi 11 avril 2012

L'un des tout derniers textes de Raymond Aubrac, préface des Mémoires de Jo Golan, éditions Riveneuve, 2009.

Au début des années 1970, le gouvernement de la Grande-Bretagne avait décidé d’accorder l’indépendance à l’une de ses colonies d’Afrique, la Gambie. Pour étudier les éléments du développement du futur Etat indépendant, les Nations Unies envoyèrent quelques missions sur le terrain. Voilà comment l’auteur de ces lignes, accompagné d’un agronome connaissant bien l’Afrique fit, pour la FAO, un séjour dans ce petit pays d’Afrique de l’Ouest qui s’enfonce, autour du fleuve Gambie, comme un doigt de gant dans le Sénégal, au nord de la Casamance.

Au retour à Dakar, il me parut opportun et courtois de rendre compte des résultats de cette mission à Léopold Sedar Senghor, président du Sénégal. Au déjeuner, je fis la connaissance du convive que le président désigna comme son conseiller économique, Jo Golan. Nous devînmes amis, et je découvris ce personnage attachant par son intelligence et sa culture, qui avait utilisé son charme et sa finesse d’analyse pour affronter quelques uns des grands problèmes de notre époque.

On trouvera ici, raconté par lui, le parcours de ce chargé de mission du Congrès Juif mondial, une organisation qui s’occupe des Juifs dans la diaspora, et qui était au Sénégal à titre personnel.

Les grands-parents de Jo Golan arrivèrent de Russie au Proche-Orient vers le début du XXe siècle, chassés par l’antisémitisme et les pogroms. C’étaient des familles nombreuses qui échelonnaient les départs à mesure des possibilités. Ils s’installaient surtout dans les villes, Beyrouth, Jérusalem, Damas, Alexandrie qui virent s’accroître leur population juive déjà établie depuis des siècles.

Jo Golan naquit le 15 juillet 1922 à Alexandrie puis fut amené à Damas. Son père Yocha (Joseph) devint un personnage important de la communauté juive en Syrie. Il détenait la représentation des machines à coudre Singer, mais ce n’est pas seulement par nécessité commerciale, qu’il entretenait des relations avec de nombreux amis de toutes les origines.

Sa culture, son style de vie, l’ouverture de ses curiosités faisaient de sa maison la meilleure occasion pour ouvrir au jeune Jo des fenêtres sur toutes les composantes de l’orchestre moyen-oriental. Le jeune garçon fut scolarisé à Beyrouth et à Damas. Outre l’hébreu et l’arabe, il maîtrisa vite l’anglais et le français.

Lorsque la guerre éclata, il s’engagea contre les nazis au côté des alliés et prêta serment à la Haganah, la légion des Juifs de Palestine. D’Egypte il fut envoyé en Italie et le hasard lui fit servir d’interprète au Général Juin, pendant la bataille de Monte Cassino. Cet incident lui permettra, cinq ans plus tard, d’être admis à l’Ecole des Sciences Politiques.

A la fin de la guerre, l’armée britannique envoya les volontaires de la Haganah en Egypte d’où, démobilisés, ils rentrèrent en Palestine pour s’opposer aux Anglais qui voulaient arrêter l’immigration des Juifs.

Au lendemain de la guerre le problème, pour les militants du futur Israël, était de faciliter l’arrivée des Juifs d’Europe contre la volonté anglaise, et aussi de trouver des armes. C’est l’Agence Juive qui était l’exécutif de cette mission, pour mobiliser les sionistes.

Jo fut envoyé en Egypte. Sa mission consistait à aider les sionistes, en particulier dans l’encadrement des jeunes dont souvent les familles étaient réticentes. C’est l’époque où la Ligue Arabe combattait l’Agence Juive, à la veille du débat aux Nations Unies. Jo fit partie d’un groupe qui surveillait en Egypte les préparatifs de la Ligue Arabe.

Puis ce fut l’Italie pour négocier un achat d’armes et un transfert de réfugiés depuis la côte de Yougoslavie. Après des jours de navigation, ils arrivèrent à Haïfa le jour où l’Etat d’Israël fut reconnu par l’ONU et où les Arabes attaquèrent le 14 mai 1948. Il participa à la défense de Jérusalem et à l’interrogatoire d’officiers égyptiens. Puis il fut chargé d’accompagner Stanislas Mangin, directeur-adjoint de la DST de Paris, venu s’informer de la situation. Quand Mrs Eleanor Roosevelt vint visiter Israël, il fut chargé de l’accompagner.

Après ces huit années de clandestinité, de guerre, de service, Jo Golan avait 26 ans. Il arriva à Paris, admis à Sciences Po. Il va y passer quatre ans à étudier tout en gagnant sa vie en travaillant pour le Fonds National Juif (KKL) qui collectait l’argent. Son tempérament de militant le fit élire, paradoxalement, secrétaire général de la Ligue des étudiants français contre le colonialisme. Voilà l’occasion de rencontrer des hommes qu’il sera très heureux de retrouver dans les années suivantes.

C’est en 1954, en Israël, que Jo rencontra Nahum Goldmann, président de nombreuses organisations juives, mais surtout du Congrès Juif Mondial qui avait la responsabilité de protéger les communautés juives vivant dans les pays arabes, en particulier par des contacts avec les mouvements nationalistes dans ces pays. A cette tâche, Jo consacra plusieurs années, en utilisant les relations qu’il avait établies grâce à la Ligue contre le colonialisme. Ce fut la création d’un « arabe desk » auprès de Nahum Goldmann. Jo dut obtenir des autorités israéliennes l’autorisation de garder des relations avec des ressortissants de pays en guerre avec Israël. Lors d’une période d’essai, à Paris, Jo, marié, amena sa jeune épouse Esther, née à Tel Aviv. Elle allait souvent lui apporter une aide précieuse.

La première affaire dont Jo s’occupa consista à obtenir des autorités françaises le départ vers la France de personnalités juives de Beyrouth. Grâce à ses contacts personnels à Paris, il obtint par Michel Debeauvais, non sans que le ministère israélien des Affaires étrangères ait protesté contre son « intrusion » pourtant approuvée par Nahum Goldmann.

L’affaire suivante fut un échec. Il ne put pas éviter l’exécution en Egypte, de deux saboteurs israéliens engagés dans un procès d’attentats et vendus par un traître. Il avait mobilisé, en vain, des personnalités telles que François Mauriac, Louis Massignon, Eleanor Roosevelt, pour obtenir leur grâce.

Maroc. Jo, conseiller de Nahum Goldmann pour les affaires arabes, fut chargé en 1954, de s’occuper du problème très compliqué du départ, du « sauvetage » des Juifs du Maroc. L’opération allait durer des années. Elle concernait une communauté de 300 000 personnes. Elle fut menée à bien par le Congrès Juif Mondial, l’Agence juive, le Mossad (les services secrets israéliens), par des méthodes différentes et complémentaires.

Dans ses contacts à Paris et au Maroc, dans des entretiens sur lesquels il avait gardé des notes précises, Jo nous décrit les principaux acteurs français et marocains. La première étape se déroulait alors que le sultan Mohamed V était exilé par les autorités du Protectorat. Du côté français, les avocats et les partisans politiques du souverain exilé ; du côté marocain, le personnel politique du parti de l’Istiklal et du Parti démocratique de l’Indépendance (PDI). Jo les rencontrait et plaidait pour les Juifs du Maroc, le droit à la libre circulation, c'est-à-dire le droit d’émigrer. Pour tous les lecteurs marocains et français, son récit est du plus grand intérêt.

On notera au passage un débat, en Israël, sur l’opportunité d’accueillir en grande quantité des Juifs d’Afrique du nord, au risque, disent certains, de « levantinisation ». Mais le problème central était la crainte d’assister, sous l’influence combative de l’islamisme anti-israélien, à une explosion d’antisémitisme dans les pays arabes parvenant à l’indépendance. Là était l’importance du Congrès Juif Mondial auprès des leaders du nationalisme marocain.

Jo Golan rencontra, après le retour de Mohamed V, toutes les autorités du royaume maintenant indépendant, concernés par le départ des Juifs, à commencer par le Premier ministre, Si Bekaai ; y compris les chefs de l’Armée de Libération dont dépendait la sécurité dans les villages. Il eut enfin trois audiences du Roi et celui-ci, tout en déplorant le départ de la quasi-totalité d’une communauté à laquelle il affirmait son attachement, mais par respect pour la Déclaration universelle des droits de l’homme, décida qu’il ne mettrait aucun obstacle à l’émigration.

Pour tenir compte de l’appauvrissement du Maroc résultant de cette émigration, une indemnité financière fut versée pour chaque départ.

Algérie. Pendant la guerre d’Algérie, le problème des Juifs devenus français depuis le décret Crémieux (1870), devint dramatique. Ils se rangeaient en quasi-totalité du côté des Français « qui parfois les méprisaient » et ils étaient considérés comme des traîtres par les musulmans arabes et berbères. Souvent auxiliaires des forces de sécurité françaises – par exemple interprètes lors des interrogatoires- quel sera leur sort lorsque l’Algérie sera indépendante ?

A partir de 1956, Golda Meir entre en scène, préoccupée surtout de conserver les bonnes relations entre Israël et la France qui fournissait des armes et l’assistance pour la construction d’une centrale nucléaire à Dimona et demandait que les Juifs restent en Algérie. Ils étaient environ 120 000.

A la demande de Nahum Goldmann, Jo Golan rencontra en France des responsables du FLN qui soulignèrent les risques qu’allaient courir les Juifs après l’indépendance. Jo fut chargé de rencontrer Golda Meir, alors ministre des Affaires étrangères, pour lui rendre compte des entretiens qu’il avait eus avec les responsables en France et aussi avec Krim Belkacem en Tunisie. Malgré l’hostilité de Golda Meir, dont il fait un portrait dénué de sympathie, Jo raconta la nuit passée dans cette ferme tunisienne. Les combattants algériens recommandaient le départ de ces Juifs, auxiliaires des Français qui risquaient, à l’indépendance, de payer très cher leur participation à la guerre. Golda Meir, assistée du Mossad, s’y opposa de toute son énergie.

Avec l’accord implicite de Nahum Goldmann, et grâce à l’entremise du professeur André Mandouze qui voyageait vers Alger, le grand rabbin d’Alger, David Ashkenazi, fut mis au courant de la mise en garde du FLN. L’émigration des Juifs d’Algérie s’organisa.

Golda Meir n’oublia pas, et Jo Golan dut subir le poids de sa rancœur, jusqu’à vouloir lui retirer son passeport israélien.

Vatican. La mission Vatican est sans doute la plus importante de celles qui furent confiées à Jo Golan, ou tout au moins de celles dont il rend compte ici. C’est aussi un cas d’école pour qui voudrait s’intéresser à cette forme de diplomatie exercée hors des structures officielles par des personnalités libres, qui ont ainsi la possibilité d’en conter les étapes, depuis les premières explorations, en allant vers la recherche d’alliés actifs, après avoir identifié les adversaires.

La mission confiée par Nahum Goldmann se définit en termes très simples : faire disparaître le complexe juif séculaire de l’Eglise catholique et plus précisément, faire supprimer dans les prières de la liturgie de Pâques, les expressions qualifiant les Juifs de « perfides et déicides », maintenus bien après les Shoah.

Certes Jo Golan n’était pas le seul à établir le siège devant la forteresse et il n’appartient pas à l’auteur de cette préface de préciser le mérite de chacun des partenaires le mérite de chacun des partenaires de cette alliance virtuelle. N’oublions pas, par exemple, le rôle de l’historien Jules Isaac. Mais les chroniqueurs et les historiens ne manquent pas de souligner l’intervention de Jo, qui fut très importante[1].

Il nous semble que l’approche employée par lui fut purement historique et politique. Il n’abordait ni la théologie ni le problème des relations entre le Vatican et l’Etat d’Israël.

Au départ, comme il en avait l’habitude, il chercha le conseil de ses amis, dont c’est l’occasion de souligner la qualité et la diversité. Parmi eux, des écrivains comme François Mauriac ou Jacques Maritain, des journalistes comme Robert Barrat, des religieux comme Jean de Ménache, des diplomates comme Roland Pré, des politiques comme Giorgio La Pira et maire de Florence. Ce sont eux, plus ou moins engagés, qui l’initièrent aux arcanes du Vatican, et, souvent lui fournirent des introductions.

Il fut ainsi initié aux méandres de la Compagnie de Jésus, aidé par le questionnement des bons pères, instruit par leur silence. Très largement, il suivit leur conseil. C’était le père Bernard de Gorostarzu, le père Jérôme de Souza, le père Agostino Bea, confesseur de Pie XII, qui allait lui être fait cardinal, et le père général Giovanni Janssen, le pape noir. Mais la décision que Jo voulut obtenir ne pouvait être prise que par le pape lui-même. Notre diplomate devait donc s’adresser aux cardinaux. Son meilleur guide, à ce niveau supérieur du Saint-Siège, fut le cardinal Tisserant, presque son complice. Il rencontra le cardinal Roncalli, futur Jean XXIII, le cardinal Montini, futur Paul VI, et même le principal adversaire de la réforme souhaitée, le cardinal Ottaviani.

Ces rencontres nous valent des portraits de tous ces personnages et le décor dans lequel ils recevaient.

Finalement, la décision fut prise par le pape Jean XXIII en avril 1959. Le Concile Vatican II s’ouvrit en octobre 1962 et l’Encyclique Nostra Aetate du pape Paul XI est datée du 20 octobre 1965.

Jo Golan nous offre ainsi le récit de trois étapes importantes de sa vie de diplomate laïc, comme le définissait le cardinal Tisserant. Il a évité des drames et sauvé des vies au Maroc et surtout en Algérie.

Il a été l’un de ces chirurgiens efficaces qui ont retiré du couple chrétien-juif ce cancer mortel qui avait déjà tué et aurait pu récidiver. Il aurait pu ajouter le récit d’autres entreprises, au Sénégal avec le président Léopold Sedar Senghor, ou en Orient, avec quelques restes des tribus d’Israël…

Le vrai secret de Jo, c’était son humanisme qui lui permettait de comprendre « l’autre » et lui donnait les moyens d’être lui-même compris. C’était le thème central des « Etudes méditerranéennes » qu’il avait animées avec quelques personnalités de l’Islam tel que Mohamed-El-Fassi ou Bechir-Ben-Yahmed, et françaises telles que Jean Daniel, Jean Lacouture et Jean Rous. C’était aussi le thème central des « Colloques de Florence » avec Giorgio La Pira : la paix ne peut s’établir que par le dialogue et non par les armes ou le terrorisme.

On ne saurait attacher trop d’importance à des colloques que Jo Golan avait inspiré, les plaçant sous l’égide du prestigieux maire de Florence : ils furent un des premiers lieux de rencontres publiques entre intellectuels israéliens et égyptiens, et on y vit se côtoyer, ce qui était alors très rare, personnalités politiques et religieuses françaises et dirigeants du FLN.

Lorsqu’il exprimait son espérance pour le destin de son pays, Israël, Jo écrivait : « L’avenir d’un Moyen-Orient en paix dépend de ce que les Palestiniens et les Israéliens, en association avec les Jordaniens sauront accomplir ensemble. Pour toutes les raisons historiques et matérielles, le destin de ces trois peuples est désormais commun. Leur avenir les unit ».

Raymond Aubrac.



[1] Lire à ce sujet Jésuites, tome 2 « Les Revenants » par Jean Lacouture, Seuil, 1992.

mardi 10 avril 2012

Le Moyen-Orient un an après

Les épisodes du printemps arabe se suivent mais ne se ressemblent pas. Après un mois de révoltes populaires, le 14 janvier 2011, le président tunisien Ben Ali était forcé à l'exil vers l'Arabie Saoudite. Ce succès du peuple tunisien ouvrait la porte à tous les possibles. Suivant de près l'épisode tunisien, l'Égypte s'est réveillée le 25 janvier 2011 pour chasser Hosni Moubarak. Néanmoins, les difficultés rencontrées dans les différentes étapes de la transition prouvent que le mal est profond comme l'indique Clément Steuer dans son analyse des séquelles institutionnelles des années Moubarak. Dès le mois de février, c'est au tour du peuple syrien de descendre dans la rue. Dans son analyse, Jean-Baptiste Beauchard laisse de côté l'évolution de la situation en Syrie elle-même pour se pencher sur les implications politiques et sécuritaires de la crise syrienne, en particulier sur celles qui touchent le Liban. Enfin Elisabeth Vandenheede analyse le cas de l'Arabie Saoudite. Elle détaille les caractéristiques des principaux protestataires, en l'occurrence, les Saoudiens chiites et les femmes, ainsi que leurs revendications. Syrie, Égypte et le cas beaucoup moins connu de l'Arabie Saoudite, l'analyse de ces différents états d'avancement nous montre finalement les similarités et les différences qui existent entre ces différents épisodes du printemps arabe, mais également entre les conséquences régionales qu'ils impliquent. Les changements dans le monde arabe en sont seulement à leurs balbutiements, mais il ne fait aucun doute que la scène régionale va fondamentalement changer dans la décennie qui vient.

Le Moyen-Orient un an aprèsEntre révolution, révolte et stagnationde Clément STEUER, Jean-Baptiste BEAUCHARD et Elisabeth VANDENHEEDEISBN : 978-2-84924-274-214 x 21 cm52 pages 10,00 €

mardi 13 mars 2012

CONFERENCE PARLEMENT EUROPEEN INSTITUT MEDEA ET CCMO "LA TUNISIE FACE A L EXPERIENCE DEMOCRATIQUE"

Conférence au Parlement européen. La Tunisie face à l’expérience
Nous avons l’honneur de vous inviter à une conférence organisée par le CCMO/MEDEA au parlement européen sur la Tunisie et l’expérience démocratique le 20 mars de 9h à 19h

La Tunisie face à l'expérience démocratique


La Tunisie s'est libérée de son passé autoritaire, Ben Ali est parti. Son départ
forcé marque le changement dans les modes de gouvernement et dans l'exercice du
pouvoir qui constituent la preuve d'une réelle transition démocratique. La
révolution tunisienne porte en elle un élément novateur à savoir la disparition
de la peur. Malgré toutes les incertitudes sur l’avenir, le silence qui
plombait la vie quotidienne des tunisiens a été brisé.

Depuis l’élection de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC), la Tunisie s’est
trouvée projetée dans une nouvelle trajectoire institutionnelle. Le pays est
appelé à poser ses nouvelles bases constitutionnelles; mission de l'ANC, entrée
en fonction le 22 novembre 2011. Suite aux élections du 23 octobre 2011, 138
sièges sur 217 reviennent aux trois partis politiques que sont Ennadha, le
Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol. A trois, ceux-ci ont formé une
alliance appelée la Troïka. Avant de procéder à plusieurs actes
fondateurs du nouveau pouvoir transitoire en place, la Troïka s'est constituée autour d’alliances inédites pour nommer
le Président de l'ANC, Mustapha Ben Jaâfar, ses deux Vice-présidents, ainsi que les présidents des deux commissions
chargées respectivement de l’élaboration du règlement intérieur de l’ANC et du
texte sur l’Organisation provisoire des pouvoirs publics. Dans la foulée,
Moncef Marzouki devient le Président de
la Tunisie, secondé par son Premier Ministre Hamadi Djebali.


Après l'adoption de la loi régissant l’organisation provisoire des pouvoirs publics
ainsi que le règlement interne, les Tunisiens attendent le passage à la vitesse
supérieure à savoir la rédaction d’une nouvelle constitution. Celle-ci devrait
voir le jour début 2013. Quelles sont les dynamiques et/ou les mécanismes qui
permettraient à l'ANC de rédiger la Constitution dans les temps ?

La restructuration du paysage politique tunisien s'accompagne d'un
repositionnement des différentes forces qui composent la société tunisienne. A
l'aune des changements politiques majeurs, les acteurs en présence tentent de
faire valoir leur droit, leur rôle, leur indépendance, leur voix au chapitre.
Les mondes médiatiques, judiciaires, universitaires, associatifs, ainsi que la
société civile sont activement engagés.

Le 20 mars 1956, après une lutte nationale
intense menée par Habib Bourguiba, la Tunisie accédait à son
indépendance. Le 20 mars 2012, la
Tunisie célèbrera son histoire passée, présente et future, une journée
hautement symbolique à l'occasion de laquelle le Cercle des Chercheurs du
Moyen-Orient (CCMO), l'Institut
Medea, l’Assemblée des Citoyens et Citoyennes de la Méditerranée (ACM) et le
Parlement européen souhaiteraient se réunir. Parallèlement, une exposition des caricatures du dessinateur Z, mettant en
lumière le début d'une expression libre, aura lieu au sein même du Parlement.

Le présent projet se situe dans la continuité du soutien de l'Union européenne aux aspirations
du peuple tunisien et de ses engagements en faveur des processus de
démocratisation en cours.

Programme
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9h00-9h15 Accueil
des participants
9h15-9h20 Sébastien Boussois, Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient
Ouverture des débats
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9h20-10h45 Les relations tuniso-européennes : dynamiques
et perspectives d'un nouveau partenariat ?

Modérateur: Vincent Legrand, Professeur UCL, Sciences Politiques
- Ridha Farhat, Ambassadeur de Tunisie auprès de la Belgique, du Conseil
de l'Union Européenne et de la Commission européenne
- Bernardino Leon, Représentant pour l'Union européenne auprès des pays de
la rive sud de la Méditerranée dit en transition démocratique
- Charles Ferdinand Nothomb, Ministre d’Etat et Administrateur de l’Institut Medea
- Questions-débat
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10h45-12h30 Remise en perspective historique et politique

Modérateur : Hélé Béji, écrivain tunisienne
- Kamel Jendoubi, Président de l’Instance supérieure indépendante des élections (ISIE)
- Vincent Geisser, Chargé de recherche au CNRS, détaché à
l’Institut français du Proche-Orient (IFPO)
- Questions-débat
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12h30-14h00 Vernissage de l'exposition des du
caricaturiste « _Z_ »

Lunch
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14h00-16h00 Quels espoirs pour la transition
démocratique tunisienne ?

Modérateur : Vicent GARCÉS, eurodéputé S&D
- Zied Ladhari, Député, Ennahda
- Mabrouka M'barek, Députée, Congrès pour la République (CPR)
- Karima Souid, Députée, Ettakatol
- Questions-débat
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16h00-16h15 Pause café
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16h15-18h00 La société civile face au changement
politique en Tunisie : anciens et nouveaux acteurs de la transition
démocratique

Modératrice : Malika Benarab-Attou, eurodéputée les Verts/ALE
- Hamrouni Nejiba, Présidente du Syndicat des Journalistes
- Raoudha Laabidi, Présidente du Syndicat des Magistrats
- Meriem Ben Lamine, enseignante-chercheur à l’Université de Tunis et membre du Conseil d’administration du CCMO
- Habib Kazdaghli, Doyen de la Faculté des Lettres de la Manouba
- Questions-débat
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18h00-19h00 Réflexions

- Hélé Béji, Ecrivaine tunisienne et présidente
du Collège international de Tunis
- Conclusion de la journée, Youssef Tlili, Inès Ayari, Inès Kalai, Aya Khiari, Saber
Louhichi, Zied Ayari, étudiants tunisiens et belges

dimanche 11 mars 2012

LE MAROC UNE TRANSITION DEMOCRATIQUE EN PROFONDEUR QUE LA PRESSE FRANCAISE NE SAURAIT VOIR, PARUS SUR LE SITE DE L'INSTITUT MEDEA

LE MAROC, UNE TRANSITION DÉMOCRATIQUE EN PROFONDEUR QUE LA PRESSE FRANÇAISE NE SAURAIT VOIR

Dans ce contexte politique trouble que traversent le Maghreb et le Machrek, il existe quelques rares exemples de lente transition démocratique pacifique. Le Maroc en est un. Mais contrairement aux quelques affaires de mœurs recensées à Marrakech et montées en épingle ou aux quelques étranges arrangements politico-économiques récents entre Paris et Rabat[1], la presse en fait peu l’écho.

Pourtant, encore récemment fin février, à l’occasion de l’envoi d’une délégation à Rabat, l’Union Européenne saluait le processus de changement au Maroc. Elle renforçait même son accord d’association et par là même ses relations économiques avec lui. Le 6 mars 2012, une rencontre avait lieu à Bruxelles dans le cadre de la politique européenne de voisinage, entre une délégation conduite par le Président du parlement marocain et la Commission européenne.

Le Royaume vit une mutation politique historique engagée dès l’accession du roi Mohamed VI en 1999 et renforcée depuis deux ans. Ce dernier a progressivement tenté de tourner la page des années de plomb et des périodes sombres de l’histoire du pays sous le règne de son père, Hassan II. Ayant progressivement épuré le makhzen des éléments les plus réticents à la transparence et à la démocratie, le roi, comme Commandeur des croyants, se devait de montrer l’exemple.

Quand le mouvement du 20 février s’est constitué et a manifesté pour la démocratisation dans le pays à la suite des exemples tunisien et égyptien, Mohamed VI a engagé les premières réformes. La réforme de la constitution en est le meilleur exemple : les Marocains ont approuvé ce tournant par voie référendaire le 1er juillet 2011. Même si tout est loin d’être parfait, le changement est de taille.

Quelles évolutions a apporté cette nouvelle constitution[2] ? Le préambule pose le décor : « Fidèle à son choix irréversible de construire un Etat de droit démocratique, le Royaume du Maroc poursuit résolument le processus de consolidation et de renforcement des institutions d’un Etat moderne, ayant pour fondements les principes de participation, de pluralisme et de bonne gouvernance. » Les moyens d’y parvenir sont les suivants : la réduction du pouvoir du roi, l’impossibilité pour ce dernier de révoquer un ministre ; le premier ministre devient président du gouvernement, la dissolution possible du parlement par ce dernier ; la progression des droits des Marocains pouvant saisir le conseil constitutionnel, l’inscription de la parité hommes-femmes, l’accentuation de l’indépendance de la justice, l’inscription de l’héritage hébraïque mais également la reconnaissance de la langue amazigh comme langue officielle.

Le choix électoral des Marocains semble par ailleurs gêner les observateurs occidentaux, méfiants des islamistes. Les élections législatives de janvier dernier ont en effet vu l’arrivée des islamistes et du Parti de la Justice et du Développement accéder au pouvoir. Abdelilah Benkirane, dirigeant du PJD, a su conquérir le peuple, et a donc été chargé par le roi de former un gouvernement. La volonté de rompre avec les pratiques du passé, ne signifie pas que la jeunesse marocaine aspire à plus d’austérité religieuse. Au contraire, beaucoup de Marocains attendent même le retour d’une droiture politique et d’une intégrité dans les pratiques de bonne gouvernance. Certes, beaucoup d’observateurs constatent dans le même temps une recrudescence du port du foulard depuis quelques années au Maroc, mais on oublie souvent de dire que celui des mini-jupes et les décolletés ont d’autant plus explosé dans les grandes villes. On a beaucoup parlé cette semaine dans le Royaume de l’ouverture du premier sex-shop à Casablanca. Il est bon aussi de revenir sur la libéralisation de la presse d’opinion qui s’en donne à cœur joie contre le pouvoir dans des titres comme Tel Quel, Actuel ou Le Temps.

Et les signes d’ouverture et de modernisation se multiplient. Le plus grand shopping-center d’Afrique a ouvert à Casa, le « Morocco Mall », le 5 décembre dernier, inauguré par Jennifer Lopez[3]. Enfin, autre symbole, le 8 mars 2011, toute la presse[4] titrait sur la journée mondiale de la Femme et les évènements nationaux en hommage à la femme n’ont pas manqué sur la semaine. La multiplication des associations de défense des droits est aussi le reflet d’un enracinement structurel de la société civile. Sont-ce là des symboles d’un pays qui veut s’enfermer ? Des points noirs, bien sûr qu’il y en a: difficulté de structuration de l’opposition, poids du makhzen et inertie bureaucratique notamment. Mais doit-on croire que le gouvernement islamiste, arrivé par les urnes et révocable par les urnes parviendra à museler un pays dont la jeunesse de moins de 25 ans représente 50% de la population[5] ? Cela semble peu probable et les journalistes français devraient penser à exploiter de nouvelles grilles d’analyse pour appréhender ce pays en plein bouleversement. D’ailleurs, petite touche d’humour, afin de rassurer, le premier Ministre Benkirane, à qui l’on faisait remarquer la multiplication des barbes dans le pays depuis quelques temps, répondait avec élégance qu’il comptait bien garder sa barbe courte et bien taillée et qu’il tenait à en faire un symbole pour tous. Avis aux extrémistes de tous poils ?

Sébastien Boussois



[1] L’affaire du TGV Tanger-Casablanca par exemple, négocié entre Sarkozy et Mohamed 6 sans appel d’offre, contesté par l’Allemagne qui aurait souhaité que Siemens remporte le contrat face à Alsthom qui fut imposé, en compensation de l’échec des achats des rafales par le Maroc à la France.

[2] http://www.lemonde.fr/international/article/2011/06/17/maroc-la-nouvelle-constitution-va-reduire-les-pouvoirs-du-roi_1537583_3210.html

[3] http://www.youtube.com/watch?v=0YKLmxK2IUE

[4] Annonces en boucle notamment sur la radio 2M

[5] http://www.un.org.ma/spip.php?article350

vendredi 2 mars 2012

Paru sur www.grotius.fr "Israêl est-il en train de devenir une théocratie?"

Israël est-il en train de devenir une théocratie ?

Publié par le 4 février 2012 • Dans la catégorie . POLE MOYEN-ORIENT ET MAGHREB • Le sionisme des origines, celui qui a permis l’édification de l’Etat d’Israël, était au départ un mouvement socialisant et laïc. Jamais Theodor Herzl, le père de la nation, n’avait imaginé confier les affaires du futur Etat des Juifs en Palestine, comme rêvé dans son roman d’anticipation Altneuland[1], aux religieux. En réalité, d’aucuns pensent qu’Israël ait été un jour socialiste mais la globalisation mondiale, l’accélération de l’ultralibéralisation de l’économie israélienne, l’individualisation de la société, et la normalisation d’une société identique à toutes celles du monde occidental prouve que le pays a naturellement abandonné une partie de ses fondements idéologiques. Pourrait-il en être de même un jour avec la thématique religieuse ? Doit-on craindre une « mollahisation » des esprits et une théocratisation de la scène politique et sociale israélienne ? Les derniers évènements liés aux ultra-orthodoxesLes récents évènements autour des ultra-orthodoxes prouvent qu’Israël est en perpétuel tiraillement avec les différentes composantes de sa société qui peuvent avoir parfois bien du mal à cohabiter. Le week-end du nouvel an fut tendu à Jérusalem et la manifestation d’ultra-orthodoxes déguisés en prisonniers des camps de concentration portant l’étoile jaune a suscité l’émoi de tout un pays. Ces derniers protestaient contre les médias et les laïcs en scandant à maintes reprises les propos suivants : « Les sionistes ne sont pas des juifs, les juifs ne sont pas sionistes, et les sionistes sont racistes ». Entendons que les ultra-orthodoxes stigmatisés depuis le début de la crise sociale à l’été dernier se sont repliés sur leurs traditions religieuses et discriminatoires à l’égard de tous les autres Israéliens. Vivant en marge de la société, la communauté des « haredim », littéralement « ceux qui craignent dieu », ont fait entendre parler d’eux à plusieurs reprises : Yocheved Horowitz, Tanya Rosenblit et Na’ama Margolese sont devenus trois grands symboles de victimes de l’oppression théocratique des ultra-orthodoxes à l’égard des femmes. La première contestait le fait de devoir aller à l’arrière d’un bus comme il est de coutume dans les lignes « kasher » afin de laisser la place aux hommes à l’avant du véhicule. La seconde fut stigmatisée pour les mêmes raisons et la troisième, la petite Na’ama, 8 ans, a fait le tour des télés du pays en témoignant en pleurs des attaques verbales et des crachats qu’elle a reçu à Beit Shemesh en s’habillant de manière « trop légère » pour les haredim.Un avènement du « religieux » par pallierAujourd’hui, il y a plusieurs sortes de religieux en Israël et ce aux objectifs divergents : les juifs ultra orthodoxes comprenant de nombreux courants (parmi eux les « Sicaires », secte responsable des dernières provocations à Méa Sharim à Jérusalem avec la manifestation des figurants de prisonniers des camps) et qui représentent 20% de la population et qui pourraient s’élever à plus de 30% en 2048 ; et les juifs nationalistes religieux, principaux artisans de la colonisation dans les Territoires pour la reconstitution et l’annexion de la Judée-Samarie au futur Etat palestinien qui protestaient par exemple en 2005 contre le retrait d’Israël de Gaza, torah à la main.Il faut bien comprendre que le phénomène de théocratisation des esprits n’est pas tout à fait nouveau en Israël. A la création de l’Etat en 1948, les plus fervents opposants à l’établissement d’un foyer juif en Palestine furent justement les juifs religieux rigoristes, fermement opposés aux sionistes laïcs. Pour eux, la matérialisation d’Israël ne pouvait survenir qu’à l’arrivée du messie. En achetant leur adhésion par de nombreuses allocations sociales, les gouvernements se mettaient de leur côté une ressource clé pour la logique de peuplement du pays et garantissait la majorité juive; ensuite, les politiques leur ont accordé le droit de ne pas servir dans l’armée et d’être exempté du service militaire (36 mois pour les garçons, 21 mois pour les filles).A ce prix là, les ultra-orthodoxes sont devenus en quelques décennies la principale caution morale du pays et surtout le principal socle religieux et identitaire dans la sauvegarde de l’identité juive. Aujourd’hui, les tensions renaissent entre religieux et laïcs car la plus grosse crise sociale qu’ait traversé le pays et les plus grosses manifestations conséquentes jamais survenues jusque là dans le pays désignaient deux boucs émissaires à la crise économique et à la faillite de l’Etat providence : les ultra orthodoxes qui ne concourent pas à l’activité du pays et deviennent un fardeau, et les colons nationalistes qui coûtent cher avec l’occupation des Territoires (qu’ils appellent toujours Judée-Samarie). Ces derniers ont pris une place croissante dans la vie politique israélienne avec la guerre expansive des Six jours et les conquêtes de nouveaux territoires. La terre sacralisée redonne alors toute sa place à la mythologie juive du Grand Israël. Une assise de plus en plus confortable des partis religieuxdans le paysage politique israélienLa question est aujourd’hui plus politique que jamais. Preuve en est le poids que le religieux a pris depuis l’arrivée historique de la droite en 1977 et la constitution du Bloc de la Foi, le « Gush Emounim », qui accorda une existence politique officielle inédite aux colons défendant le Grand Israël, après la défaite historique de la gauche socialiste et laïque. Preuve en est encore le mode de scrutin en Israël et l’enracinement de la société à droite toute depuis dix ans, comme le retour du religieux et du nationalisme, avec le gouvernement de Benjamin Netanyahou et d’Avidgor Lieberman qui ne tiendraient sans le concours des partis religieux. Aujourd’hui, toute coalition impossible semble sans l’appui des religieux et donc les trois partis que sont le Shass, l’Agoudat Israel et le Degel Hatorah.Preuve en est surtout aussi, avec l’explosion de l’influence du Shass, parti d’ultra orthodoxes séfarades longtemps méprisés comme les Orientaux en général (venant des pays arabes, donc considérés comme des « Arabes » et pas de vrais Juifs). Il suffirait simplement de mentionner le rôle du rabbin Ovadia Youssef, seul à même de décider du sort de Salah Hammouri, emprisonné 7 ans dans les geôles israéliennes pour atteinte à la sûreté de l’Etat, et accusé de fomenter un projet d’assassinat de Yossef lui-même. Preuve en est toujours les 25 000 Juifs religieux en Iran, protégés par l’Etat, qui ne cautionnent pas l’Etat d’Israël.Israël demeure une démocratie, malgré les atteintes claires aux libertés fondamentales sous le gouvernement de Netanyahou, malgré le poids des ultra-orthodoxes dans le tournant rigoriste et moral dans la pérennisation de l’identité juive face aux tournements et l’avenir de l’idéologie sioniste.La contestation populaire de la place qu’essaient de jouer de plus en plus nationalistes et fanatiques religieux de tous bords à des fins politiciennes est la preuve que l’identité israélienne et juive et la démocratie « laïque » (malgré les mariages religieux et la loi du retour) est en perpétuelle réflexion et construction et défie tous ceux qui pensaient encore il y a peu que l’inertie de la société israélienne était totale et qu’elle allait à vitesse grand V dans le mur.

mardi 3 janvier 2012

Vient de paraître sur grotius "La démographie juive est-elle encore vraiment menacée en Israël?"

La démographie juive est-elle encore vraiment menacée en Israël ?

Publié par le 28 décembre 2011
• Dans la catégorie . POLE MOYEN-ORIENT ET MAGHREB •

Mythes et réalités de l’immigration


S’il est un sujet sensible avec la question de la sécurité en Israël, c’est bien la problématique de la démographie. Parce que l’Etat d’Israël s’est depuis sa création défini comme un « Etat juif et démocratique », la nécessité d’une majorité juive a toujours entraîné bon nombre de politiques favorables à l’émigration en Israël longtemps entretenues par la crainte d’un raz-de-marée des naissances arabes. Aujourd’hui on compte 7,6 millions d’Israéliens, dont 75% de Juifs et 20% d’Arabes. Peut-on imaginer comme on l’a longtemps cru qu’un jour la dynamique s’inverse ? Pas si sûr si l’on en croit la dernière enquête du démographe Youssef Courbage, intitulée « L’étonnant renversement des démographies israélienne et palestinienne 1948-2008 », parue dans l’ouvrage coordonné par Dominique Vidal, Palestine Israël, un Etat deux Etats ?[1] L’immigration et la constitution même de la société israélienne actuelle sont le fruit d’une histoire complexe et d’une idéologisation forte de la part des politiques israéliennes depuis un siècle.La question de l’immigration en Israël est intéressante pour au moins quatre raisons : le jeune âge du pays (bientôt 63 ans), l’étroitesse de ce dernier et son « encerclement » géographique symbolique et réel, l’importation en Orient d’un modèle social européen et la question de l‘adaptation à son environnement, la question de la cohérence voire de la cohésion de tant de segments socio-ethniques si différents de par leur origine, leur religion, et leur culture. Si le solde migratoire est aujourd’hui proche de zéro, il n’en a pas été ainsi de tout temps. En effet, les raisons des migrations en direction de la Palestine puis d’Israël reflètent l’orientation politique prise par les responsables politiques successifs face à une conjoncture souvent défavorable.Des pogroms en Russie, au génocide en Europe, en passant par l’antisémitisme et la « menace démographique » arabe, il faut peupler la terre d’Israël. A un tel rythme d’immigration, la société israélienne trop hétérogène est au bord de l’implosion: peuplement d’un foyer juif de la fin du 19e siècle à la création de l’Etat en 1948[2], immigration mythique des Juifs qui arrivent dans un pays neuf sacralisé et qui fait rêver, poursuite permanente de l’aliyah des Juifs du monde entier en terre d’Israël grâce à la loi du retour, immigration économique essentiellement non juive après l’effondrement du bloc soviétique (1.200.000 russophones débarquent en Israël d’ex-URSS et d’Ukraine, la plupart sans culture juive) et les famines en Ethiopie (l’arrivée des Falashmuras, descendants mythiques du Roi Salomon et de la reine de Saba). Aujourd’hui, ces derniers vivent une vraie crise identitaire et font partie des couches les plus défavorisées de la population.Avec l’intifada de 1988, il a fallu remplacer les 200.000 Palestiniens qui venaient travailler chaque jour en Israël et qui représentaient alors un danger pour la sécurité de l’Etat. Yithzak Rabin, premier Ministre, orchestrera le remplacement des ouvriers palestiniens par l’arrivée massive d’africains sub-sahariens, de Thaïlandais, qui n’ont rien de juifs mais qui deviendront une main d’œuvre malléable et bon marché. Aujourd’hui, devant la transformation de l’économie qui passe du secondaire au tertiaire, cette main d’œuvre ne correspond plus aux besoins du pays et le gouvernement est dans une toute autre logique : traquer l’immigration clandestine estimée à 150.000 individus à la fin 2010. Cela concerne des Soudanais, des étrangers passant par le Sinaï, et beaucoup d’Erythréens. Cette immigration clandestine équivalente à 10% de la population active est aujourd’hui la plus élevée des pays de l’OCDE.Tous ces tiraillements – intégration de millions d’individus en si peu de temps, multiethnicité nationale extrême, paupérisation des immigrés – sont à confronter aujourd’hui à la politique antisociale du pays, contre laquelle des centaines de milliers d’Israéliens protestent depuis juillet dernier. Peut-on encore ajouter la crainte que la majorité juive du pays disparaisse petit à petit ? Courbage conteste. Il tend à montrer que les taux de natalité chez les Juifs ultra-orthodoxes comme chez les Russes laïques se maintiennent face aux taux de natalité arabe et poursuivent leur ascension à 2-3% de croissance par an.En réalité, les taux côté juif comme arabe en Israël semblent se stabiliser à trois enfants par femme et maintiendraient les équilibres actuels pour des décennies. Si la résistance côté arabe s’est longtemps traduite par l’accélération des natalités comme levier politique, notamment après 1967, il en est tout autrement aujourd’hui : « La fécondité des palestiniennes qui faisait leur fierté et représentait un gage pour l’avenir a bel et bien reculé ». Elle pourrait donc passer de 4 enfants par femmes dans les années 1980 à 2,5 d’ici 2048[3]. Courbage conclut cette enrichissante enquête par des projections qui confirment bien cette tendance en Israël-Palestine : en 2030, il y aurait 80,7% de Juifs et 19,3% d’Arabes dans l’ensemble d’Israël. En 2048, 79,5% de Juifs et 20,5% d’Arabes.Les raisons sont nombreuses que ce soit la transition démographique, le fait que le peuple palestinien est parmi les plus diplômés du Moyen-Orient, ou encore la situation politique qui décourage la natalité. Courbage le dit d’ailleurs : ces prévisions ne valent que dans le « scénario de l’immobilisme politique » actuel. Alors comment prévoir les changements politiques dans 20, 30, 40 ans ? [1] Actes Sud, Paris, 2011.[2] 25.000 Juifs en 1881 en Palestine, 70.000 en 1917, 200.000 en 1924, 380.000 en 1939.[3] Chiffres des Nations unies, graphique 1 de l’étude de CourbageNotes : Pour l’article de Lara Stemple (2009), « Male Rape and Human Rights », Hastings Law Journal, vol. 60, issue 3, p. 605-646, voici l’URL qui fonctionne.

mercredi 2 novembre 2011

VIENT DE PARAITRE SUR www.grotius.fr par Sébastien Boussois

« La libération du soldat Shalit et la diplomatie aux succès de courte durée »

C’est une première dans la longue litanie des relations israélo-palestiniennes qu’en échange de la libération d’un prisonnier israélien, l’Etat hébreu accepte celle de plus de 1.000 détenus palestiniens – 1.027 exactement, dont 60% proviennent des rangs du Hamas et le reste du Fatah ou d’autres formations comme les Brigades des martyrs. Il est étonnant qu’un premier ministre israélien Benjamin Netanyahou déjà affaibli ait accepté un tel deal, après sa campagne ratée contre l’initiative de Mahmoud Abbas de demander aux Nations unies en septembre dernier la reconnaissance de l’Etat palestinien.

Affaibli, le Premier ministre israélien l’est incontestablement non seulement à l’extérieur de son pays, mais également et probablement plus durablement à l’intérieur même de l’Etat hébreu, après les plus grosses manifestations économiques et sociales que le pays a connu dans son histoire. Lui dont on croyait qu’il ne ferait jamais aucune concession. Et puis n’a t-il pas gardé dans ses geôles les figures les plus importantes de la lutte palestinienne ?

La libération du soldat franco-israélien Gilad Shalit, fruit de négociations entre le Hamas et Israël avec la médiation de l’Egypte et faisant suite à plus de 120 réunions des parties concernées, intervient au moment même où l’actualité était plutôt centrée sur le Fatah, le parti de Mahmoud Abbas. On aurait pu croire le président palestinien renforcé après son succès aux Nations unies et celui d’avoir été jusqu’au bout de son action malgré les pressions politiques. Pourtant, quelques semaines après, c’est le Hamas qui revenait dans la course diplomatique. C’est le signe du retour évident du mouvement islamiste dans le jeu des négociations entre Israël et l’Etat palestinien. On savait la réconciliation entre les deux factions du camp palestinien engagée depuis le 4 mai 2011. Or l’on constate, avec ses deux succès diplomatiques , que les dirigeants politiques palestiniens parlent encore séparément. Si le Hamas n’a pas cautionné l’action internationale d’Abbas, le Fatah, lui, a profité des conséquences favorables de la libération des prisonniers palestiniens dont une partie rentrait à Gaza et l’autre en Cisjordanie.

Le rapport d’un prisonnier libéré pour mille soulève une autre question : pourquoi le Premier ministre israélien a-t-il renforcé le Hamas au détriment du Fatah et donc indirectement cautionné la lutte armée ? L’aile droite de la classe politique israélienne s’en est indignée, craignant que les prisonniers palestiniens libérés ne deviennent de nouvelles bombes humaines et sèment de nouveau la terreur dans le pays. Après la joie de la libération du sergent Shalit, il y a fort à parier que l’aile radicale sécuritaire du gouvernement israélien ne surfe sur la vague de la menace pour demander un maintien du budget de la défense malgré les protestations des Indignés israéliens qui réclamaient le retour de l’Etat providence et plus de protection sociale. La situation arrangerait-elle Netanyahou ? Les médias se posent la question, notamment Yediot Ahahronot et le conservateur Jerusalem Post qui ne comprend toujours pas pourquoi Israël a – pour reprendre son terme – « capitulé »[1] devant le Hamas.

Les protestations dans le camp israélien dépassent le cadre de la menace. Elles soulèvent l’idée que la prise d’otage puisse devenir un commerce rentable pour les Islamistes. Des propos qui reposent sur la crainte que le pacte israélo-palestinien engendre de nouveaux enlèvements, au vu de la haute « rançon » qu’ils peuvent générer. On peut toutefois imaginer que le prévoyant Benjamin Netanyahu a exigé des engagements fermes du Hamas pour que cela n’advienne pas. Resterait à savoir si le Hamas les respectera.

Il fallait sauver le soldat sacralisé Shalit. Il était le seul prisonnier israélien détenu en territoire palestinien. C’est certainement pour cela qu’il est devenu une sorte d’icône, un symbole très fort au bout de cinq années, à la fois d’un soldat israélien détenu et de la colonisation. Parce que de manière plus générale, l’armée, premier corps de défense du pays, est un symbole capital en Israël, autant qu’un outil majeur de protection de l’Etat depuis 1948. Le service militaire dure trois ans pour les garçons et un an et demi pour les filles, et depuis 1967, les soldats prêtent serment au Mur des lamentations. Au sein d’Israël, Tsahal reste auréolée du plus grand des prestiges, en dépit de certaines défaites (au Liban en 2006 et à Gaza en 2008 par exemple où elle n’était pas parvenue à libérer Shalit).

Le Hamas en était à son premier succès. Puis, trois ans plus tard, vient la seconde victoire. Israël détenait 5.000 Palestiniens avant le pacte. Le Hamas a donc « payé » 100% de ses prisonniers en libérant Gilad Shalit, alors qu’Israël n’a relâché que 15% de ses détenus. Mais les choses auraient été sûrement différentes, si Israël avait relâché seulement Marwan Barghouti, le symbole de la jeune génération politique palestinienne du Fatah, plutôt que les 1027 détenus anonymes pour crimes de droit commun et crimes de sang. Le symbole n’en aurait été que plus fort. Tel-Aviv détient toujours son prisonnier le plus important. Celui que certains surnomment le Mandela palestinien et qui représentait l’avenir palestinien et le digne successeur de Yasser Arafat.

A la place, et parce que Barghouti est en prison sans aucun procès légitime, les Palestiniens ont eu droit à un président faible et sans charisme, donc plus manipulable après la mort du raïs en 2004 : un Mahmoud Abbas qui n’est parvenu à presque rien si ce n’est son coup d’éclat de septembre déjà étouffé par le succès du Hamas dans la libération de Shalit. Et si, là, Netanyahou n’avait pas tout à fait tout perdu?

[1] http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4134431,00.html