Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, conseiller scientifique et policy advisor chez ForMENA (Bruxelles), chercheur associé au CJB(Rabat/ Maroc) et au REPI (Université Libre de Bruxelles), enseignant en relations internationales, et consultant Moyen-Orient.Il est par ailleurs président du CCMO, le Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient, écrivain, auteur de nombreux ouvrages, et éditeur. Analyses et services Contact: boussois@yahoo.fr ou 0032 (0) 476 580 677
mardi 13 mars 2012
CONFERENCE PARLEMENT EUROPEEN INSTITUT MEDEA ET CCMO "LA TUNISIE FACE A L EXPERIENCE DEMOCRATIQUE"
Nous avons l’honneur de vous inviter à une conférence organisée par le CCMO/MEDEA au parlement européen sur la Tunisie et l’expérience démocratique le 20 mars de 9h à 19h
La Tunisie face à l'expérience démocratique
La Tunisie s'est libérée de son passé autoritaire, Ben Ali est parti. Son départ
forcé marque le changement dans les modes de gouvernement et dans l'exercice du
pouvoir qui constituent la preuve d'une réelle transition démocratique. La
révolution tunisienne porte en elle un élément novateur à savoir la disparition
de la peur. Malgré toutes les incertitudes sur l’avenir, le silence qui
plombait la vie quotidienne des tunisiens a été brisé.
Depuis l’élection de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC), la Tunisie s’est
trouvée projetée dans une nouvelle trajectoire institutionnelle. Le pays est
appelé à poser ses nouvelles bases constitutionnelles; mission de l'ANC, entrée
en fonction le 22 novembre 2011. Suite aux élections du 23 octobre 2011, 138
sièges sur 217 reviennent aux trois partis politiques que sont Ennadha, le
Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol. A trois, ceux-ci ont formé une
alliance appelée la Troïka. Avant de procéder à plusieurs actes
fondateurs du nouveau pouvoir transitoire en place, la Troïka s'est constituée autour d’alliances inédites pour nommer
le Président de l'ANC, Mustapha Ben Jaâfar, ses deux Vice-présidents, ainsi que les présidents des deux commissions
chargées respectivement de l’élaboration du règlement intérieur de l’ANC et du
texte sur l’Organisation provisoire des pouvoirs publics. Dans la foulée,
Moncef Marzouki devient le Président de
la Tunisie, secondé par son Premier Ministre Hamadi Djebali.
Après l'adoption de la loi régissant l’organisation provisoire des pouvoirs publics
ainsi que le règlement interne, les Tunisiens attendent le passage à la vitesse
supérieure à savoir la rédaction d’une nouvelle constitution. Celle-ci devrait
voir le jour début 2013. Quelles sont les dynamiques et/ou les mécanismes qui
permettraient à l'ANC de rédiger la Constitution dans les temps ?
La restructuration du paysage politique tunisien s'accompagne d'un
repositionnement des différentes forces qui composent la société tunisienne. A
l'aune des changements politiques majeurs, les acteurs en présence tentent de
faire valoir leur droit, leur rôle, leur indépendance, leur voix au chapitre.
Les mondes médiatiques, judiciaires, universitaires, associatifs, ainsi que la
société civile sont activement engagés.
Le 20 mars 1956, après une lutte nationale
intense menée par Habib Bourguiba, la Tunisie accédait à son
indépendance. Le 20 mars 2012, la
Tunisie célèbrera son histoire passée, présente et future, une journée
hautement symbolique à l'occasion de laquelle le Cercle des Chercheurs du
Moyen-Orient (CCMO), l'Institut
Medea, l’Assemblée des Citoyens et Citoyennes de la Méditerranée (ACM) et le
Parlement européen souhaiteraient se réunir. Parallèlement, une exposition des caricatures du dessinateur Z, mettant en
lumière le début d'une expression libre, aura lieu au sein même du Parlement.
Le présent projet se situe dans la continuité du soutien de l'Union européenne aux aspirations
du peuple tunisien et de ses engagements en faveur des processus de
démocratisation en cours.
Programme
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9h00-9h15 Accueil
des participants
9h15-9h20 Sébastien Boussois, Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient
Ouverture des débats
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9h20-10h45 Les relations tuniso-européennes : dynamiques
et perspectives d'un nouveau partenariat ?
Modérateur: Vincent Legrand, Professeur UCL, Sciences Politiques
- Ridha Farhat, Ambassadeur de Tunisie auprès de la Belgique, du Conseil
de l'Union Européenne et de la Commission européenne
- Bernardino Leon, Représentant pour l'Union européenne auprès des pays de
la rive sud de la Méditerranée dit en transition démocratique
- Charles Ferdinand Nothomb, Ministre d’Etat et Administrateur de l’Institut Medea
- Questions-débat
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10h45-12h30 Remise en perspective historique et politique
Modérateur : Hélé Béji, écrivain tunisienne
- Kamel Jendoubi, Président de l’Instance supérieure indépendante des élections (ISIE)
- Vincent Geisser, Chargé de recherche au CNRS, détaché à
l’Institut français du Proche-Orient (IFPO)
- Questions-débat
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12h30-14h00 Vernissage de l'exposition des du
caricaturiste « _Z_ »
Lunch
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14h00-16h00 Quels espoirs pour la transition
démocratique tunisienne ?
Modérateur : Vicent GARCÉS, eurodéputé S&D
- Zied Ladhari, Député, Ennahda
- Mabrouka M'barek, Députée, Congrès pour la République (CPR)
- Karima Souid, Députée, Ettakatol
- Questions-débat
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16h00-16h15 Pause café
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16h15-18h00 La société civile face au changement
politique en Tunisie : anciens et nouveaux acteurs de la transition
démocratique
Modératrice : Malika Benarab-Attou, eurodéputée les Verts/ALE
- Hamrouni Nejiba, Présidente du Syndicat des Journalistes
- Raoudha Laabidi, Présidente du Syndicat des Magistrats
- Meriem Ben Lamine, enseignante-chercheur à l’Université de Tunis et membre du Conseil d’administration du CCMO
- Habib Kazdaghli, Doyen de la Faculté des Lettres de la Manouba
- Questions-débat
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18h00-19h00 Réflexions
- Hélé Béji, Ecrivaine tunisienne et présidente
du Collège international de Tunis
- Conclusion de la journée, Youssef Tlili, Inès Ayari, Inès Kalai, Aya Khiari, Saber
Louhichi, Zied Ayari, étudiants tunisiens et belges
dimanche 11 mars 2012
LE MAROC UNE TRANSITION DEMOCRATIQUE EN PROFONDEUR QUE LA PRESSE FRANCAISE NE SAURAIT VOIR, PARUS SUR LE SITE DE L'INSTITUT MEDEA
LE MAROC, UNE TRANSITION DÉMOCRATIQUE EN PROFONDEUR QUE LA PRESSE FRANÇAISE NE SAURAIT VOIR
Dans ce contexte politique trouble que traversent le Maghreb et le Machrek, il existe quelques rares exemples de lente transition démocratique pacifique. Le Maroc en est un. Mais contrairement aux quelques affaires de mœurs recensées à Marrakech et montées en épingle ou aux quelques étranges arrangements politico-économiques récents entre Paris et Rabat[1], la presse en fait peu l’écho.
Pourtant, encore récemment fin février, à l’occasion de l’envoi d’une délégation à Rabat, l’Union Européenne saluait le processus de changement au Maroc. Elle renforçait même son accord d’association et par là même ses relations économiques avec lui. Le 6 mars 2012, une rencontre avait lieu à Bruxelles dans le cadre de la politique européenne de voisinage, entre une délégation conduite par le Président du parlement marocain et la Commission européenne.
Le Royaume vit une mutation politique historique engagée dès l’accession du roi Mohamed VI en 1999 et renforcée depuis deux ans. Ce dernier a progressivement tenté de tourner la page des années de plomb et des périodes sombres de l’histoire du pays sous le règne de son père, Hassan II. Ayant progressivement épuré le makhzen des éléments les plus réticents à la transparence et à la démocratie, le roi, comme Commandeur des croyants, se devait de montrer l’exemple.
Quand le mouvement du 20 février s’est constitué et a manifesté pour la démocratisation dans le pays à la suite des exemples tunisien et égyptien, Mohamed VI a engagé les premières réformes. La réforme de la constitution en est le meilleur exemple : les Marocains ont approuvé ce tournant par voie référendaire le 1er juillet 2011. Même si tout est loin d’être parfait, le changement est de taille.
Quelles évolutions a apporté cette nouvelle constitution[2] ? Le préambule pose le décor : « Fidèle à son choix irréversible de construire un Etat de droit démocratique, le Royaume du Maroc poursuit résolument le processus de consolidation et de renforcement des institutions d’un Etat moderne, ayant pour fondements les principes de participation, de pluralisme et de bonne gouvernance. » Les moyens d’y parvenir sont les suivants : la réduction du pouvoir du roi, l’impossibilité pour ce dernier de révoquer un ministre ; le premier ministre devient président du gouvernement, la dissolution possible du parlement par ce dernier ; la progression des droits des Marocains pouvant saisir le conseil constitutionnel, l’inscription de la parité hommes-femmes, l’accentuation de l’indépendance de la justice, l’inscription de l’héritage hébraïque mais également la reconnaissance de la langue amazigh comme langue officielle.
Le choix électoral des Marocains semble par ailleurs gêner les observateurs occidentaux, méfiants des islamistes. Les élections législatives de janvier dernier ont en effet vu l’arrivée des islamistes et du Parti de la Justice et du Développement accéder au pouvoir. Abdelilah Benkirane, dirigeant du PJD, a su conquérir le peuple, et a donc été chargé par le roi de former un gouvernement. La volonté de rompre avec les pratiques du passé, ne signifie pas que la jeunesse marocaine aspire à plus d’austérité religieuse. Au contraire, beaucoup de Marocains attendent même le retour d’une droiture politique et d’une intégrité dans les pratiques de bonne gouvernance. Certes, beaucoup d’observateurs constatent dans le même temps une recrudescence du port du foulard depuis quelques années au Maroc, mais on oublie souvent de dire que celui des mini-jupes et les décolletés ont d’autant plus explosé dans les grandes villes. On a beaucoup parlé cette semaine dans le Royaume de l’ouverture du premier sex-shop à Casablanca. Il est bon aussi de revenir sur la libéralisation de la presse d’opinion qui s’en donne à cœur joie contre le pouvoir dans des titres comme Tel Quel, Actuel ou Le Temps.
Et les signes d’ouverture et de modernisation se multiplient. Le plus grand shopping-center d’Afrique a ouvert à Casa, le « Morocco Mall », le 5 décembre dernier, inauguré par Jennifer Lopez[3]. Enfin, autre symbole, le 8 mars 2011, toute la presse[4] titrait sur la journée mondiale de la Femme et les évènements nationaux en hommage à la femme n’ont pas manqué sur la semaine. La multiplication des associations de défense des droits est aussi le reflet d’un enracinement structurel de la société civile. Sont-ce là des symboles d’un pays qui veut s’enfermer ? Des points noirs, bien sûr qu’il y en a: difficulté de structuration de l’opposition, poids du makhzen et inertie bureaucratique notamment. Mais doit-on croire que le gouvernement islamiste, arrivé par les urnes et révocable par les urnes parviendra à museler un pays dont la jeunesse de moins de 25 ans représente 50% de la population[5] ? Cela semble peu probable et les journalistes français devraient penser à exploiter de nouvelles grilles d’analyse pour appréhender ce pays en plein bouleversement. D’ailleurs, petite touche d’humour, afin de rassurer, le premier Ministre Benkirane, à qui l’on faisait remarquer la multiplication des barbes dans le pays depuis quelques temps, répondait avec élégance qu’il comptait bien garder sa barbe courte et bien taillée et qu’il tenait à en faire un symbole pour tous. Avis aux extrémistes de tous poils ?
Sébastien Boussois
[1] L’affaire du TGV Tanger-Casablanca par exemple, négocié entre Sarkozy et Mohamed 6 sans appel d’offre, contesté par l’Allemagne qui aurait souhaité que Siemens remporte le contrat face à Alsthom qui fut imposé, en compensation de l’échec des achats des rafales par le Maroc à la France.
[2] http://www.lemonde.fr/international/article/2011/06/17/maroc-la-nouvelle-constitution-va-reduire-les-pouvoirs-du-roi_1537583_3210.html
[3] http://www.youtube.com/watch?v=0YKLmxK2IUE
[4] Annonces en boucle notamment sur la radio 2M
[5] http://www.un.org.ma/spip.php?article350
vendredi 2 mars 2012
Paru sur www.grotius.fr "Israêl est-il en train de devenir une théocratie?"
Publié par Sébastien Boussois le 4 février 2012 • Dans la catégorie . POLE MOYEN-ORIENT ET MAGHREB • Le sionisme des origines, celui qui a permis l’édification de l’Etat d’Israël, était au départ un mouvement socialisant et laïc. Jamais Theodor Herzl, le père de la nation, n’avait imaginé confier les affaires du futur Etat des Juifs en Palestine, comme rêvé dans son roman d’anticipation Altneuland[1], aux religieux. En réalité, d’aucuns pensent qu’Israël ait été un jour socialiste mais la globalisation mondiale, l’accélération de l’ultralibéralisation de l’économie israélienne, l’individualisation de la société, et la normalisation d’une société identique à toutes celles du monde occidental prouve que le pays a naturellement abandonné une partie de ses fondements idéologiques. Pourrait-il en être de même un jour avec la thématique religieuse ? Doit-on craindre une « mollahisation » des esprits et une théocratisation de la scène politique et sociale israélienne ? Les derniers évènements liés aux ultra-orthodoxesLes récents évènements autour des ultra-orthodoxes prouvent qu’Israël est en perpétuel tiraillement avec les différentes composantes de sa société qui peuvent avoir parfois bien du mal à cohabiter. Le week-end du nouvel an fut tendu à Jérusalem et la manifestation d’ultra-orthodoxes déguisés en prisonniers des camps de concentration portant l’étoile jaune a suscité l’émoi de tout un pays. Ces derniers protestaient contre les médias et les laïcs en scandant à maintes reprises les propos suivants : « Les sionistes ne sont pas des juifs, les juifs ne sont pas sionistes, et les sionistes sont racistes ». Entendons que les ultra-orthodoxes stigmatisés depuis le début de la crise sociale à l’été dernier se sont repliés sur leurs traditions religieuses et discriminatoires à l’égard de tous les autres Israéliens. Vivant en marge de la société, la communauté des « haredim », littéralement « ceux qui craignent dieu », ont fait entendre parler d’eux à plusieurs reprises : Yocheved Horowitz, Tanya Rosenblit et Na’ama Margolese sont devenus trois grands symboles de victimes de l’oppression théocratique des ultra-orthodoxes à l’égard des femmes. La première contestait le fait de devoir aller à l’arrière d’un bus comme il est de coutume dans les lignes « kasher » afin de laisser la place aux hommes à l’avant du véhicule. La seconde fut stigmatisée pour les mêmes raisons et la troisième, la petite Na’ama, 8 ans, a fait le tour des télés du pays en témoignant en pleurs des attaques verbales et des crachats qu’elle a reçu à Beit Shemesh en s’habillant de manière « trop légère » pour les haredim.Un avènement du « religieux » par pallierAujourd’hui, il y a plusieurs sortes de religieux en Israël et ce aux objectifs divergents : les juifs ultra orthodoxes comprenant de nombreux courants (parmi eux les « Sicaires », secte responsable des dernières provocations à Méa Sharim à Jérusalem avec la manifestation des figurants de prisonniers des camps) et qui représentent 20% de la population et qui pourraient s’élever à plus de 30% en 2048 ; et les juifs nationalistes religieux, principaux artisans de la colonisation dans les Territoires pour la reconstitution et l’annexion de la Judée-Samarie au futur Etat palestinien qui protestaient par exemple en 2005 contre le retrait d’Israël de Gaza, torah à la main.Il faut bien comprendre que le phénomène de théocratisation des esprits n’est pas tout à fait nouveau en Israël. A la création de l’Etat en 1948, les plus fervents opposants à l’établissement d’un foyer juif en Palestine furent justement les juifs religieux rigoristes, fermement opposés aux sionistes laïcs. Pour eux, la matérialisation d’Israël ne pouvait survenir qu’à l’arrivée du messie. En achetant leur adhésion par de nombreuses allocations sociales, les gouvernements se mettaient de leur côté une ressource clé pour la logique de peuplement du pays et garantissait la majorité juive; ensuite, les politiques leur ont accordé le droit de ne pas servir dans l’armée et d’être exempté du service militaire (36 mois pour les garçons, 21 mois pour les filles).A ce prix là, les ultra-orthodoxes sont devenus en quelques décennies la principale caution morale du pays et surtout le principal socle religieux et identitaire dans la sauvegarde de l’identité juive. Aujourd’hui, les tensions renaissent entre religieux et laïcs car la plus grosse crise sociale qu’ait traversé le pays et les plus grosses manifestations conséquentes jamais survenues jusque là dans le pays désignaient deux boucs émissaires à la crise économique et à la faillite de l’Etat providence : les ultra orthodoxes qui ne concourent pas à l’activité du pays et deviennent un fardeau, et les colons nationalistes qui coûtent cher avec l’occupation des Territoires (qu’ils appellent toujours Judée-Samarie). Ces derniers ont pris une place croissante dans la vie politique israélienne avec la guerre expansive des Six jours et les conquêtes de nouveaux territoires. La terre sacralisée redonne alors toute sa place à la mythologie juive du Grand Israël. Une assise de plus en plus confortable des partis religieuxdans le paysage politique israélienLa question est aujourd’hui plus politique que jamais. Preuve en est le poids que le religieux a pris depuis l’arrivée historique de la droite en 1977 et la constitution du Bloc de la Foi, le « Gush Emounim », qui accorda une existence politique officielle inédite aux colons défendant le Grand Israël, après la défaite historique de la gauche socialiste et laïque. Preuve en est encore le mode de scrutin en Israël et l’enracinement de la société à droite toute depuis dix ans, comme le retour du religieux et du nationalisme, avec le gouvernement de Benjamin Netanyahou et d’Avidgor Lieberman qui ne tiendraient sans le concours des partis religieux. Aujourd’hui, toute coalition impossible semble sans l’appui des religieux et donc les trois partis que sont le Shass, l’Agoudat Israel et le Degel Hatorah.Preuve en est surtout aussi, avec l’explosion de l’influence du Shass, parti d’ultra orthodoxes séfarades longtemps méprisés comme les Orientaux en général (venant des pays arabes, donc considérés comme des « Arabes » et pas de vrais Juifs). Il suffirait simplement de mentionner le rôle du rabbin Ovadia Youssef, seul à même de décider du sort de Salah Hammouri, emprisonné 7 ans dans les geôles israéliennes pour atteinte à la sûreté de l’Etat, et accusé de fomenter un projet d’assassinat de Yossef lui-même. Preuve en est toujours les 25 000 Juifs religieux en Iran, protégés par l’Etat, qui ne cautionnent pas l’Etat d’Israël.Israël demeure une démocratie, malgré les atteintes claires aux libertés fondamentales sous le gouvernement de Netanyahou, malgré le poids des ultra-orthodoxes dans le tournant rigoriste et moral dans la pérennisation de l’identité juive face aux tournements et l’avenir de l’idéologie sioniste.La contestation populaire de la place qu’essaient de jouer de plus en plus nationalistes et fanatiques religieux de tous bords à des fins politiciennes est la preuve que l’identité israélienne et juive et la démocratie « laïque » (malgré les mariages religieux et la loi du retour) est en perpétuelle réflexion et construction et défie tous ceux qui pensaient encore il y a peu que l’inertie de la société israélienne était totale et qu’elle allait à vitesse grand V dans le mur.
mardi 3 janvier 2012
Vient de paraître sur grotius "La démographie juive est-elle encore vraiment menacée en Israël?"
Publié par Sébastien Boussois le 28 décembre 2011
• Dans la catégorie . POLE MOYEN-ORIENT ET MAGHREB •
Mythes et réalités de l’immigration
S’il est un sujet sensible avec la question de la sécurité en Israël, c’est bien la problématique de la démographie. Parce que l’Etat d’Israël s’est depuis sa création défini comme un « Etat juif et démocratique », la nécessité d’une majorité juive a toujours entraîné bon nombre de politiques favorables à l’émigration en Israël longtemps entretenues par la crainte d’un raz-de-marée des naissances arabes. Aujourd’hui on compte 7,6 millions d’Israéliens, dont 75% de Juifs et 20% d’Arabes. Peut-on imaginer comme on l’a longtemps cru qu’un jour la dynamique s’inverse ? Pas si sûr si l’on en croit la dernière enquête du démographe Youssef Courbage, intitulée « L’étonnant renversement des démographies israélienne et palestinienne 1948-2008 », parue dans l’ouvrage coordonné par Dominique Vidal, Palestine Israël, un Etat deux Etats ?[1] L’immigration et la constitution même de la société israélienne actuelle sont le fruit d’une histoire complexe et d’une idéologisation forte de la part des politiques israéliennes depuis un siècle.La question de l’immigration en Israël est intéressante pour au moins quatre raisons : le jeune âge du pays (bientôt 63 ans), l’étroitesse de ce dernier et son « encerclement » géographique symbolique et réel, l’importation en Orient d’un modèle social européen et la question de l‘adaptation à son environnement, la question de la cohérence voire de la cohésion de tant de segments socio-ethniques si différents de par leur origine, leur religion, et leur culture. Si le solde migratoire est aujourd’hui proche de zéro, il n’en a pas été ainsi de tout temps. En effet, les raisons des migrations en direction de la Palestine puis d’Israël reflètent l’orientation politique prise par les responsables politiques successifs face à une conjoncture souvent défavorable.Des pogroms en Russie, au génocide en Europe, en passant par l’antisémitisme et la « menace démographique » arabe, il faut peupler la terre d’Israël. A un tel rythme d’immigration, la société israélienne trop hétérogène est au bord de l’implosion: peuplement d’un foyer juif de la fin du 19e siècle à la création de l’Etat en 1948[2], immigration mythique des Juifs qui arrivent dans un pays neuf sacralisé et qui fait rêver, poursuite permanente de l’aliyah des Juifs du monde entier en terre d’Israël grâce à la loi du retour, immigration économique essentiellement non juive après l’effondrement du bloc soviétique (1.200.000 russophones débarquent en Israël d’ex-URSS et d’Ukraine, la plupart sans culture juive) et les famines en Ethiopie (l’arrivée des Falashmuras, descendants mythiques du Roi Salomon et de la reine de Saba). Aujourd’hui, ces derniers vivent une vraie crise identitaire et font partie des couches les plus défavorisées de la population.Avec l’intifada de 1988, il a fallu remplacer les 200.000 Palestiniens qui venaient travailler chaque jour en Israël et qui représentaient alors un danger pour la sécurité de l’Etat. Yithzak Rabin, premier Ministre, orchestrera le remplacement des ouvriers palestiniens par l’arrivée massive d’africains sub-sahariens, de Thaïlandais, qui n’ont rien de juifs mais qui deviendront une main d’œuvre malléable et bon marché. Aujourd’hui, devant la transformation de l’économie qui passe du secondaire au tertiaire, cette main d’œuvre ne correspond plus aux besoins du pays et le gouvernement est dans une toute autre logique : traquer l’immigration clandestine estimée à 150.000 individus à la fin 2010. Cela concerne des Soudanais, des étrangers passant par le Sinaï, et beaucoup d’Erythréens. Cette immigration clandestine équivalente à 10% de la population active est aujourd’hui la plus élevée des pays de l’OCDE.Tous ces tiraillements – intégration de millions d’individus en si peu de temps, multiethnicité nationale extrême, paupérisation des immigrés – sont à confronter aujourd’hui à la politique antisociale du pays, contre laquelle des centaines de milliers d’Israéliens protestent depuis juillet dernier. Peut-on encore ajouter la crainte que la majorité juive du pays disparaisse petit à petit ? Courbage conteste. Il tend à montrer que les taux de natalité chez les Juifs ultra-orthodoxes comme chez les Russes laïques se maintiennent face aux taux de natalité arabe et poursuivent leur ascension à 2-3% de croissance par an.En réalité, les taux côté juif comme arabe en Israël semblent se stabiliser à trois enfants par femme et maintiendraient les équilibres actuels pour des décennies. Si la résistance côté arabe s’est longtemps traduite par l’accélération des natalités comme levier politique, notamment après 1967, il en est tout autrement aujourd’hui : « La fécondité des palestiniennes qui faisait leur fierté et représentait un gage pour l’avenir a bel et bien reculé ». Elle pourrait donc passer de 4 enfants par femmes dans les années 1980 à 2,5 d’ici 2048[3]. Courbage conclut cette enrichissante enquête par des projections qui confirment bien cette tendance en Israël-Palestine : en 2030, il y aurait 80,7% de Juifs et 19,3% d’Arabes dans l’ensemble d’Israël. En 2048, 79,5% de Juifs et 20,5% d’Arabes.Les raisons sont nombreuses que ce soit la transition démographique, le fait que le peuple palestinien est parmi les plus diplômés du Moyen-Orient, ou encore la situation politique qui décourage la natalité. Courbage le dit d’ailleurs : ces prévisions ne valent que dans le « scénario de l’immobilisme politique » actuel. Alors comment prévoir les changements politiques dans 20, 30, 40 ans ? [1] Actes Sud, Paris, 2011.[2] 25.000 Juifs en 1881 en Palestine, 70.000 en 1917, 200.000 en 1924, 380.000 en 1939.[3] Chiffres des Nations unies, graphique 1 de l’étude de CourbageNotes : Pour l’article de Lara Stemple (2009), « Male Rape and Human Rights », Hastings Law Journal, vol. 60, issue 3, p. 605-646, voici l’URL qui fonctionne.
mercredi 2 novembre 2011
VIENT DE PARAITRE SUR www.grotius.fr par Sébastien Boussois
« La libération du soldat Shalit et la diplomatie aux succès de courte durée »
Publié par Sébastien Boussois le 1 novembre 2011 • Dans la catégorie . POLE MOYEN-ORIENT ET MAGHREB • 
C’est une première dans la longue litanie des relations israélo-palestiniennes qu’en échange de la libération d’un prisonnier israélien, l’Etat hébreu accepte celle de plus de 1.000 détenus palestiniens – 1.027 exactement, dont 60% proviennent des rangs du Hamas et le reste du Fatah ou d’autres formations comme les Brigades des martyrs. Il est étonnant qu’un premier ministre israélien Benjamin Netanyahou déjà affaibli ait accepté un tel deal, après sa campagne ratée contre l’initiative de Mahmoud Abbas de demander aux Nations unies en septembre dernier la reconnaissance de l’Etat palestinien.
Affaibli, le Premier ministre israélien l’est incontestablement non seulement à l’extérieur de son pays, mais également et probablement plus durablement à l’intérieur même de l’Etat hébreu, après les plus grosses manifestations économiques et sociales que le pays a connu dans son histoire. Lui dont on croyait qu’il ne ferait jamais aucune concession. Et puis n’a t-il pas gardé dans ses geôles les figures les plus importantes de la lutte palestinienne ?
La libération du soldat franco-israélien Gilad Shalit, fruit de négociations entre le Hamas et Israël avec la médiation de l’Egypte et faisant suite à plus de 120 réunions des parties concernées, intervient au moment même où l’actualité était plutôt centrée sur le Fatah, le parti de Mahmoud Abbas. On aurait pu croire le président palestinien renforcé après son succès aux Nations unies et celui d’avoir été jusqu’au bout de son action malgré les pressions politiques. Pourtant, quelques semaines après, c’est le Hamas qui revenait dans la course diplomatique. C’est le signe du retour évident du mouvement islamiste dans le jeu des négociations entre Israël et l’Etat palestinien. On savait la réconciliation entre les deux factions du camp palestinien engagée depuis le 4 mai 2011. Or l’on constate, avec ses deux succès diplomatiques , que les dirigeants politiques palestiniens parlent encore séparément. Si le Hamas n’a pas cautionné l’action internationale d’Abbas, le Fatah, lui, a profité des conséquences favorables de la libération des prisonniers palestiniens dont une partie rentrait à Gaza et l’autre en Cisjordanie.
Le rapport d’un prisonnier libéré pour mille soulève une autre question : pourquoi le Premier ministre israélien a-t-il renforcé le Hamas au détriment du Fatah et donc indirectement cautionné la lutte armée ? L’aile droite de la classe politique israélienne s’en est indignée, craignant que les prisonniers palestiniens libérés ne deviennent de nouvelles bombes humaines et sèment de nouveau la terreur dans le pays. Après la joie de la libération du sergent Shalit, il y a fort à parier que l’aile radicale sécuritaire du gouvernement israélien ne surfe sur la vague de la menace pour demander un maintien du budget de la défense malgré les protestations des Indignés israéliens qui réclamaient le retour de l’Etat providence et plus de protection sociale. La situation arrangerait-elle Netanyahou ? Les médias se posent la question, notamment Yediot Ahahronot et le conservateur Jerusalem Post qui ne comprend toujours pas pourquoi Israël a – pour reprendre son terme – « capitulé »[1] devant le Hamas.
Les protestations dans le camp israélien dépassent le cadre de la menace. Elles soulèvent l’idée que la prise d’otage puisse devenir un commerce rentable pour les Islamistes. Des propos qui reposent sur la crainte que le pacte israélo-palestinien engendre de nouveaux enlèvements, au vu de la haute « rançon » qu’ils peuvent générer. On peut toutefois imaginer que le prévoyant Benjamin Netanyahu a exigé des engagements fermes du Hamas pour que cela n’advienne pas. Resterait à savoir si le Hamas les respectera.
Il fallait sauver le soldat sacralisé Shalit. Il était le seul prisonnier israélien détenu en territoire palestinien. C’est certainement pour cela qu’il est devenu une sorte d’icône, un symbole très fort au bout de cinq années, à la fois d’un soldat israélien détenu et de la colonisation. Parce que de manière plus générale, l’armée, premier corps de défense du pays, est un symbole capital en Israël, autant qu’un outil majeur de protection de l’Etat depuis 1948. Le service militaire dure trois ans pour les garçons et un an et demi pour les filles, et depuis 1967, les soldats prêtent serment au Mur des lamentations. Au sein d’Israël, Tsahal reste auréolée du plus grand des prestiges, en dépit de certaines défaites (au Liban en 2006 et à Gaza en 2008 par exemple où elle n’était pas parvenue à libérer Shalit).
Le Hamas en était à son premier succès. Puis, trois ans plus tard, vient la seconde victoire. Israël détenait 5.000 Palestiniens avant le pacte. Le Hamas a donc « payé » 100% de ses prisonniers en libérant Gilad Shalit, alors qu’Israël n’a relâché que 15% de ses détenus. Mais les choses auraient été sûrement différentes, si Israël avait relâché seulement Marwan Barghouti, le symbole de la jeune génération politique palestinienne du Fatah, plutôt que les 1027 détenus anonymes pour crimes de droit commun et crimes de sang. Le symbole n’en aurait été que plus fort. Tel-Aviv détient toujours son prisonnier le plus important. Celui que certains surnomment le Mandela palestinien et qui représentait l’avenir palestinien et le digne successeur de Yasser Arafat.
A la place, et parce que Barghouti est en prison sans aucun procès légitime, les Palestiniens ont eu droit à un président faible et sans charisme, donc plus manipulable après la mort du raïs en 2004 : un Mahmoud Abbas qui n’est parvenu à presque rien si ce n’est son coup d’éclat de septembre déjà étouffé par le succès du Hamas dans la libération de Shalit. Et si, là, Netanyahou n’avait pas tout à fait tout perdu?
[1] http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4134431,00.html
jeudi 8 septembre 2011
VIENNENT DE PARAITRE LES ACTES DU PREMIER COLLOQUE DU CCMO, "LE MOYEN ORIENT A L'AUBE DU PRINTEMPS ARABE"

vendredi 2 septembre 2011
PARU SUR GROTIUS
Les racines de la contestation sociale en Israël
Posté par Sébastien Boussois le 9/01/11 • Dans la catégorie . POLE MOYEN-ORIENT ET MAGHREB • 
Avec l’éclatement du printemps arabe, début 2011 loin de ses frontières et de son continent, le gouvernement israélien n’avait rien pour être rassuré, lui qui reste persuadé que tous les Arabes veulent encore jeter tous les Juifs à la mer et qui craint pour l’existence du pays. En effet, le premier Ministre Benjamin Netanyahou savait bien que la sécurité du pays pourrait être rapidement remise en cause si le mouvement se poursuivait au Machrek. Ce fut le début d’une sérieuse inquiétude, en premier avec l’agitation égyptienne sur la place Tahrir au Caire le 25 janvier dernier, puisque le pays est le seul avec la Jordanie à être en paix avec l’Etat hébreu.
Mais jamais Benjamin Netanyahou n’aurait cru que la grogne viendrait de l’intérieur même d’Israël. En effet, la révolution égyptienne n’avait pas encore porté ses fruits, la révolte s’étant tassée en Jordanie après les premières réformes économiques du roi Abdallah II, et Bachar Al Assad encore au pouvoir massacrant son peuple, qu’une poignée d’israéliens plantait ses tentes à Jérusalem et Tel Aviv à la manière des Indignés des pays occidentaux pour protester contre le coût de la vie en Israël. La démocratie semblait renaître en Israël alors que le gouvernement faisait passer encore au début de l’été des lois discriminatoires contre les organisations pacifistes de gauche qui voyaient leurs subventions supprimées.
L’erreur des politiques successives en Israël a été de croire que le danger ne pourrait venir à chaque fois que de l’extérieur. Or, il n’en est rien, et le mouvement était prévisible. En effet, près d’un tiers des Israéliens se trouve en dessous du seuil de pauvreté, alors que la cohésion des 7 millions d’individus qui vivent au cœur du pays se fissure doucement mais sûrement. Jamais la politique de défense et l’orientation massive du budget national à destination de la sécurité n’a été remise en cause alors que même en 2008, le débat autour de la revalorisation des pensions des rescapés de la seconde Guerre mondiale dans les camps faisait rage à la Knesset, après la parution d’un rapport du Contrôleur de l’Etat en 2007, accablant pour les gouvernements successifs. Selon l’association israélienne Latet, 80 000 rescapés des camps vivent en dessous du seuil de pauvreté.
La politique de défense pouvait encore moins être remise en cause avec l’enracinement d’un gouvernement de droite et d’extrême droite au pouvoir depuis maintenant dix ans. Et cela tient aux racines profondes dans la conscience et l’inconscient israélien de la perception sécuritaire de l’espace national sanctuarisé. Avec la « situation » palestinienne, l’avènement du « hamasthan » à Gaza, la poursuite de la construction du Mur, et du dôme d’acier destiné à protéger les ressortissants israéliens des roquettes tirées par le Hamas de Gaza et le Hezbollah du Liban Sud, le gouvernement israélien a largement négligé sa politique sociale. Et personne ne l’a contesté à part quelques franges gauchistes et ce qui reste du parti travailliste qui, il faut bien l’avouer, n’ont plus aucun poids en Israël depuis l’échec des négociations de Camp David II en 2000.
Tout vint de l’intérieur
Mais à partir de juillet dernier, les manifestations ont commencé à se multiplier partout en Israël pour protester contre ces choix, à tout le moins stratégiques, mais suicidaires pour la propre société que le gouvernement coalisé administre. Tout a commencé par la grogne contre la hausse du prix du fromage « cottage », à la base de la nourriture israélienne, et dont le prix avait doublé en quelques jours sur décision du syndicat des producteurs. On parla de révolution du « cottage cheese » dans la presse.
Puis les étudiants entrèrent dans la bataille pour contester partout dans le pays, le prix des loyers devenus inaccessibles. En un an, les loyers ont bondi de 30% à Tel Aviv et près de 20% à Jérusalem. On contestait ainsi à Jérusalem par exemple, la politique des bas taux d’emprunt et d’accessibilité à la propriété pratiqués par les banques et soutenu par des mesures gouvernementales et qui fit exploser le nombre de propriétaires loueurs. Devenus plus puissants, ils pratiquèrent alors des prix de plus en plus prohibitifs et certains n’ayant même plus besoin de louer pour amortir leur achat, l’offre se réduisit cruellement face à la demande. Enfin, et probablement le plus important, les « indignés » israéliens furent rejoints symboliquement et politiquement par toute une frange de la population qui contestait vivement les choix du gouvernement en matière de protection sociale et de subventions diverses.
Un pays riche de pauvres
Le paradoxe dans ce pays est qu’il détient une économie florissante mais qui n’est contrôlée que par une trentaine de familles. Le reste de la population se paupérise, à commencer par les ultra-orthodoxes, pourtant soutenus par l’Etat, mais qui ne travaillent pas, ne font pas de service militaire, et sont devenus une caution morale et religieuse pourtant contraires aux principes originels du sionisme laïc.
Puis les manifestants qui furent près de 400 000 début août dans tout le pays poursuivirent leur contestation en dénonçant également le financement de la colonisation dans les Territoires, qui n’a eu de cesse de se poursuivre et de faire reculer un peu plus chaque jour, l’aboutissement d’une négociation concertée pour une paix juste et durable avec les Palestiniens. Depuis 1967 et la guerre des Six Jours, un colon des territoires coûte deux fois plus cher à l’Etat qu’un Israélien vivant dans les frontières : coût économique lié à la construction des implantations, aux systèmes d’infrastructures de défense, de construction de route de contournement, et de sécurisation de l’espace par les militaires de Tsahal.
Depuis, Netanyahou a créé une commission spéciale rattachée au gouvernement destinée à prendre des mesures d’urgence en matière sociale. Mais la déstabilisation de la frontière égyptienne, les attaques à Eilat fin août, et la reprise du cycle attentat/ représailles dans le sud du pays et à Gaza pourrait bien donner raison aux membres sécuritaires de l’establishment qui ne voudront rien lâcher du budget de la défense, comme si cette reprise de la violence tombait à point nommé.
En attendant, les Israéliens poursuivent leurs manifestations, mais trouvent moins d’écho dans les tribunes des journaux que ceux qui défendent férocement la sécurité du pays. Comme s’il ne pouvait y avoir de juste milieu. L’avenir proche devrait déterminer l’avenir du gouvernement israélien s’il reste autiste, mais Netanyahou ne semble pas décider à faire de choix. Le plus important est ailleurs. Le Printemps et l’été arabe ont eu un impact énorme au cœur de l’Etat hébreu: les Israéliens se sont enfin dits, après dix ans ou presque de quasi-disparition de l’opposition que si les Arabes peuvent changer leur destin, eux aussi pouvaient en faire autant, et qu’il n’y a plus de fatalité à l’impasse sécuritaire et économiquement dramatique dans laquelle ils vivent. Si la droite coalisée à l’extrême-droite ne prend pas bien le virage, une nouvelle force d’opposition pourrait enfin faire renaître l’espoir chez les gens de gauche et permettre ainsi un retour d’une politique plus modérée : un espoir avant tout pour l’amélioration du niveau de vie des Israéliens dans leur ensemble et un espoir externe également pour la relance du processus de paix avec les Palestiniens. Il en va de la bonne santé de la démocratie israélienne.


