« Bruxelles ma belle, je te
rejoins bientôt »[1]
A la lecture d’un récent article dans
les colonnes de Libération écrit par
Jean Quatremer[2], sur
Bruxelles la capitale de l’Union européenne mais aussi capitale d’un
merveilleux petit royaume modeste coincé au beau milieu de grands egos européens,
qui dénonçait quasiment l’horreur de cette ville à la dérive depuis 30 ans,
j’ai eu envie de mettre un bémol en écrivant un ode modeste à ma Bruxelles
d’adoption depuis des années, capitale des exilés de tous bords, des artistes,
et même des eurocrates qui lui trouvent pourtant un pouvoir d’attraction
hors-norme.
Il faut dire que depuis 50 ans, la
ville, arrachée à la Forêt de Soignes à bien changé. Elle était une ville
ennuyeuse et noire dans les années 1970. S’il est loin le temps de la grande
époque de l’art déco, de l’urbanisation art nouveau, et de la grande exposition
universelle de 1958 ayant marqué à jamais l’empreinte de Bruxelles de son grand
symbole « métallurique », l’Atomium, la ville a su préserver son
capital naturel, en restant l’une des villes les plus vertes et les plus
agréables d’Europe. Dans le même temps, trace humaine indélébile, elle a su
rester l’un des plus beaux écrins de l’architecture unique des années 1930 en
Europe. Recelant un nombre de parcs incroyable, doté dans chaque
« block » d’habitations d’un espace vert touffu en son sein, il
suffit également de prendre le train depuis la gare du Midi ou la gare du Nord,
pour se retrouver en pleine campagne en dix minutes. La nature n’est jamais
loin. Quelle ville européenne peut-elle se prévaloir de cela ?
Je fais partie de ces Français, ayant
quitté Paris, la « plus belle ville du monde » sur laquelle il y’a
tout de même à redire, tant l’ancienne Lutèce fait figure de mirage esthétique,
cerné par l’horreur urbanistique et visuelle de ses banlieues érigées dans les
années 1960-1970. A Bruxelles, si les chaussées ne sont pas exemplaires, si les
travaux sont permanents, c’est aussi la figure d’une ville qui bouge et ne
reste pas installée dans ses certitudes, et vit. Elle n’a jamais prétendu
d’ailleurs à rien. Ce qui ne peut qu’augurer de merveilleuses surprises. Elle
ne s’est jamais laissé envahir par les tours, elle. Une ville doit vivre, et
cela passe aussi par la déconstruction, la construction et la reconstruction. Comme
un phénix. Mêlant tous les styles, avec ordre et désordre, la capitale du Royaume
agit comme un aimant à toutes les influences artistiques et architecturales du
monde. On y a même inventé un terme : la bruxellisation pour désigner
cette modernisation parfois même dévastatrice. Comme un terrain de jeu, un
laboratoire de ce qui se fait de mieux et de pire, elle n’a pas la prétention
de ces voisines et ne considère pas que l’harmonisation à la « Haussman »
puisse être une fin esthétique en soi. L’harmonie comme la symétrie sont
ennuyeuses à l’œil et à l’esprit. Bruxelles a gardé son âme. Elle est , simple,
à taille humaine (1.2 million pour la région et les 19 communes, 150 000 pour
Bruxelles intra-muros), exotique (la mousson régulière qui arrose ce « ciel
si bas avec humilité » a son charme et lui donne des couleurs uniques que
les peintres flamands ont su mettre en valeur), verte donc (la moitié de la
région est constituée de nature) multicommunautaire (120 nationalités à
Ixelles, autant à Saint-Gilles dont la première catégorie d’étrangers sont…les
Français) , jeune (taux de natalité de 16 pour mille), riche de son passé et de
ses influences multiples (bourguignon, espagnol, autrichien, flamand). Elle est
riche, de ses pauvres certes, mais surtout de ses vagues d’immigration comme de
la diversité de ses nationalités qui peuplent ses 19 communes aujourd’hui et en
font un laboratoire anthropologique de l’Europe et du monde.
Je ne crois pas qu’il n’y ait que les
argentés qui soient venus à Bruxelles, pour démonter l’attaque permanente
d’exil fiscal qu’elle représenterait. Si Bruxelles et la Belgique regardent
fort et en permanence vers la France, c’est que les Belges, avec un certain
recul tout de même sur leurs voisins dominateurs, ont un profond respect pour
sa culture et son image. Reste à savoir de quelle France on parle : celle
d’aujourd’hui ? Plutôt celle d’avant. Tout comme il reste à savoir de
quelle Bruxelles on parle, lorsque l’on est un journaliste français et que l’on
déplore l’état de sa ville également d’adoption. Je suis de ces intellectuels
et un peu artistes français, vivant en Belgique, qui aime à faire aimer sa
ville d’adoption à ceux qui y sont nés et la redécouvrent où à ceux qui y
arrivent. De nombreux artistes du XIXe siècle ont fui la France, pour différentes
raisons, et y laissèrent une empreinte indélébile, qu’ils aient ou non aimé la
ville : Victor Hugo, Rimbaud, Verlaine et Baudelaire. Certes, tous ne
l’ont pas aimé : l’auteur des Fleurs
du mal n’y a pas laissé que des bons souvenirs , la trouvant sale,
sentant l’eau de javel, et persuadé que la « pauvre Belgique » ne
durerait guère. Ils sont nombre
d’artistes, peintres, écrivains belges ou non, philosophes, à avoir marqué
aussi Bruxelles et fait connaître le pays mondialement jusqu’à aujourd’hui:
Erasme, Félicien Rops, Fernand Knopf, René Magritte, Emile Verhaeren, James
Ensor, Victor Horta, Georges Simenon, Hergé, Wim Delvoye, Jacques Brel et tant
d’autres.
Cette ville, paraît-il, on l’adore ou
on la déteste. Le pire serait qu’on y soit indifférent. Même les Français se
sont emparés un jour de l’un de ses plus grands symboles en consacrant Jacques
Brel comme le meilleur chanteur français de tous les temps. Sic. Jean Cocteau
disait de la Grand-Place qu’elle était « le plus beau théâtre du monde. « C’était
au temps où Bruxelles, c’était au temps où Bruxelles chantait » ?
Aujourd’hui, elle chante de plus belle.
Arno, chanteur ostendais de naissance,
bruxellois d’adoption, y invite tous ses visiteurs curieux à « dancing in the streets of
Belgium » dans la chanson qu’il lui a dédié, Brusseld. Il n’y a pas une interview sans qu’il la porte aux nues.
Il est est un bel exemple de ceux qui reviennent ici pour son côté provincial
au sens noble du terme. Il a vécu un temps à Paris puis est rentré au pays. Lui
qui avait connu un tant le creux de la vague côté français, est aujourd’hui plus
admiré et vénéré que jamais ici comme là-bas. Il n’a eu de cesse depuis
toujours de vanter la diversité, la richesse, et l’art de vivre de Bruxelles au
point de lui en dédier aussi une chanson et en vanter sa richesse
ethnique : « Let's sing this
song for Linda, Mustapha, Jean-Pierre, Fatima, Michel and Paul, The brain of
God, les flamands, Et les wallons, You and me and Mr Nobody »
Oui, il fait bon vivre dans cette
ville, qui comme dirait Coluche, pour reprendre son expression, est partie de
nulle part, n’est allée nulle part, donc ne doit rien à personne. Si le pays se
déchire parfois, si les barrières linguistiques majoritaires comme les cultures
prônent le chaos et la fin du Royaume, il y a profondément une harmonie au sein
de Bruxelles, qui fait que la diversité de tous ces gens vivent ensemble,
vraiment ensemble, que les tensions n’y sont pas plus importantes que dans
toute ville européenne, que malgré la crise économique et sociale lourde (25%
de chômage), elle ne fait pas semblant : elle souffre, elle vit, elle
ressuscite, et aujourd’hui, devient l’une des villes les plus
« tendance » du vieux continent : renouveau architectural, mode,
design, shopping, habitat, écoconstructions, littéraire, artistique etc. Ce que
l’article incriminé, paru dans ces mêmes colonnes, dénonçait en ne comprenant
pas ce que le fameux chanteur Dick Annegarn, qui a pourtant quitté le pays,
chantait dans Bruxelles, ma belle, et
ce qu’il lui trouvait de belle, c’est justement l’inconfort de la ville qui en
fait son charme : « Bruxelles attends, j'arrive. Bientôt je prends la
dérive. Paris je te laisse mon lit ». Contre l’ennui des villes sûres
d’elles-mêmes et contre l’idée que « Bruxelles ne représente qu’un machin
eurocratique, quelle plus belle invitation au voyage dans le pays du
surréalisme que ces mots d’Annegarn pour finir:
« Bruxelles
ma belle
Je te
rejoins bientôt
Aussitôt que
Paris me trahit ».
Par
Sébastien Boussois, docteur es sciences politiques, conseiller scientifique à
l’Institut MEDEA, chercheur associé à l’ULB (Université Libre de Bruxelles) et
écrivain (dernier roman paru : Coream, L’Harmattan, Paris, 2012), ayant quitté Paris pour Bruxelles depuis
des années.
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