mercredi 11 avril 2012

L'un des tout derniers textes de Raymond Aubrac, préface des Mémoires de Jo Golan, éditions Riveneuve, 2009.

Au début des années 1970, le gouvernement de la Grande-Bretagne avait décidé d’accorder l’indépendance à l’une de ses colonies d’Afrique, la Gambie. Pour étudier les éléments du développement du futur Etat indépendant, les Nations Unies envoyèrent quelques missions sur le terrain. Voilà comment l’auteur de ces lignes, accompagné d’un agronome connaissant bien l’Afrique fit, pour la FAO, un séjour dans ce petit pays d’Afrique de l’Ouest qui s’enfonce, autour du fleuve Gambie, comme un doigt de gant dans le Sénégal, au nord de la Casamance.

Au retour à Dakar, il me parut opportun et courtois de rendre compte des résultats de cette mission à Léopold Sedar Senghor, président du Sénégal. Au déjeuner, je fis la connaissance du convive que le président désigna comme son conseiller économique, Jo Golan. Nous devînmes amis, et je découvris ce personnage attachant par son intelligence et sa culture, qui avait utilisé son charme et sa finesse d’analyse pour affronter quelques uns des grands problèmes de notre époque.

On trouvera ici, raconté par lui, le parcours de ce chargé de mission du Congrès Juif mondial, une organisation qui s’occupe des Juifs dans la diaspora, et qui était au Sénégal à titre personnel.

Les grands-parents de Jo Golan arrivèrent de Russie au Proche-Orient vers le début du XXe siècle, chassés par l’antisémitisme et les pogroms. C’étaient des familles nombreuses qui échelonnaient les départs à mesure des possibilités. Ils s’installaient surtout dans les villes, Beyrouth, Jérusalem, Damas, Alexandrie qui virent s’accroître leur population juive déjà établie depuis des siècles.

Jo Golan naquit le 15 juillet 1922 à Alexandrie puis fut amené à Damas. Son père Yocha (Joseph) devint un personnage important de la communauté juive en Syrie. Il détenait la représentation des machines à coudre Singer, mais ce n’est pas seulement par nécessité commerciale, qu’il entretenait des relations avec de nombreux amis de toutes les origines.

Sa culture, son style de vie, l’ouverture de ses curiosités faisaient de sa maison la meilleure occasion pour ouvrir au jeune Jo des fenêtres sur toutes les composantes de l’orchestre moyen-oriental. Le jeune garçon fut scolarisé à Beyrouth et à Damas. Outre l’hébreu et l’arabe, il maîtrisa vite l’anglais et le français.

Lorsque la guerre éclata, il s’engagea contre les nazis au côté des alliés et prêta serment à la Haganah, la légion des Juifs de Palestine. D’Egypte il fut envoyé en Italie et le hasard lui fit servir d’interprète au Général Juin, pendant la bataille de Monte Cassino. Cet incident lui permettra, cinq ans plus tard, d’être admis à l’Ecole des Sciences Politiques.

A la fin de la guerre, l’armée britannique envoya les volontaires de la Haganah en Egypte d’où, démobilisés, ils rentrèrent en Palestine pour s’opposer aux Anglais qui voulaient arrêter l’immigration des Juifs.

Au lendemain de la guerre le problème, pour les militants du futur Israël, était de faciliter l’arrivée des Juifs d’Europe contre la volonté anglaise, et aussi de trouver des armes. C’est l’Agence Juive qui était l’exécutif de cette mission, pour mobiliser les sionistes.

Jo fut envoyé en Egypte. Sa mission consistait à aider les sionistes, en particulier dans l’encadrement des jeunes dont souvent les familles étaient réticentes. C’est l’époque où la Ligue Arabe combattait l’Agence Juive, à la veille du débat aux Nations Unies. Jo fit partie d’un groupe qui surveillait en Egypte les préparatifs de la Ligue Arabe.

Puis ce fut l’Italie pour négocier un achat d’armes et un transfert de réfugiés depuis la côte de Yougoslavie. Après des jours de navigation, ils arrivèrent à Haïfa le jour où l’Etat d’Israël fut reconnu par l’ONU et où les Arabes attaquèrent le 14 mai 1948. Il participa à la défense de Jérusalem et à l’interrogatoire d’officiers égyptiens. Puis il fut chargé d’accompagner Stanislas Mangin, directeur-adjoint de la DST de Paris, venu s’informer de la situation. Quand Mrs Eleanor Roosevelt vint visiter Israël, il fut chargé de l’accompagner.

Après ces huit années de clandestinité, de guerre, de service, Jo Golan avait 26 ans. Il arriva à Paris, admis à Sciences Po. Il va y passer quatre ans à étudier tout en gagnant sa vie en travaillant pour le Fonds National Juif (KKL) qui collectait l’argent. Son tempérament de militant le fit élire, paradoxalement, secrétaire général de la Ligue des étudiants français contre le colonialisme. Voilà l’occasion de rencontrer des hommes qu’il sera très heureux de retrouver dans les années suivantes.

C’est en 1954, en Israël, que Jo rencontra Nahum Goldmann, président de nombreuses organisations juives, mais surtout du Congrès Juif Mondial qui avait la responsabilité de protéger les communautés juives vivant dans les pays arabes, en particulier par des contacts avec les mouvements nationalistes dans ces pays. A cette tâche, Jo consacra plusieurs années, en utilisant les relations qu’il avait établies grâce à la Ligue contre le colonialisme. Ce fut la création d’un « arabe desk » auprès de Nahum Goldmann. Jo dut obtenir des autorités israéliennes l’autorisation de garder des relations avec des ressortissants de pays en guerre avec Israël. Lors d’une période d’essai, à Paris, Jo, marié, amena sa jeune épouse Esther, née à Tel Aviv. Elle allait souvent lui apporter une aide précieuse.

La première affaire dont Jo s’occupa consista à obtenir des autorités françaises le départ vers la France de personnalités juives de Beyrouth. Grâce à ses contacts personnels à Paris, il obtint par Michel Debeauvais, non sans que le ministère israélien des Affaires étrangères ait protesté contre son « intrusion » pourtant approuvée par Nahum Goldmann.

L’affaire suivante fut un échec. Il ne put pas éviter l’exécution en Egypte, de deux saboteurs israéliens engagés dans un procès d’attentats et vendus par un traître. Il avait mobilisé, en vain, des personnalités telles que François Mauriac, Louis Massignon, Eleanor Roosevelt, pour obtenir leur grâce.

Maroc. Jo, conseiller de Nahum Goldmann pour les affaires arabes, fut chargé en 1954, de s’occuper du problème très compliqué du départ, du « sauvetage » des Juifs du Maroc. L’opération allait durer des années. Elle concernait une communauté de 300 000 personnes. Elle fut menée à bien par le Congrès Juif Mondial, l’Agence juive, le Mossad (les services secrets israéliens), par des méthodes différentes et complémentaires.

Dans ses contacts à Paris et au Maroc, dans des entretiens sur lesquels il avait gardé des notes précises, Jo nous décrit les principaux acteurs français et marocains. La première étape se déroulait alors que le sultan Mohamed V était exilé par les autorités du Protectorat. Du côté français, les avocats et les partisans politiques du souverain exilé ; du côté marocain, le personnel politique du parti de l’Istiklal et du Parti démocratique de l’Indépendance (PDI). Jo les rencontrait et plaidait pour les Juifs du Maroc, le droit à la libre circulation, c'est-à-dire le droit d’émigrer. Pour tous les lecteurs marocains et français, son récit est du plus grand intérêt.

On notera au passage un débat, en Israël, sur l’opportunité d’accueillir en grande quantité des Juifs d’Afrique du nord, au risque, disent certains, de « levantinisation ». Mais le problème central était la crainte d’assister, sous l’influence combative de l’islamisme anti-israélien, à une explosion d’antisémitisme dans les pays arabes parvenant à l’indépendance. Là était l’importance du Congrès Juif Mondial auprès des leaders du nationalisme marocain.

Jo Golan rencontra, après le retour de Mohamed V, toutes les autorités du royaume maintenant indépendant, concernés par le départ des Juifs, à commencer par le Premier ministre, Si Bekaai ; y compris les chefs de l’Armée de Libération dont dépendait la sécurité dans les villages. Il eut enfin trois audiences du Roi et celui-ci, tout en déplorant le départ de la quasi-totalité d’une communauté à laquelle il affirmait son attachement, mais par respect pour la Déclaration universelle des droits de l’homme, décida qu’il ne mettrait aucun obstacle à l’émigration.

Pour tenir compte de l’appauvrissement du Maroc résultant de cette émigration, une indemnité financière fut versée pour chaque départ.

Algérie. Pendant la guerre d’Algérie, le problème des Juifs devenus français depuis le décret Crémieux (1870), devint dramatique. Ils se rangeaient en quasi-totalité du côté des Français « qui parfois les méprisaient » et ils étaient considérés comme des traîtres par les musulmans arabes et berbères. Souvent auxiliaires des forces de sécurité françaises – par exemple interprètes lors des interrogatoires- quel sera leur sort lorsque l’Algérie sera indépendante ?

A partir de 1956, Golda Meir entre en scène, préoccupée surtout de conserver les bonnes relations entre Israël et la France qui fournissait des armes et l’assistance pour la construction d’une centrale nucléaire à Dimona et demandait que les Juifs restent en Algérie. Ils étaient environ 120 000.

A la demande de Nahum Goldmann, Jo Golan rencontra en France des responsables du FLN qui soulignèrent les risques qu’allaient courir les Juifs après l’indépendance. Jo fut chargé de rencontrer Golda Meir, alors ministre des Affaires étrangères, pour lui rendre compte des entretiens qu’il avait eus avec les responsables en France et aussi avec Krim Belkacem en Tunisie. Malgré l’hostilité de Golda Meir, dont il fait un portrait dénué de sympathie, Jo raconta la nuit passée dans cette ferme tunisienne. Les combattants algériens recommandaient le départ de ces Juifs, auxiliaires des Français qui risquaient, à l’indépendance, de payer très cher leur participation à la guerre. Golda Meir, assistée du Mossad, s’y opposa de toute son énergie.

Avec l’accord implicite de Nahum Goldmann, et grâce à l’entremise du professeur André Mandouze qui voyageait vers Alger, le grand rabbin d’Alger, David Ashkenazi, fut mis au courant de la mise en garde du FLN. L’émigration des Juifs d’Algérie s’organisa.

Golda Meir n’oublia pas, et Jo Golan dut subir le poids de sa rancœur, jusqu’à vouloir lui retirer son passeport israélien.

Vatican. La mission Vatican est sans doute la plus importante de celles qui furent confiées à Jo Golan, ou tout au moins de celles dont il rend compte ici. C’est aussi un cas d’école pour qui voudrait s’intéresser à cette forme de diplomatie exercée hors des structures officielles par des personnalités libres, qui ont ainsi la possibilité d’en conter les étapes, depuis les premières explorations, en allant vers la recherche d’alliés actifs, après avoir identifié les adversaires.

La mission confiée par Nahum Goldmann se définit en termes très simples : faire disparaître le complexe juif séculaire de l’Eglise catholique et plus précisément, faire supprimer dans les prières de la liturgie de Pâques, les expressions qualifiant les Juifs de « perfides et déicides », maintenus bien après les Shoah.

Certes Jo Golan n’était pas le seul à établir le siège devant la forteresse et il n’appartient pas à l’auteur de cette préface de préciser le mérite de chacun des partenaires le mérite de chacun des partenaires de cette alliance virtuelle. N’oublions pas, par exemple, le rôle de l’historien Jules Isaac. Mais les chroniqueurs et les historiens ne manquent pas de souligner l’intervention de Jo, qui fut très importante[1].

Il nous semble que l’approche employée par lui fut purement historique et politique. Il n’abordait ni la théologie ni le problème des relations entre le Vatican et l’Etat d’Israël.

Au départ, comme il en avait l’habitude, il chercha le conseil de ses amis, dont c’est l’occasion de souligner la qualité et la diversité. Parmi eux, des écrivains comme François Mauriac ou Jacques Maritain, des journalistes comme Robert Barrat, des religieux comme Jean de Ménache, des diplomates comme Roland Pré, des politiques comme Giorgio La Pira et maire de Florence. Ce sont eux, plus ou moins engagés, qui l’initièrent aux arcanes du Vatican, et, souvent lui fournirent des introductions.

Il fut ainsi initié aux méandres de la Compagnie de Jésus, aidé par le questionnement des bons pères, instruit par leur silence. Très largement, il suivit leur conseil. C’était le père Bernard de Gorostarzu, le père Jérôme de Souza, le père Agostino Bea, confesseur de Pie XII, qui allait lui être fait cardinal, et le père général Giovanni Janssen, le pape noir. Mais la décision que Jo voulut obtenir ne pouvait être prise que par le pape lui-même. Notre diplomate devait donc s’adresser aux cardinaux. Son meilleur guide, à ce niveau supérieur du Saint-Siège, fut le cardinal Tisserant, presque son complice. Il rencontra le cardinal Roncalli, futur Jean XXIII, le cardinal Montini, futur Paul VI, et même le principal adversaire de la réforme souhaitée, le cardinal Ottaviani.

Ces rencontres nous valent des portraits de tous ces personnages et le décor dans lequel ils recevaient.

Finalement, la décision fut prise par le pape Jean XXIII en avril 1959. Le Concile Vatican II s’ouvrit en octobre 1962 et l’Encyclique Nostra Aetate du pape Paul XI est datée du 20 octobre 1965.

Jo Golan nous offre ainsi le récit de trois étapes importantes de sa vie de diplomate laïc, comme le définissait le cardinal Tisserant. Il a évité des drames et sauvé des vies au Maroc et surtout en Algérie.

Il a été l’un de ces chirurgiens efficaces qui ont retiré du couple chrétien-juif ce cancer mortel qui avait déjà tué et aurait pu récidiver. Il aurait pu ajouter le récit d’autres entreprises, au Sénégal avec le président Léopold Sedar Senghor, ou en Orient, avec quelques restes des tribus d’Israël…

Le vrai secret de Jo, c’était son humanisme qui lui permettait de comprendre « l’autre » et lui donnait les moyens d’être lui-même compris. C’était le thème central des « Etudes méditerranéennes » qu’il avait animées avec quelques personnalités de l’Islam tel que Mohamed-El-Fassi ou Bechir-Ben-Yahmed, et françaises telles que Jean Daniel, Jean Lacouture et Jean Rous. C’était aussi le thème central des « Colloques de Florence » avec Giorgio La Pira : la paix ne peut s’établir que par le dialogue et non par les armes ou le terrorisme.

On ne saurait attacher trop d’importance à des colloques que Jo Golan avait inspiré, les plaçant sous l’égide du prestigieux maire de Florence : ils furent un des premiers lieux de rencontres publiques entre intellectuels israéliens et égyptiens, et on y vit se côtoyer, ce qui était alors très rare, personnalités politiques et religieuses françaises et dirigeants du FLN.

Lorsqu’il exprimait son espérance pour le destin de son pays, Israël, Jo écrivait : « L’avenir d’un Moyen-Orient en paix dépend de ce que les Palestiniens et les Israéliens, en association avec les Jordaniens sauront accomplir ensemble. Pour toutes les raisons historiques et matérielles, le destin de ces trois peuples est désormais commun. Leur avenir les unit ».

Raymond Aubrac.



[1] Lire à ce sujet Jésuites, tome 2 « Les Revenants » par Jean Lacouture, Seuil, 1992.

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