Sauver la mer Morte
Sébastien Boussois, politologue, a publié un ouvrage sur la mer Morte, analysée comme un enjeu pour la paix au Proche-Orient. C’est l’occasion de nous entretenir avec l’auteur afin de mieux comprendre ces enjeux.
1. Quelles raisons ont motivé la rédaction de cet ouvrage ?
L’idée tout simplement que le champ est peu exploité dans l’université francophone, et que l’étude de l’eau qui requiert une véritable pluridisciplinarité est encore sous-estimée en France. Tout comme l’interdisciplinarité est mal perçue. Il n’y a qu’à regarder le nombre d’études en anglais qui existent pour s’en rendre compte. Donc j’ai voulu adapter mon profil à un sujet original qui m’intéressait et qui intégrerait les relations entre Israël, la Palestine et la Jordanie. En proposant ce sujet à l’Université Libre de Bruxelles, ils ont accepté tout de suite ma proposition post-doctorale.
2. En quoi la mer Morte constitue-t-elle un enjeu politique au Proche-Orient ?
La mer Morte m’a paru un bon catalyseur et j’avais déjà entendu parler des dangers vitaux que courait l’un des plus grands lacs salés au monde. En me penchant sur le sujet, j’ai découvert qu’on pouvait remonter l’histoire récente des trois pays à travers leurs relations communes, politiques, scientifiques, économiques et de coopération autour de la question de l’eau. La mer Morte borde les trois pays (excepté la partie palestinienne occupée jusqu’à ce jour par Israël) et la solution doit venir des trois pays. Le grand projet de Canal mer Rouge mer Morte, est le projet le plus avancé dans les esprits et dans les chancelleries. Les études de la banque mondiale ont prouvé la viabilité de ce projet qui verrait la mer Morte rehaussée de 10% en 2050, ce qui la sauverait « soi-disant ». En réalité, il y a beaucoup d’atouts et surtout beaucoup d’inconvénients au projet qui coûterait la bagatelle de 10 milliards d’euros : environnement, industrialisation, amortissement économique du projet dans une période ou ni la Palestine ni la Jordanie ne sont à l’aise. C’est la même chose pour Israël qui connaît un déficit abyssal, privilégiant la défense dans le contexte bien connu depuis 1948 au règlement actuel de la plus grave crise économique et sociale que traverse le pays de son histoire.
3. Pourquoi le sauvetage de la mer Morte pourrait-il constituer un moyen de résoudre le conflit israélo-arabe ?
Parce que les voies de coopération et de dialogue déjà établies entre les Ministères des affaires étrangères respectifs, les Ministère de l’Environnement, les Autorités locales de l’eau existent déjà. Ce projet de Canal reste avant tout économique, politique et je n’ai pas la naïveté d’imaginer que la mer Morte est la priorité des trois pays. Elle l’est de la Banque mondiale. Elle l’est des associations et ce sont elles qui freinent le projet qui pourrait se révéler dévastateur. Mais tout ce petit monde communique alors que les relations sont glacées entre les trois pays sur d’autres questions. C’est un premier pas que « l’hydrodiplomatie ». Et surtout c’est un moyen malgré les déséquilibres criants de pouvoir et de contrôle sur l’eau, d’un Goliath comme Israël face à deux pays dépourvus comme la Jordanie et la Palestine, de discuter et de remettre en cause une partie des acquis liés à l’approvisionnement essentiellement israélien. On peut tout de même enfin envisager la question de l’eau comme un outil de dialogue, de rétablissement de la justice, de négociation, de construction de projets communs plutôt que de brandir comme le font les théoriciens et hydrographes le spectre de la guerre de l’eau depuis 50 ans.
Sébastien Boussois est politologue, collaborateur scientifique de l’Institut d’Études Européennes/ REPI (Université Libre de Bruxelles) et du Centre Jacques Berque (Rabat), Président du CCMO et Senior Advisor à l’Institut Medea.
Référence :
Boussois Sébastien, Sauver la mer Morte. Un enjeu pour la paix au Proche-Orient, Paris, Armand Colin, coll. « Recherches », 2012.
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